PART. VI. — XXIV. VIBIUS GRISPUS. W
il fit lui-même le procès à ses anciens confrères, laicUose s'explique moins; Marcellus Épriusne poussait pas Pinipip^ dence à ce degré. Mais il est des époques où moins Ittlrg« est droite, plus elle est courte et sûre; Yibius le compjnt et se tira ainsi des pas les plus glissants. De la sorte il allteignit la fin du règne de Domitien, comblé d'homiems et d'argent. A moins que Pline TAncien l'ait confondu avee son frère, le^çouvemeur de la Mauritanie sous Néron; if lë cite comme proconsul de l'Afrique, en parlant delàcimrtè traversée qui sépare l'Italie de cette province *. Fte^ n*è5t besoin de dire qu'il fut de bonne heure sénateur ettout*dè suite d'entre les plus influents. D'après le Dialogue déiBrû^ teun^ aussi bien que son ami Marcellus, il amassa uner fUrv tune de 60 millions ; la somme valait la peine d'étudier l'êfequence, l'éloquence souple et sophistique surtout, cefletfont s'accommodent volontiers le scepticisme et l'immoralité des temps malades et sombres où il vécut. En homme prudent toutefois, Vibius se mit bien avec Domitien, mais en restant à l'écart, un peu dans l'ombre pour ne pas être trop à la portée de ses coups; il ne s'agissait plus d'acquérir, mais de conserver, et Domitien n'était pas à l'égard des riche» un mattre plus commode que Néron. Suétone, dans la vie dé cet empereur, ne mentionne qu'une fois Vibius : « Au commencement de son règne, dit-il, Domitien s'enfermait ttras les jours quelques heures, uniquement occupé à prendre des mouches et à les percer avec un stylet très-poiiitu. Oh demandait s'il n'y avait personne dans le cabinet de César : Il n'y a même pas une mouche, répondit avec esprit Vîbius Crispus*. » Mais Vibius avait le tact de garder cet esprit pour lui et pour son entourage : en présence de l'empereur, c'était autre chose, comme l'affirme Juvénal dans la satire IV : ce Se présente aussi Crispus, cet aimable vieillard, dont Ifeiar-
* HisU nat,^ xix, prœm. — ' Suct.. Dow,, 3.
lent et le caractère étaient insinuants, mtVe, comme l'éloquence. Pour le mattre du monde quel plus utile compagnon, si sous un pareil fléau il eût été loisible de condamner la cruauté et de donner un bon conseil? Mais Vibius n'alla jamais contre le torrent; il n'était pas homme à parler avec franchise et à sacrifier sa vie à la vérité. De la sorte il vit de nombreux hivers et compta tranquillement quatrevingts étés à une époque et à une cour pareilles. » Juvénal abien jugé l'honmie et l'orateur. Quintilien, pensionné par Domitien dont il élevait les petits-neveux, a laissé l'homme dans l'ombre pour ne s'occuper que de l'orateur. Il le cite trois fois pour nous montrer l'agrément de sa parole, ywcundiiatem , et les fleurs de son style. « Vibius Grispus était un orateur élégant, agréable et né pour plaire ; il était meilleur néanmoins dans les causes privées que dans les causes publiques ^ » A ces qualités précieuses le rhéteur aurait pu ajouter l'esprit, qui ne nuit nulle part, au barreau surtout; mais il faudrait lui contester que Vibius fût inférieur dans les causes publiques : s'il n'y apportait pas l'ardeur et la véhémence d'Éprius, il devait cependant y réussir assez pour jouer le rôle que nous venons d'esquisser, et pour justifier cette parole d'Aper déjà citée : Agunt feruntque cuncta^ en parlant d'Éprius et de lui. En résumé, pour se rendre compte d'une fortune si brillante et si rapide, il faut avec Tacite, Aper et Quintilien, reconnaître dans Vibius un orateur excellent parmi les orateurs ordinaires, mais un de ces orateurs du pouvoir, comme nous dirions aujourd'hui, qui savent se plier aux exigences et aux caprices des maîtres. Avec toute sa faconde, s'il eût été dans l'opposition, Vibius eût été mourir aux Baléares, sur le rocher de Sériphe, ou sur n'importe quel écueil inconnu de la Méditerranée, à. supposer qu'il n'eût pas été forcé de s'ouvrir les veines.