DES LETTRES
Enfin, pour couronner l'œuvre pacificatrice, je veux dire pour achever d'éteindre les passions ennemies et turbulentes, Auguste porta son attention sur les lettres qui devaient, dans l'avenir, entourer son nom d'une auréole aussi brillante que trompeuse. L'homme privé secondait ici merveilleusement l'homme public. Né l'an 63 avant le Christ, de Caius Octavius, préteur de Macédoine, et d'Accia, fille de Julie, sœur de César, Octave avait à peine quatre ans quand il perdit son père. Par bonheur, Phihppe, le nouvel époux de sa mère, lui donna une éducation conforme à sa naissance, et dont il sut profiter. « Dès l'âge le plus tendre, dit Suétone, Octave apporta à l'étude de l'éloquence et des arts libéraux une ardeur, un travail extraordinaire. » A neuf ans, il harangua le peuple ; à douze, il prononça à la tribune l'éloge funèbre de Julie, son aïeule, a II eut pour maître Apollodore de Pergame, qu'il amena déjà vieux à ApoUonie, » pour se perfectionner avec lui dans l'étude de la parole. « Ce rhéteur, au dire de Strabon, se fit un nom tant par les traités qu'il composa sur la rhétorique, que par les disciples qu'il forma et l'école fameuse dont il fut le fondateur. » Quintilien * rend hommage à sa juste célébrité. Sur la fin de sa carrière, accusé d'empoisonnement et défendu par Asinius PoUion, il fut condamné et alla professer à Mai*seille ^, Outre Apollodore, Octave eut, d'après Vossius, un autre maître de rhétorique, Elpidius qui fut aussi celui d'Antoine. Parti d'Apollonie pour revendiquer à Rome l'héritage de César, Oc-
« III, I. — « Senec, Cont.^ 13.
tave ne commit pas la faute de négliger un art qui, dans une ville où la parole était encore aussi puissante que Tépée, lui permettrait de rivaliser avec Antoine et les meurtriers du dictateur, à la condition toutefois de louvoyer habilement entre les partis. C'est ainsi que « dans la , guerre de Modène, au fort d'une lutte aussi grande, il passe pour avoir tous les jours fait des lectures, écrit et déclamé. Dans la suite, soit au sénat, soit au peuple, soit même aux armées, il ne fit jamais entendre que des discours étudiés et préparés d'avance. Ce n'est pas qu'il fût incapable d'improvisation. Mais, en défiance de sa mémoire, ou pour ne pas perdre son temps à apprendre par cœur, il s'imposa la loi de tout lire. Sa voix et son débit avaient quelque chose de doux et de particulier, qu'il devait à une étude assidue de la déclamation. Son éloquence était du genre fleuri et tempéré : elle évitait la puérilité, l'ineptie des sentences, les vieux mots qui exhalent, suivant son expression {fœtoHbus), comme une odeur de renfermé. Mais le soin qui le préoccupa surtout, ce fut de donner à sa pensée le plus de clarté possible *. » Aussi les grammairiens ont-ils noté qu'il faisait un usage fréquent des prépositions, qu'il ne craignait pas de redoubler à la manière de César. Voilà par quelle route il parvint « à cette éloquence facile et abondante, qui convient à un prince, » suivant Tacite*, bien que ni l'art ni la nature n'aient jamais pu faire d'Auguste un grand orateur. Il est fâcheux que le temps n'ait pas épargné ses nombreux écrits en prose, multa varii generis prosa oratione composuit ', notre jugement eût eu des bases plus solides que les appréciations diverses de la critique ou de l'histoire. Il avait composé, et le temps a épargné en partie un abrégé de sa vie, une manière de testament politique, qui fut remis au sénat après
* Suct., Auff., Si. — » Ann., xiii, 3.-8 Suet., id.
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sa mort et gravé sur des tables de bronze comme il l'avait prescrit, pour être déposé dans son mausolée. Son style, en vers comme en prose, n'était dénué ni d'élégance ni de naturel : sa fameuse épigramme et quelques lettres en font foi. Quoi qu'il en soit, on peut affirmer qu'Auguste, mieux que Louis XIV, était à même par son éducation et par ses connaissances personnelles de comprendre et de diriger l'un des plus beaux siècles de la littérature. Le politique y trouvait son compte, bien entendu, mais c'était au moins un hommage qu'il faut lui savoir gré d'avoir rendu à l'esprit éclairé de son époque : il voulait que la tyrannie, si brutale après lui,, loin d'être un affront pour les vieux amis de la liberté, se voilât à leurs yeux de toutes les séductions des lettres et des arts.
Ainsi préparé, que fit Auguste pour doubler l'impulsion donnée aux lettres par le dernier siècle de la république? C'était une rude tâche pour les écrivains d'alors que de succéder à Lucrèce, à Salluste, mort l'an 36 av. J.-C., à Cicéron. Sans entrer dans l'examen d'une question qui nous est étrangère, nous pouvons avancer que la poésie s'éleva plus haut, et que Thistoire se maintint tout au moins au môme niveau. Quant à l'éloquence, il ne nous sera bientôt que trop aisé de constater qu'il lui fut désormais impossible de soutenir, même de loin, la plus faible comparaison avec le siècle précédent. Mécène, dont nous avons déjà vu le rôle en politique, se montre à nous ici dans tout son éclat. Ami d'Octave peut-être depuis Apollonie, l'illustre chevalier d'Arezzo ne se contenta pas d'apaiser les esprits ; il rechercha leur assentiment volontaire au prmcipat. Il prévint, il protégea les plus beaux génies de l'Italie, Horace, Virgile et tant d'autres qu'il s'attacha pour toujours. Malgré l'opinion bien connue de Tite-Live, Mécène lui procura de la part d'Auguste les documents nécessaires à sa grande histoire ; on ajoute même que le
grand écrivain fut logé aux frais du prince et sous son toit. Pourvu de la confiance intime du maître, Mécène ne se contenta pas d'encourager les lettres, il les cultiva lui-même avec ce goût exquis, mais trop délicat, que lui reprochait Auguste, avant Sénèque, en blâmant ses tresses parfumées, calamistrés *. Malgré les raffinements dé son style, aussi bien que de ses mœurs, ce parfait épicurien conserva une netteté d'esprit et un jugement rares, qui ont fait dire à Sénèque lui-même : Ingeniosus ille vir fuit^ magnum exemplum romance eloquentiœ daturus, nisiillum enervasset felicUas, imo castrasset *. Ses jardins merveilleux, ses palais magnifiques, qui ne le préservèrent pas toujours des ennuis de la vie, cette existence orientale, furent encore pour le maître un auxiliaire puissant, qui ne contribua pas faiblement à soumettre les esprits en les éblouissant. Mais, s'il éblouit les esprits, ajoutons avec Sénèque qu'il les corrompit. Le philosophe Ta pris pour exemple de l'influence des mœurs sur la forme et sur l'expression de la pensée. Des métaphores singulières, des alliances de mots bizarres, l'afféterie, en un mot, et la recherche : voilà ce qui distingue le style de Mécène. « Ce style, s'écrie Sénèque % n'est-il pas aussi lâche que les plis de sa robe sans ceinture, son expression aussi prétentieuse que sa parure ? son éloquence est celle d'un homme ivre : elle est obscure, désordonnée, pleine de licences. » Sénèque a raison : ces mœurs et cette langue devaient donner le signal de la double décadence morale et littéraire que nous avons à déplorer. Et ce qu'il y a de pis, c'est que probablement Mécène n'agissait et n'écrivait ainsi que de dessein prémédité. Les compliments d'Horace à propos de l'histoire que Mécène médite sur les combats de Césor, sur ces rois menaçants^ traînés la corde au cou par les rues de
» Dia/., 20. ^ ^ A Luc, 10. — » Litt.y 1 14.
PART. I. — III. DES LETTRES. 2i
Rome *, à propos de sa parfaite connaissance des detix littératures^ témoignent de Tamitié du poëte, mais n'infirment en rien le jugement sévère du philosophe.
Ce n'était, d'ailleiu-s, pas tout d'accueillir la science : il fallait lui donner aussi les moyens de se répandre ; voici comment Auguste y pourvut.
« César le premier avait résolu d'ouvrir au public des bibliothèques latines et grecques, et avait chargé M. Varron d'en réunir et d'en coordonner les Uvres '. » Marchant sur les traces du dictateur, mais sans avoir l'étendue de son génie, et surtout dans une idée moins désintéressée, Auguste reprit son œuvre. Varron, dont les soldats d'Antoine avaient dispersé les livres, rentra dans la possession de ses biens après la bataille d'Actium, mais non de ses précieux manuscrits, que le vainqueur ne pouvait pas lui rendre. Il seconda le dessein d'Auguste comme celui de César, mais ne survécut pas assez longtemps à la république pour devenir le conservateur des bibliothèques impériales : sa mort est de l'an 26 avant notre ère. Auguste mitPonponius Macer à sa place '.L'Espagnol C. J. Hygin eut la direction de la bibliothèque Palatine *. C'était un grammairien, d'abord esclave de J. César, puis affranchi d'Auguste, qui fut ami d'Ovide, et dont les travaux qui lui sont attribués attestent au moins une érudition digne d'une pareille tâche. C. Mélissus de Spolète, autre grammairien, mit en ordre les Uvres de la bibliothèque qui se trouvait au portique d'Octavie *. Nous verrons plus tard Asinius PoUion consacrer une partie des dépouilles de la guerre à construire une superbe galerie adjacente au palais delà Liberté, qu'il remr plit de livres et qu'il décora des bustes des écrivains illustres. C'était, à Rome, un fait nouveau que l'État se fit ainsi
1 Od,, II, 9. — « Suet., Cœs.y 44. — » Ibid. — ♦ tbid.^ Gram.^ 20. — »/6m/.,21.
l'émule des simples citoyens pour la diffusion des lumières ; fait qui dénote une différence profonde entre l'époque qui nous occupe, et celle où le vieux Caton s'opposait même à l'introduction de la langue grecque. A mesure qu'elle vieillit, Rome devient cosmopolite, mais en perdant ses qualités et ses vertus natives.
Des faits que nous venons de résumer, il est aisé de conclure l'influence délétère, quoique favorable en apparence, d'Auguste sur cette partie des lettres qui fait Tobjet particulier de nos recherches : plus de liberté véritable ni au sénat, ni au Forum ni même au barreau (Dion ^ raconte qu'Auguste le premier remit en vigueur la loi Cincia dont nous aurons à reparler plus tard : un sénatusconsulte condamna au quadruple l'avocat convaincu d'avoir reçu de 5es clients une rétribution quelconque); la science et l'instruction en crédit, mais à la seule condition d'être, comme dit Tacite, instrumentum regni; le droit de l'écrivain toléré d'abord, puis restreint, puis enfin à peu près étouffé, a L'empereur, dit Suétone *, ne permettait qu'aux talents supérieurs de le mettre en scène dans leurs écrits, et cela pour des choses sérieuses; et il défendait aux préteurs de laisser prostituer son nom dans des concours littéraires. T> C'était comme un avant-goût de la loi postérieure contre les libelles, dont nous avons déjà parlé. Le prince, se rendant aux conseils de Mécène, commence par éviter les rigueurs, ou, du moins, les soumet à la sanction du sénat; vieux, il se dispense de cette formalité. « Un ordre de sa main envoie sans procès un citoyen vieillir au milieu des glaces de la Scythie '. » Ovide * ne fait-il pas lui-môme allusion à cette pénalité rigoureuse, en disant que son livre n'a accusé, n'a mordu (mordaci) personne? Que va-t-il donc se passer sous Tibère?
1 iv,18.— «i4ii^.,89. —8 Egger, Ht'sf.d'Aug.t ",p.TO. — * Trist, ,ii,\.
TIBÈRE (14-37 ap. J.-C).
Appartenant par son père, Tibérius Néron, et par Livie, sa mère, à la gens Claudia, Tibère dut à l'adoption de passer dans la gens Livia d'abord, puis dans la gens Julia. Il commença par errer en exilé à la suite d'un père proscrit. Tibérius Claudius Néron, ancien préteur et ancien pontife, avait été proscrit pour une cause honorable : au dire de Velleius *, dont il faut, il est vrai, se défier quand il s'agît de Tibère, ce personnage aurait été banni pour avoir hautement pris la défense des propriétaires à qui la guerre civile avait enlevé leurs domaines, et qui pour ce motif avaient pris les armes en Campanie. La révolte une fois apaisée et Tibérius Claudius Néron en fuite, Livie, sa femme, pour échapper aux armes d'Octave, emporta dans ses bras son fils âgé de deux ans par des chemins de traverse, et, accompagnée d'une seule personne, parvint à gagner ainsi avec son mari le rivage de la Sicile. Devenu plus tard beau-fils d'Auguste qui l'adopta, cet enfant eut à lutter contre la famille nombreuse du prince, etftit comme contraint par la suite d'épouser Julie, sa fille, dont les désordres le mirent dans une position encore plus critique^. Ces débuts pénibles, de plus, une nature ombrageuse et fière, suffisent pour nous faire comprendre comment il est devenu le type du parfait tyran. Tacite, qu'on a taxé d'exargération à son égard, sait lui rendre justice au besoin, et, s'il condamne la cruauté du prince, il se plaît à reconnaître les rares quaUtés du politique, de Tadmirastrateur, qui valait encore mieux que son entourage, et qu'il ne
* u, 75. — «Tac, i4mi., vi,51.
faut pas confondre avec les insensés ou les despotes qui Font suivi sur le trône du divin Auguste.
L'éducation de Livie, femme astucieuse entre toutes et que l'histoire a justement flétrie de ses soupçons, ne pouvait guère adoucir son naturel, que les circonstances plus haut mentionnées semblaient devoir aigrir encore. N'oublions pas non plus que les Romains, déjà façonnés à la servitude, n'étaient pas faits pour développer dans le prince les bonnes qualités aux dépens des mauvaises. Cependant la mémoire d'Auguste, chère et vénérée des jeunes générations, mit d'abord un frein aux passions cachées de Tibère, et son immortel historien est le premier à confesser le mérite des neuf premières années de son règne. Tant que vécut Drusus, victime de Séjan, Tibère, soit dans l'intérêt futur de son fils, soit même pour l'éclipser aux yeux de la postérité, se contint, ou, du moins, ne donna point un libre cours à ses haines et à ses défiances. Il laissa même au sénat une ombre de liberté : « les affaires publiques, les affaires les plus importantes des particuliers se traitaient devant l'assemblée, et les sénateurs pouvaient les discuter. Si parfois le prince avait des contestations avec les particuliers, c'est aux tribunaux ordinaires qu'on en référait*. » Il supportait avec assez de bonhomie l'injure, la médisance et la diffamation, au dire de l'histoire ; quelquefois même il allait jusqu'à dire que dans un État libre il faut que l'esprit et la parole soient libres également. n ne faudrait d'ailleurs pas croire que Tibère, en vulgaire despote, cherchât à s'appuyer sur l'avilissement; qu'on se rappelle le mot que lui prête Tacite : homines ad servitu-tem paratoi *, » qu'il disait en grec, toutes les fois qu'il sortait du sénat. Mais sa politique ne s'accordait pas avec ses passions. « Il voulait un sénat libre, mais qui satisfît à tous
i Ann,, IV, 6-C. — * /6û/,, m, 65.
les moments ses craintes et ses haines *; » contradiction évidente, quoique réelle, qui prouve que l'homme n'échappe jamais entièrement à la faiblesse de sa nature. Ajoutons qu'une chose entre toutes occupait Tibère, l'intérêt ; car l'égoïsme est au Tond des plus mauvais penchants.
Quels furent les débuts de cet égoïsme ? Une modestie hypocrite comme celle d'Auguste, une défiance profondément voilée, qui se trahit pourtant, si l'on veut y regarder de près. Après avoir, toute sa vie, convoité le pouvoir qu'U a reçu d'Auguste à Noie, ou plutôt de Livie, il renouvelle la comédie de son beau-père, et plus d'un sénateur d'entre les plus habiles s'y laisse prendre, comme Hatérius et Asinius Gallus. Le dénoûment prévu arriva : le sénat le supplia d'accepter le fardeau de l'empire. Il y a bien alors quelques troubles même sérieux dans les armées de Germanie ; mais l'intérieur de Rome surtout nous intéresse. Voilà donc Tibère sur le trône vénéré d'Auguste. Trop intelligent pour accuser tout de suite sa personnalité, il marche en apparence dans la même voie : il ne veut que remplir les volontés et les intentions du défunt; mais insensiblement il donne un autre tour à sa conduite, parce qu'il compte peu, très-peu sur l'estime et sur l'affection des différentes classes. Auguste, pour ne pas choquer ouvertement de vieilles habitudes, avait, nous l'avons vu, laissé au peuple un simulacre d'élections. Tibère, qui craint des assemblées si nombreuses, « transporte les comices du Champ de Mars à la curie *, » c'est-à-dire qu'il s'en adjuge à lui-même la direction. « Les plaintes du peuple s'exhalèrent en un vain bruit, » suivant l'expression de Tacite. Ne savons-nous pas, d'ailleurs, à quoi nous en tenir sur cette multitude confuse, hétérogène et famélique, qui peuple les rues étroites
1 Montesq., Grand, 14. — « Am., i, 15.
de la ville éternelle ? Tibère, qui la connaît, n'a aucun courage à la dépouiller de ce dernier privilège. Le voilà donc déjà de nom et de fait plus absolu qu'Auguste : revêtu comme lui du commandement des armées par son titre à'imperator^ comme lui tribun, censeur, consul, grand pontife, où s'arrétera-t-il? A sa seule volonté. Vat-il, au moins, en raison de sa toute-puissance, donner un peu d'air autour de lui ? Nullement : sa nature soupçonneuse le pousse à rétrécir encore la lourde atmosphère où s'étiole le vieil esprit romain. Les grands talents, les nobles cœurs n'ont pas tous succombé à Philippes; Tibère veut les étouffer, d'une manière sûre et à peu près inconnue jusqu'à lui, sous le voile du bien public, derrière lequel les ambitions se sont de tout temps retranchées.
Il y avait, sous la république, une loi de majesté, lex mojestatis, qui le servit à merveille; voici, d'après Tacite*, la teneur de cette loi, nécessaire à l'ancienne constitution : «c Si quelqu'un poussait l'armée à la trahison, ou le peuple à la révolte, si enfin il portait dans la gestion des affaires publiques une intention criminelle, » il subissait la peine capitale dans toute sa rigueur. Mais, ajoute l'historien, « les actes seuls étaient en cause, les paroles restaient impunies. » Pour être juste, il faut ajouter que la loi sur les libelles, de l'invention d'Auguste, était un acheminement naturel à la loi de majesté. Tibère s'abrita derrière ce grand nom, et d'une façon adroite, presque bénigne et méritoire : « Le préteur Pomponius Macer (le même sans doute qu'Auguste avait mis à la tête des bibliothèques impériales) lui demanda si, comme par le passé, l'on exécuterait la loi de majesté. Il faut que les lois aient leur cours, répondit Tibère ». » Réponse digne d'éloges dans la bouche d'un prince humain et bien intentionné, dont l'intfcrêt
* Ann.. 1, 72. — « Ibid.
de l'État est le seul ou principal mobile; réponse grosse de menaces dans la bouche de Tibère, qui ne voulait par là que se mettre à couvert des haines qu*il inspirait, ou assouvir les siennes. En elTet, l'aspect des choses change aussitôt : depuis l'exil de Cassius Sévérus et d'Ovide, le silence s'est fait autour d'Auguste vieillissant; mais, tout en se précipitant dans la servitude, les différents ordres ont conservé un certain respect d'eux-mêmes. Lorsque Tibère eut révélé ses tendances par la nouvelle législation, « ce fut, au dire de Sénèque *, une rage presque publique de s'accuser les uns les autres,rage qui, au sein de la paix, fît plus de mal à Rome que toutes les guerres civiles. On relevait les paroles de l'ivresse, le laisser aller de la plaisanterie. y> Des lâches, pour arriver à la fortune par la faveur impériale, quelquefois aussi pour sauver leur tète, ne craignirent pas d'exposer celle des meilleurs citoyens. Si encore, comme sous la république, l'on se fût contenté, pour arriver à la gloire ou aux charges publiques, de s'attaquer aux hommes en place, à ces grands spoliateurs officiels, qui firent bénir dans les provinces le régime que nous blâmons ici, ce n'eût été qu'un faible mal, occasion fréquente de grandes illustrations oratoires. Mais aujourd'hui ce n'est pas la jeunesse qui se charge de ce rôle toujoiu's plus ou moins odieux : « les premiers du sénat descendent aux plus basses délations, les uns ouvertement, en plein joiu*, la plupart dans les ténèbres; vous ne distingueriez pas un parent d'un étranger, un inconnu d'un ami ; que le fait soit récent, ou qu'il se perde dans la nuit des temps, peu importe : au Forum, à table, parlez de quoi que ce soit, vous êtes accusé ; pour échapper à une délation, il faut la prévenir ; c'est un moyen de salut pour quelques-uns, une maladie contagieuse pour le plus grand
1 De Ben,, iii,«"26.
nombre *. » Tacite, on le voit, ne fait que développer avec plus d'indignation encore le passage que nous avons cité des Bien faite. Les deux moralistes sont également dans le vrai : ils se prononcent de visu^ Tun sous Néron, l'autre après la mort de Domitien. Comme Tibère, Néron et Domitien voulaient, avant tout, passer le niveau du despotisme sur toutes les tètes grandes ou petites, dangereuses ou inoffensives ; ils voulaient, de plus, remplir leur trésor, fiscus^ vidé sans cesse par leurs folles prodigalités. Or, où trouver de l'argent, si ce n'est dans ces vieilles familles patriciennes ou équestres qu'avait enrichies le gouvernement des provinces ou l'administration des deniers publics? La plèbe n'avait rien à craindre de ces orages quotidiens; que pouvait lui ravir la foudre impériale? Pour le riche, c'était autre chose : condamné, ses biens tombaient dans la gueule toujours béante du trésor privé. Puis, Tibère avait eu soin de « faire décréter de grandes récompenses aux accusateurs, quelquefois même aux témoins ; et l'on se serait bien gardé de ne pas en croire un délateur 2. » Il faut cependant rendre à Tibère la justice que lui rend Tacite lui-même : c'est que longtemps il contint plus qu'il n'encouragea le zèle des délateurs, et qu'il se refusa d'abord à prendre sa part de ces dépouilles sanglantes. Mais, l'habitude une fois contractée, l'empereur trouvait à la délation trop d'avantages personnels pour y mettre des entraves. Ainsi, profit pour le prince obéré, profit pour l'intrigant affamé, dont la fortune scandaleuse cacha plus d'une fois l'ignominie ; quel moyen pour l'accusé d'échapper à son sort? s'il ne voulait pas ruiner entièrement sa famille éplorée, il n'avait qu'à se donner la mort; « son corps, au moins, était enseveli, son testament respecté ; cela valait la peine de se hâter,
i Tac., Ann,, vi, 7. — « Suet., Tib,, CU
prelium festinandi^. » Ce fut là, sous l'empire, Tune des causes les plus efficaces de cetle manie du suicide, dont on a trop accusé le stoïcisme. La délation devint un métier lucratif entre des mains habiles, et Montesquieu nous explique en partie pourquoi les grands eux-mêmes Fembrassèrent parfois avec fureur. « Les sénateurs, dit-il, n'avaient plus ces clients qui les comblaient de biens; on ne pouvait guère rien prendre dans les provinces que pour César*. » La source des richesses taries pour le patriciat, comment pourvoiera-t-il à ces dépenses énormes dont fait foi toute la littérature d'alors? Par la faveur impériale. Aussi, voyez dans les Annales ^ comme sont vains les nobles mais rares efforts de quelques braves magistrats, en face de ce luxe asiatique né de la conquête du monde, et que les guerres civUes n'ont pas étouffé. Quelques pères conscrits, en souvenir de leurs ancêtres, auraient voulu appuyer la proposition des édiles; mais le servilisme est tel dans la curie, que pas un sénateur n'ose prendre sur lui la responsabilité d'une telle mesure ; d'autant plus que la cité s'alarme au seul bruit d'une semblable intention, et redoute un prince d'une a économie antique. » Tibère, absent déjà de Rome, est consulté; sa réponse ambiguë laisse bien entrevoir que IxjX aussi partage l'avis des édiles; mais il ne veut pas risquer ce qu'il croit sa popularité. « Il n'ambitionne point la gloire de se faire des ennemis. » L'intention des édiles reste impuissante devant le mauvais vouloir du prince comme devant le luxe, dont le flot monte sans cesse. La mollesse des mœurs est telle cependant, qu'il faut bien, bon gré, mal gré, que l'on y songe; la riche matrone, qui faisait l'honneur et l'éclat de la vieille Rome, n'est le plus souvent qu'une coquette capricieuse, quand elle n'est pas une courtisane éhontée. Non-seule-
< Tac, Ann,^ vi. — • Grand, y 14. — « ni, 52.
ment elle ne garde plus les lares domestiques en filant de la laine : en dépit de la loi, elle a pris le pas sur le mari, qu'elle suit dans les provinces, jusque dans les camps; grave danger pour les provinces : l'épouse du gouverneur y portera ses petites passions, qui, venant s'ajouter à celles de l'époux, rendront la condition des provinciaux plus intolérable. Un sénateur clairvoyant, Cécina, propose d'interdire aux femmes d'accompagner leurs maris dans les gouvernements; dans un discours peu convaincant, le fils de Messala Corvinus s'y oppose, et la proposition est rejetée *. Plus d'une fois pourtant le sénat est obligé de sévir contre l'immoralité : Gravibus senatus decretis libido fœminarum coercita^. Tibère se contenta d'appliquer à l'adultère la loi Julia, portée par Auguste •*. Cette loi, qui date de l'an 17 av. J.-C, prévoyait nonseulement l'adultère, mais aussi le crime de ceux qui se livrent à d'infâmes débauches. Elle portait la confiscation d'une partie des biens et la relégation dans une île. Elle atteignait, en outre, la séduction, stupri flagitium, lorsqu'elle était exercée sans violence. La peine était alors pour les coupables d'une condition élevée la confiscation de la moitié des biens, et pour ceux de basse condition une peine corporelte avec la relégation. Mais, tout violent qu'il était, le remède resta sans effet; consultez Juvénal. Aussi la dépopulation croissait-elle dans des proportions effrayantes : le mariage était souvent stérile; on ne se mariait même presque plus. Auguste, dans sa vieillesse, s'en était aperçu déjà, comme l'atteste la loi Papia Poppaea contre le célibat, si funeste à l'accroissement de la population et à l'intérêt du trésor public *. Mais, chose singulière et caractéristique du temps, les consuls Papius et Poppasus, auteurs de la loi,
1 Ann.^ III, 34. — « Zô/rf., ii, 8S. — » /6ïc/., ii, 60. — * Ibid.^ m, 25.
n'étaient, au rapport de Dion, mariés ni l'un ni l'autre! Ou'y avait-il donc, dans un pareil état de choses, qui pût relever les âmes et les ramener aux nobles élans de la liberté ? Où trouver un point d'appui pour régénérer un pareil monde ?Les belles âmes désespérèrent!' Nous voyons dans Tacite un courageux exemple de ce désespoir : « L. Pison, en haine des brigues du Forum, de la corruption des juges, de la cruauté des orateurs qui n'avaient que la menace à la bouche, jura qu'il se retirerait de Rome pour aller vivre <îaché dans une campagne lointaine *. » Notez que le fait est de l'an 16, c'est-à-dire deux ans après la mort d'Auguste! Qu'eût dit ce fier rejeton d'une ancienne famille, s'il eût vu les jours de Séjan et de Capréc? Si, malgré sa mauvaise nature, Tibère n'eût, du moins, écouté que son intelligence aussi profonde que celle de son prédécesseur ! il n'en fut rien, nous l'avons montré : l'égoïsme fut le mobile unique de ce sombre tyran, dont le cœur s'était desséché bien avant d'arriver au trône. Quoique ses débuts dans le principat aient forcé Tacite même à lui rendre justice, sa défiance native perça de bonne heure : <t Quelqu'un commençait à lui dire : Tu te a souviens. Pour, couper court à d'autres marques de fa- « miliarité : Je ne me souviens pas, reprit Tibère, de ce « que j'ai été. » Ces paroles, tirées de Sénèque ^, doivent avoir suivi de près la mort d'Auguste. Car le nouveau maître du monde se souciait peu de ses anciens amis; il voulait qu'on ne considérât en lui que l'état présent, et les intimes de son passé n'étaient, à ses yeux, que des témoins suspects. Que nous sommes loin déjà de la simplicité d'Auguste, qui allait familièrement visiter ses amis et partager leur repas! Le despotisme a fait un pas de plus : tout petit qu'il est dans le particulier, Tibère se ca-
32 l'éloquence sous JJSS CÉSARS.
che dans le sanctuaire; le dieu doit rester inaccessible aux profanes. Comme c'est un dieu jaloux, avec tous les pouvoirs il lui faut toutes les gloires, celle de l'éloquence comme les autres.
Ainsi que tous les Romains des grandes familles, Tibère avait reçu une éducation soignée ; la littérature grecque lui fut aussi familière que la littérature latine. Il entendit plaider et plaida lui-même nombre de procès en grec *. Cependant il n'employa pas le grec en toute rencontre ; au sénat surtout, il ne l'employa jamais; c'eût été contraire à la majesté de la curie, dont Tibère se fit plus d'une fois le gardien. Ce respect des convenances était tel, qu'ayant à parler devant les pères conscrits de monopole, terme d'origine grecque, il se crut obligé de demander grâce pour ce mot étranger. Ses progrès dans la langue latine furent rapides et précoces, s'il faut en croire Suétone 2, puisque à neuf ans il prononça, à la tribune, l'éloge funèbre de son père. Mais il eut beau se proposer pour modèle Messala Corvinus, dont il cultiva l'amitié dans sa jeunesse^; soit nature, soit habitude, son expression garda toujours quelque chose de vague et d'obscur, qui servit, du reste, merveilleusement sa politique. Suétone, plus explicite à ce sujet que Tacite, prétend que les ténèbres de son style étaient volontaires, et nous nous rangeons à son avis. Aussi, quand il improvisait, ce qui n'arrivait presque jamais, n'ayant pas le loisir de combiner son style à son gré, Tibère était-il plus heureux qu'après une longue préparation *. L'éloquence ne fut pas l'unique objet de ses études : la poésie eut une partie de ses loisirs; il composa même des poëmes grecs dans le genre d'Euphorien, je veux dire des tragédies. Ce poëte avec deux autres moins connus dont Suétone nous a conservé le nom, Rhianus et
1 Dion, m., LVii, 15. — « /6trf., 6. — » Suet., Ibid., 79. — » Tib., 70.
Parthénius, faisaient les délices du prince, qui consacra leurs écrits et leur portrait dans les bibliothèques publiques parmi les auteurs illustres de l'antiquité *. Ces études le menèrent-elles à l'éloquence ? Tacite, malgré le passage cité plus haut, semblerait en être convaincu, quand il le compare à Néron comme orateur. « Tibère, dit-il, possédait à fond l'art d'apprécier les termes à leur juste valeur, avait de la force dans la pensée, et, s'il était obscur, c'était à bon escient 2. » Les lettres, en effet, ou les discours qu'il lui prête, dont le fond tout au moins est authentique, offrent bien ce caractère de mesure et de force qu'il devait peut-être à l'influence de Messala. Tel n'était pourtant pas l'avis d'Auguste : « Que je plains, dit-il à son lit de mort, le peuple romain d'avoir bientôt affaire à d'aussi lourdes mâchoires 5*. » Mais Auguste, qui n'avait qu'une médiocre sympathie pour celui qui devait être son successeur, exagère évidemment, comme on peut s'en convaincre par la lecture attentive des critiques du temps. Avec moins d'autorité que Tacite, mais avec autant ^e justice, Dion rend hommage aux soins que Tibère mettait à bien parler*. Philon, qui avait pu l'entendre, est bien plus explicite encore : « Parmi les orateurs qui florissaient alors, y en avait-il de supérieurs à ce prince pour l'éloquence comme pour la raison * ? » Tibère était donc, tout au moins, un orateur de mérite, qui savait manier la parole avec art et sans en faire parade : « Le sénat, dit. Montaigne *, ordonna le. prix d'éloquence à Tibère ; il le refusa, n'estimant pas que, d'un jugement si peu libre, quand bien il eût été véritable, il s'en pût ressentir. » Caligula et Néron y mirent plus tard moins de façons. La parole, du reste, avait été de tout temps, à Rome, un moyen
1 Jiô., 71. —» Ann.yxnu 3. — » Suet., Tib., 21. — * Itt., lvii, 17, — • De Legatwne, — « m, 7.
34 l'éloquence SOUis LES CÉSARS.
d'arriver à la puissance, et les empereurs n'auraient pas commis la faute de le négliger ; seulement ils voulurent l'accaparer, et en cela ils tuèrent l'éloquence autour d'eux, sans pouvoir eux-mêmes lui conserver la vie. Sous Tibère, en effet, les Romains, contraints à la dissimulation, s'accoutumèrent à déguiser leurs sentiments : les discours ambigus devinrent à la mode, et la langue perdit de cette limpidité qui fait le cliarme des grands siècles. On courut.après les jeux de mots, après les pointes, après les obscurités et les énigmes. A l'exemple d'Auguste, Tibère, non content des séances orageuses du sénat, était l'auditeur assidu des tribunaux, où il s'asseyait dans un coin pour ne pas faire descendre le prêteur de sa chaise curule. Bien des arrêts contre les brigues et les sollicitations des grands furent rendus en sa présence et à son instigation *. Suétone vient encore ici confirmer le témoignage de Tacite. « Le prince se faisait d'ordinaire le conseiller des juges ; il siégeait à côté d'eux ou en face, sur le premier rang. Un accusé devait-il son salut à son crédit; à l'instant même il se levait et, de sa place ou de la tribune du questeur, il rappelait les juges à l'observation des lois et de leur religion, aux devoirs de la cause pendante ^. » Quelle conclusion tirer de tous ces détails autre que celle àe Tacite : a En veillant ainsi aux intérêts de la vérité, on ruinait la liberté de la parole ?» Et cette phrase suffit à expliquer la stérilité en orateurs, en écrivains même de tout genre de ce règne de 23 ans.
1 Tac, Ann., i, 75. — « Tib., 23.