PART. 1. — II. DE LA JUSTICE
Toutes ces juridictions s'.exerçant ou pouvant s'exercer en même temps, quelquefois à la môme heure, Tancien Forum, qui en était le principal théâtre, devait être singulièrement animé les joui-s d'audience, qui étaient aussi les jours de marché. Heureusement pour le repos et les oreilles des voisins et des passants, ces diverses basiliques prenaient leurs vacances, d'après Aulu-Gelle, vers le milieu du mois de juillet et pendant tout le mois d'août; sans compter qu'U y avait dans Tannée des vacances extraordinaires, à propos de certaines fêtes politiques ou religieuses, à propos des saturnales, par exemple^ où Auguste « établit dans ses lois judiciaires que les tribunaux vaqueraient pendant trois jours * . » — « Bien qu'Auguste rencontrât de nombreux refus parmi les citoyens, il n'Uccorda qu'avec peine à chaque décurie tour à tour un congé d'un an, et à toutes ensemble des vacances pendant les mois de novembre et de décembre, époque à laquelle ces sortes d'affaires avaient coutume de se traiter*. » Il voulut même que les jeux honoraires, c'est-à-dire les jeux donnés non par l'État, mais par les magistrats, ne fussent plus un obstacle à l'administration régulière de la justice.
N'omettons pas, à ce sujet, qu'Auguste le premier donna l'exemple d'un empereur descendant au rôle de juge, ou. même d'avocat, comme il ne craignait pas de se mêler à la tourbe des comices pour appuyer et recommander: la candidature de ses amis, a Lui-même, dit Suétone,, rendit fréquemment la justice, quelquefois jusqu'à la. nuit; quand il était mal portant, il faisait mettre sa litière devant le tribunal, ou bien même faisait comparaître les parties chez lui, devant son lit. » Pour ce qui concerne son rôle d'avocat, voici l'anecdote que nous cite Dion : « Un de ses vieux compagnons d'armes vint un jour lui demander
* Macrob. , Sat. i, 10. — * Suet, Atig., 39.
l'appui de sa parole ; Auguste commença par le recommander à l'un de ses amis, sous prétexte qu'il était occupé. Pour moi, dit le soldat en colère, toutes les fois que lu as eu besoin de moi, je ne f ai pas renvoyé à un autre, mais j'ai partout partagé tes périls. Auguste se rendit devant les juges et plaida sa cause ^ * Cette conduite que l'histoire et la critique anciennes ont louée tour à tour, mérite-t-elle aussi notre approbation ? En supposant à l'empereur une autorité fondée sur l'estime et même sur la vénération, comme c'était le cas pour Auguste, n'y avait-il pas un danger moral à se commettre ainsi avec les passions des plaideurs? Sans doute, et l'exemple de€laude confirmera bientôt notre opinion à cet égard. De plus, le prince toutpuissant respectait-il lés lois de l'équité, quand il consentait à défendre un client, et que d'un signe il pouvait imposer silence à la partie adverse qui, derrière l'avocat, avait è redouter le maître du monde ? L'affaire de Nonius Asprénas, ami d'Auguste, réglera plus loin notre décision à ce sujet. D'après ce qui précède, on voit que les tribunaux n'offraient pas plus d'indépendance que la curie. Et encore faut-il faire deux parts distinctes dans le principal d'Auguste, le principat d'Auguste jeune, hypocrite, mais doux et clément, au moins par politique ; et le principat d'Auguste vieux, abreuvé de soucis malgré sa tdute-puissance, échappé à grand'peine à de nombreux complots, et par cela môme devenu défiant. Le mot de Sénèquo : Sub divo Augusto nondum hominihus verba sua periculosa eranty jam molesta •, n'est vrai que pour la première période du règne, et il est peut-ôtre juste d'en faire honneur à Mécène, dont la flatterie a pu surfaire la réputation, mais qui n'en a pas moins, aux yeux de l'histoire, le mérite incontesté d'avoir contribué pour sa bonne part à faire du
* Dion, i^Mfl'., LV, 4. — « De Benef,^ ni, 26.
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triumvir Octave l'empereur Auguste. Le parti républicain, aveuglé sur les temps, pouvait lui reprocher le conseil, sage selon nous, donné à Auguste de ne pas abdiquer comme Sylla. Mais ce Mécène, dans lequel on n'a vu le plus souvent que l'aimable protecteur des arts et le délicat et voluptueux épicurien, a été quelque chose de mieux. Sans vouloir en faire le type du ministre honnête, on peut dire que ce fut pour Rome comme pour Octave un heureux et sage conseiller. Ce n'était pas un républicain, à coup sûr : en effet, il inspira à Octave cette trompeuse déférence envers Cicéron, dont la paternelle amitié semt si bien l'écolier d'Apollonie. Ce fut lui qui, plus tard, après la bataille de Modène, sut ménager entre les deux rivaux cette réconciliation si fatale à la république, mais à Octave si nécessaire ; lui enfin qui leur fit tomber les aimes des mains par le mariage d'Octavie avec Antoine. Auguste ne fut pas ingrat non plus envers un pareil ami : après la victoire d'Actium, il partagea, pour ainsi dire, le gouvernement de l'empire avec lui; absent de Rome, il lui laissait le sphinx, sceau du pouvoir. De plus, à la guerre, Mécène paya plus d'une fois de sa personne; et, sans avoir les talents militaires d' Agrippa, rendit à son maître de fort utiles services. Mais c'est surtout comme ministre et comme politique qu'il se recommande à la postérité. Si le monde conquis se taisait devant Auguste, la haine était encore au fond de bien des cœurs. Le principal mérite de Mécène fut de l'en extirper, de l'essayer tout au moins : doué d'une netteté d'esprit et d'un bon sens remarquables, par goût et par nature ami de la douceur et de la modération. Mécène se fit auprès d'Auguste le champion de la clémence et de la conciliation, et par là prévint ou déjoua plus d'un complot. Malheureusement, l'épicurien chez lui faisait tache à l'homme doux et sensé. Par cette mollesse, par le raffinement de ses mœurs et par ses magnificences
inouïes, voulut-il amener une double corruption matérielle et morale? Nous serions tenté de le croire, en songeant que cet épicuréisme outré qu'il affichait, mieux que le régime impérial lui-môme, prépara et maintint le servilisme des esprits. Mais n'oublions pas le mot qu'il jeta un jour à la face d'Auguste s'apprôtant sur son tribunal à prononcer encore une condamnation capitale : Surge, eamifex. Ce mot excuse bien des faiblesses. Mécène était mort depuis longtemps quand Auguste, cédant à sa nature comme à sa haine contre Cassius Sévérus, fît par la bouche de Tibère passer au sénat sa loi rigoureuse contre les libelles; et l'on peut, avec un critique de nos jours, conjecturer avec assez de vraisemblance que Mécène Pavait retardée, « en conseillant au prince le dédain et l'oubli. » Nous verrons, dans un autre chapitre, ce qu'il y a<le juste dans les reproches que Sénèque adresse à ce personnage. Nous avons approuvé le conseil qu'il donna à Auguste de ne pas abdiquer comme Sylla. Les circonstances, en effet, n'étaient pas plus les mômes que les vues et la conduite de ces deux hommes funestes. Sous Sylla, Rome était encore .capable de liberté et pouvait se passer d'un chef unique, parce que les institutions, les mœurs et les idées qui avaient fait sa force subsistaient encore, en partie du moins. Sous Auguste, il n'en est plus ainsi : tout ou presque tout a disparu de la Rome républicaine ; la violence a détruit la force des lois, la pensée n'est plus libre, les mœurs n'ont plus rien de leur antique pureté. Le corps social est ébranlé sur sa base et ne peut plus se soutenir que par l'appui d'un maître. Auguste rentrant dans la vie privée, un autre ambitieux eût pris sa place, et les choses eussent suivi probablement le môme cours. En outre, comme Sylla, Auguste n'eût pas trouvé dans le calme d'une vie privée une sécurité suffisante. Ce conseil de Mécène n'était donc que sensé.