I.E l'KUCÈS UE J.A COI IlONM
à celle d'Alexandre (323), elle éclaire sa vie de rayons d'espoir et la replonge chaque fois dans une sombre incertitude. Les Athéniens laniment son âme en rendant un hommage éclatant à sa politique patrioti(pie (330) ; quelques années après (324). l'Aréopage le condamne pour crime de corruption. Un exil l'atteint, plus humiliant que celui d'Eschine. s'il était coupable; beaucoup plus douloureux, s'il était innocent. Son retour est un triomphe (323). (jui rappelle celui d'Alcibiade '. Un an à peine écoulé, la défaite des Athéniens à Cranon ruine une dernière fois ses espérances. Il est sans cesse abreuvé de déceptions et d'amertumes.
Moins probe que Nicias, mais citoyen plus éclairé et plus utile à sa patrie', il est victime d'une infortune plus longue et plus poignante. Quelques faiblesses le livrent aux médisances, aux calomnies de ses ennemis, et conspirent avec ses vertus de citoyen pour le faire souffrir. La vertu doit toujours être gratuite; pounpioi n'est-elle pas toujours impunie? Chéronée, le plus beau titre politique de Démosthène à notre admil'ation, lui a été rei)roclié comme un parricide. Au temps de son plus grand crédit, il avait dû soutenir le poids d'un État rebelle par la force d'inertie à l'impulsion de
^ Une galère à trois rangs de rames alla le prendre à Égine; tous les magistrats et les pnHres, suivis de la cité entière, \inrentau Pirée le recevoir. Le peuple lui lit don de 50 tal(Mits destinés à acquitter l'amende infligée par l'Aréopage. Plutar([ue, Vie de Démosthène, 27.
'^ « Bien des gens peuvent être \ ertueu\ en ce qui les regarde individuellemont, qui sont incapables de vertu en ce qui concerne les autres... L'homme le plus voisin de la perfection n'est pas celui qui emploie sa vertu pour lui-même ; c'est celui qui l'emploi^ pour autrui, tâche toujours difficile. » Morale à Nil'unuujue. V, 1 ; § 15.
(;oiis(m1s g<';n(';roi]X ' ; biisé par un dernier désastre, il ternnino ses jours en fuj^Mlif. trafjiié (lar lesenFiernisde s!i patrie, en face de dieux indillérents ou irniiuissants. « \/d vie de l'Iionninfî poIiti<jije est aussi agitée fjue celle de riiomnne de guerre (Aristote). » Durant trente années, Démostliène a soutenu le combat contre Athènes et contre la Macédoine. Vaintjueiir de sa patri<'. victoire trop tardive, il n'a pu trouver en elle un appui assez vigoureux pour consommer son œuvre en repoussant le joug macédonien.
Cette destinée malheureuse et la fermeté d'une âme imployable au malheur, donnent à la figure de Démostliène une expression tragiijue. 11 est surprenant qu'un Alfieri, par exemple, n'ait point profité d'un tel drame. L'obstination inflexible de Démosthène rappelle Prométhée % Philoctète, Electre. Il hait l'envahisseur comme le fils de Péan hait les Atrides ; comme lui, il préfère la douleur à la honte d'un accommodement. Il ne se reconnaît pas le droit de pardonner. Clytemnestre a massacré son époux. « Frappe encore ! » crie Electre à Oreste. Les Macédoniens ont tué la liberté hellénique ; Démosthène jusqu'à son dernier soufïle criera vengeance contre les meurtriers.
La peine est un bien, disait Antisthène. « Le vrai bonheur est d'obéir à la seule voix du devoir (Hypé-
' Démétrius (nspl £pu.-/iveîa;, L. Spengel, t. III, p. 322) rapporte ce trait de Démade. « Athènes n'est plus la cité guerrière de nos ancêtres : c'est une vieille femme qui traîne ses sandales et vit de tisane. »
^ Eschyle, Prométhée. « J'avais tout prévu ; j'ai voulu, oui, j'ai voulu agir ainsi, je ne le nierai point; pour secourir les mortels, je me suis attiré des souffrances (v. 270). » — « Contre ta servilité, sache-le bien, je n'échangerais pas ma misère (v. 956). » Démosthène tenait le même langage à Eschine.
ride). » A ce titre seulement, Démosthcne fut heureux durant sa vie. A considérer les choses avec l'élévation de sentiments dont lui-même donne l'exemple, il fut heureux aussi dans sa mort. Mériter par-dessus tous les autres la haine des ennemis de sa patrie, n'était-ce pas une fin plus enviable que celle d'Eschine, mourant ami des Macédoniens et oublié d'Athènes; ou môme de Phocion, abandonné à la colère du peuple par les maîtres étrangers dont il avait toujours préconisé l'alliance ; ou de Philippe, politique aux savantes intrigues, assassiné dans une intrigue de cour; ou d'Alexandre, le nouveau Bacchus, le conquérant de l'Inde, emporté par une orgie ; ou de Dinarque, payé de ses services par le bourreau de Polysperchon ; ou de Démade expiant ses duplicités du meurtre de son fils tué par Cassandre entre ses bras, puis égorgé lui-même? La grande àme de Démosthène a trouvé en elle-même, au milieu des épreuves, la consolation des cœurs virils : la conscience du devoir obéi. Elle en a entrevu une autre, posthume mais souveraine : l'espoir d'une immortalité honorée. Les témoignages d'estime de ses concitoyens la lui avaient fait pressentir. Dans le procès de la Couronne, Athènes sentant (jue la cause de Démosthène était la sienne, avait voulu consacrer la gloire de son orateur pour la partager. La République, disait Eschine, paraîtra telle que celui qu'elle aura couronné : Athènes aima mieux ressembler à Démosthène qu'cà son accusateur, et elle couronna avec éclat* l'adversaire irré-
' Recevoir une couronne dans l'assemblée du peuple, ou sur le théâtre le jour des tragédies nouvelles, non pas de la cité entière (ambition trop élevée pour la plupart des citoyens), mais de sa tribu, de son dème, est un honneur très envié de l'Athénien. Les riches affranchissent leurs esclaves au milieu de la solennité théâtrale ; en retour ils goûtent la joie d'être
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fitiK iliiililc (!<• >r,s \iiiii(ji]«*iji.s. La IcniieU* di; mjii <illi Inde. apnVs Cliéroru'c avait permis (1(3 prévoir cette (l(}c,isi()ii. On a loiK; la ronstance »le Roinejipr('îs Cannes: dans ihk; siliiation eiicoi»* plus (lésesp(;rée. la frivoli! .\lli(''n(;s ne fut j)as fiioins vi;,^()iireuse. Grâce à des mesures én(;r^iqiies. la ville fut mise en (Hat de (h'dense : les esclaves, allrancliis ; les indignes, nHablis dans h'uis droits. Les sépultures fourniient des pierres aux fortilications. les trophées des temples donnèrent leurs armes. Démosthène demeura l'âme de la résistance ; il alla soulever les cités alliées, tandis (jue le peuple, n'ayant pas de raisons politirpjes de ménager son Varron. punissait de mort LNsiclès' et inlligeait la peine capitale aux émigrés. IMii lippe, en face de cette résolution peut-être inattendue, usa de générosité el de pi'udence.
procliiiiiés pai' le liùraiil, a la vue de tous le> Grecs. Li's stratèges recherclieut de même cette gloire. Cliaridéme, Diotiiiufournissent aux jeunes recrues 800 Ijoucliers; Nausiclès entretient 2000 soldats à ses frais. Quelle sera la plus haute réconi pense de ces sacrifices patriotiques? une couronne aux Panathénées. Quelquefois des citoyens, proxènesde villes étrangères, se faisaient décerner par ces cités, au théâtre, une couronne d'orque la loi ordonnait de consacrer aussitôt à Minerve. Mais l'Athénien, conservait dans sa maison la couronne décernée par ses concitoyens, pour que ce monument honorahle toujours présent à ses yeux et à ceux de ses enfants, les empèduU de devenir mauvais (Eschine). »
* Oratores Attici, IL p. 366. Tu commandais l'armée, Lysiclès : mille cito'^ens ont péri et deux mille ont été faits prisonniers, et un trophée s'élève contre la République, et la Grèce entière est esclave ! Tous ces malheurs sont arrivés quand tu guidais, commandais nos soldats ; et tu oses vivre, et voir la lumière du soleil, et te présenter sur la place publique, toi, monument de honte et d'opprobre pour ta patrie ! » (Lycurgue).
s'éteint avec démosthène. 347