PART. VI. — XXV. AQUILIUS RÉGULUS
AQUILIUS RÉGULUS.
Nous pourrions grossir la liste de ces délateurs ; qu'il nous suffise de mettre en scène le plus effronté de tous, le type de ces ambitieux vulgaires, qui ne reculent ni devant la bassesse ni devant le crime, quand il n'y a pas d'autre voie pour atteindre à la fortune. Nous avons nommé Aquilius Régulus.
Les Histoires de Tacite^ le Dialogue des Orateurs et les Lettres de Pline vont nous le montrer à nu. Frère, suivant toute probabilité, de Vipstanus Messala, l'adversaire d'Aper, Régulus devaitapparteniràunefamilledistinguée,puisque son père fut exilé sous Néron, qui n'exilait que les riches et les grands, mais perdue de dettes, puisque, après ce bannissement, les biens furent partagés, aux créanciers *. Né vers le règnedeClaude, il était encore inhabile auxhonneurs, c'està-dire trop jeune, lorsque, pour échapper à son obscurité, il embrassa sous Néron le métier d'accusateur. Quoique au sortir de l'école, sa parole, sans être parfaite, répondit à ses espérances, et en peu de temps il serra de près la réputation de Marcellus Éprius et de Vibius Crispus, beaucoup plus âgés que lui. « Il s'attira l'exécration publique par la ruine des Crassus et des Orphitus. Ce n'était pas, à ce qu'il semble, la crainte du danger qui l'avait poussé au métier de délateur ; il l'avait été dès sa tendre jeunesse et de son plein gré •. » Lorsque l'indignation générale eut fait justice de Néron, Régulus comprit bien vite que Galba n'était pas l'homme des circonstances, et ne tiendrait pas longtemps sous un fardeau trop lourd pour ses épaules de septuagé-
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Id,
naire. Soit regret pour son premier mattre, soit haine du nouveau, soit plutôt envie de plaire à son rival Othon : « Après le meurtre de Galba, il donna de l'argent à l'assassin de Pison, dont il alla jusqu'à mordre la tète ^. » Que les ennemis de Régulus aient dépassé les bornes de la vraisemblance, la chose n*est pas impossible ; ce qu'il y a de constant et d'avéré, c'est que Régulus ne joua qu'un triste rôle dans cette déplorable tourmente . Lorsque Y espasien eut ramené la paix et la sérénité, la partie saine du sénat crut le moment venu de faire payer aux délateurs le mal dont ils avaient été la cause ; avec quel succès ? On l'a vu à propos d'Éprius et de Crispus. Régulus eut son tour. Mais, outre son crédit, il trouva dans son jeune frère, plus honnête que lui, un appui inattendu. « Messala se fit en ce jour beaucoup d'honneur par son éloquence et par son dévouement fraternel ; quoiqu'il n'eût pas encore l'âge de sénateur, il .osa faire entendre sa voix en faveur de son frère Aquilius Régulus. Sans entrer dans le fond de la cause, sans justifier son frère, il se mit pour ainsi dire à sa place et fléchit une fraction du sénat. Alors se leva Curtius Montanus avec un discours menaçant; obéissant à l'impulsion de Sulpitia Prœtexta, femme de Crassus, et à celle de ses quatre fils prêts à venger la mémoire de leur père, si le sénat entamait l'information contre les coupables : « Assurément, s'écria l'orateur, Néron ne t'a jamais forcé à de pareils actes ; par de telles barbaries tu n'avais à racheter ni ta dignité ni ta vie. Nous devons sans doute écouter la défense de ceux qui ont mieux aimé en perdre d'autres ' que de s'exposer eux-mêmes. Mais Néron n'avait rien à convoiter , rien à craindre de toi :1a passion du sang, l'envie démesurée d'un salaire, t'ont fait seules ternir par le meurtre d'un homme illustre ton talent inconnu, qu'au-
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cune défense n'avait encore éprouvé. Au milieu des funérailles de la république, paré des dépouilles consulaires que tu avais ainsi ravies, engraissé de 700,000 sesterces (140,000 francs) et orné du sacerdoce, tu abattais du même coup des enfants innocents, de célèbres vieillards, des femmes remarquables; tu accusais Néron de lenteur, parce qu'il se lassait, lui et les délateurs, à poursuivre chaque maison en particulier ; d*un mot on pouvait coucher par terre le sénat tout entier. Gardez, pères conscrits, sauvez un homme de si bon conseil pour Tinstruction de tous les âges, pour que les jeunes gens imitent Régulus, comme nos vieillards ont imité Marcellus et Crispus. La perversité trouve des émules, môme malheureuse ; que serait-ce, prospère et florissante ? Et celui que nous n*osons pas attaquer comme questeur, faudra-t-il que nous le voyions préteur et consulaire ! Croyez-vous que Néron soit le dernier des tyrans * ?» Le sénat applaudit à ce discours, dont les sentiments et le style rappelaient l'ancienne liberté de la tribune. Mais Domitien assistait à la séance, et le sénat ne tarda pas à s'apercevoir qu'on vivait toujours sous le régime d'un seul; l'orage ne fut que passager et Régulus en fut quitte pour la peur.
Vespasien, toutefois, qui admettait dans ses conseils Marcellus et Crispus, avait le sens trop droit pour leur associer un avocat éhonté, perdu dans l'opinion publique et, d'ailleurs, orateur médiocre : il le tint à distance. Sous Domitien, il ne pouvait pas en être ainsi: continuateur de Tibère et de Néron, Domitien avait besoin des langues vénales ; Régulus était son homme. Pline le Jeune va nous en dire un mot. « Vous savez que, sous Domitien, Régulus, s'il sauva mieux les apparences, ne fut pas plus honnête que sous Néron. Non content d'avoir fait poursuivre Arulénus
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37S l'éloquence SOUS LES CÉSARS.
Rusticus, a a triomphé de sa mort jusqu'à lire en public et à répandre un livre injurieux, où il le traite de singe des Stoïciens et A^homme qui porte les stigmates de Vitellius. Vous connaissez l'éloquence de Régulus ; il déchire avec autant de fureur la mémoire d'Hérennius Sénécion. E se souvient qu'il m'a mis moi-même (sous ce prince) en un terrible danger devant les centumvirs *. » Pline raconte ensuite que dans une affaire dont il s'était chargé à la recommandation de Rusticus, il s'était fondé sur l'avis d'un parfait honnête homme, malheureusement alors exilé par Domitien. « Pline , que penses-tu de Modestus , lui demanda Régulus, avocat de la partie adverse ? — Je répondrai à la question, répliqua Pline, quand les centumvirs auront à la juger. — Je te demande encore une fois ce que tu penses de Modestus ? — On ne demande témoignage que contre un accusé, jamais centre un condamné, repartit Pline. — Soit; je ne te demande plus ton avis sur Modestus, mais ton opinion sur son attachement pour le prince. » Pline, cette fois, ferme la bouche au sophiste captieux, en lui répondant qu'il n'est même pas permis de mettre en question une chose jugée. Aussi, lorsque Tavénement de Nerva laisse les âmes respirer à l'aise, quelle platitude que celle de Régulus en face de l'orateur qui peut le perdre ! Il est néanmoins difficile, même à Pline, de perdre un tel homme. Régulus est riche, intrigant; il est considéré, mais encore plus redouté. Pline tient bon cependant et, voulant rester libre à son égard, il est inaccessible à ses avances, prêt d'ailleurs à reconnaître ses qualités presque autant que ses défauts. « C'est une chose étonnante, mande-t-il à l'un de ses correspondants, que l'ardeur de Régulus pour tout ce qu'il entreprend. Il s'est mis en tête de pleurer son fils et d'en avoir des statues