PART. I. — V. CALIGULA
lui-même à jouir de son éloquence ^ » Caius, pour en arriver là, ne pouvait donc être novice; nous le voyons d'ailleurs fort jeune, puisque son père vivait encore, prononcer avec applaudissements Téloge funèbre de Livie, son aïeule. Mais Suétone a raison de douter de son instruction, puisqu'il avait le goût détestable ; il est vrai que le goût ne s'allie guère avec une intelligence dérangée, avec un cœur sec jusqu'à la férocité : « Il songea à anéantir les poésies d'Homère. Pourquoi ne se permettrait-il pas, en effet, disait-il, ce que s'était permis Platon, qui l'avait banni de sa république ? Ce sont ses propres paroles. Peu s'en fallut aussi qu'il n'enlevât de toutes les bibliothèques les écrits et les portraits de Virgile et de Tite-Live ; de Virgile, pour n'avoir ni science ni génie ; de Tite-Live, pour n'être qu'un historien verbeux et négligent^. » Les jurisconsultes, cette gloire la plus originale de Rome, ne devaient pas être mieux traités ; c'était une science dont Caius voulait abolir l'usage : « Par Hercule ! disait-il souvent, personne autre que moi ne pourra répondre sut le droit ^. » Ce n'est pas que le réformateur fût contraire à la judicature ; loin de là : « pour alléger la charge iesjudices sélectif il leur adjoignit une cinquième décurie*. » Bien plus, afm de leur être agréable, il remit en honneur une ancienne coutume qu'Auguste avait respectée, mais que Tibère avait détruite, celle de permettre aux juges, au plus fort de l'été, de rendre la justice sans chaussure^ àvuiroSi^Tou; *. Mais il jalousait toutes les gloires, et celle des légistes devait survivre à l'empire lui-même. En revanche, il réservait toutes ses faveurs pour l'art objet de son étude de prédilection ; il le favorisait encore à sa manière ; qu'on en juge. Après son troisième consulat, entre autres jeux, il fonda cette
* Calig,, 63. — « Suet., Calig,, 34. — > Ibid. — * Suet., Calig.^ IC. — * Dion, Lix, T.
fameuse académie, Athenœum, qui se réunissait devailt l'autel d'Auguste, à Lyon. «l,àfut établi un concours d'éloquence grecque étlatine^; le vainqueur recerait la récompense des mains du vaincui qui était même contraint de faire son éloge. Quant à rinfbrtuné dont la parole avait par trop déplu« il lui fallait effacer «a harangue avec une éponge, voire même avec sa langue, s'il n'aimait miêuxêtre battu de verges ou plongé plusieurs fois dans lé fleuve voisin*. » Quel heureux moyen d'encourager un art qiii vit de liberté ! Il ne fallait pas, du reste, qu'un talent, qu'un orateur de vieille date entrât en lutte avec un pareil athlète : sa mort eût été lé sûr garant de sa défaite. Deux anecdotes, relatives l'une à Séftèque le philosophe, l'autre à Domitius Aferi, nous convaincront plus tard de îabéiiigftité de ce parleur courotmé. En attendant^ résumotts-iïOUfe sur son compte au jugement de Tacite : « L'éloqtience ne teçut aucune atteinte de l'esprit ^ré de Caius*. t) Joséphe nous paraît plus suspect d'exagération, quand tiédit de ce prirtce qu'il était fort éloquent, fort instruit dctns' le» htti^e^s'grec-ques et romaines ^, L'exagération est évidente;' quand il ajoute : « C'était un esprit excellent qui s'était toujours exercé à manier la parole, pour tie pas rester au-dessous de Germanicus et de Tibère. » Nous connaissons Yesprit excellent de Caius ; quant à sa jalousie, elle est historique, et nous y souscrivons. Quoi qu'il en soit, un pareil Métîène n*était guère propre à susciter des génies autour de lui, et, de fait, les génies furent peu nombreux sotis son règne.
1 Suet., Caliçi, 20. — « ^iwi., xiir, 3; .— « Anf.y xix, 2.