PART. I. — VI. CLAUDE
faiblesse, si ridicule qu'elle fût, partait si peu d'un cœur mauvais ou d'une intelligence épaisse, que Sénèque avoue lui-môme qu'à son convoi quelques avocats le pleurèrent du fond, dq l'âme. Les citoyens honnêtes, qui avaient pu surprendre quelques paroles de regret, quelques pleurs même sur le malheureux Britannicus dans les yeux de ce pauvre vieillard en tutèle, firent sans doute comme ces avocats. Claude, en effet, n'était pas resté spectateur impassible des abus qui s'étaient introduits dans Texercice de la parole ; abus qui n'avaient paru qu'à la suite du régime impérial, lorsque l'éloquence ne fut plus l'arme glorieuse du droit et de la justice, mais une arme à deux tranchants, contre le bien comme contre le mal, un simple gagne-pain enfin. Sous cette cour de Claude, où l'argent faisait mouvoir tous les ressorts, l'avocat, payé pour accuser,, payé pour défendre, se met à l'enchère ; acheté par l'un, se fait racheter par l'autre, se donne, en un mot, au plus offrant. Le mal demandait un prompt remède : le sénat évoqua l'affaire ; la loi Cincia fut rappelée.
Quelle était cette loi, terreur des avocats sous l'empire et dont il ne nous reste que la rubrique : De donis et muneribus?. C'était une loi portée, l'an 600 de Rome, par le tj-ibun du peuple M. Cincius, Alimentus, qui défendait à Vorateiu* de rien recevoir pour un plaidoyer, non-seulement comme honoraires, mais encore comme présent; il est à remarquer que la même défense était faite au juge ; tant toute espèce de fonction salariée répugnait aux vieux Romains ! Cette loi, bonne sous la république où l'éloquence était la plus sûre voie pour arriver aux honneurs, devint inutile, excessive sous les empereurs, qui seuls dispensaient la puissance et les cjiarges publiques. Or, à moins de se consacrer aux armes ou de mendier les faveurs du prince, quel moyen avaient les fils de famille de suffire à leurs dépenses obligées, aux nécessités mêmes de la vie, si
^ l'éu>qce5ce sous les césars.
Icmr parole ne devait rien leur rapporter ? L*État, d'ailleunt, quelle qu*en soit la constitution, a-t-il le droit d'imposer ^gratuitement un travail pénible, diflficile, ardu, qui force h des études préalables fort longes, fort coûteuses ? Aujourd'hui ce ne serait plus une question ; c'en était une, à Rome, sous la république d'abord, sous Terapire ensuite, et cha/|ue prince tenta de la résoudre à sa manière, M Bien qu'il n'eftt qu'une fortune médiocre, suffisante toutefois pour ses dépenses, (yicéron ne retirait de ses plaidoieries ni solde, ni présents, et faisait ainsi l'admiration générale, » dit Plutarque *; la loi n'était donc pas mieux observée sous la république qu'elle ne le fut plus tard, Auf^jste ordonna que lés avocats plaidassent sans se faire payer, s'ils ne voulaient s'exposer à une amende quadniple de ce qu'ils auraient reçu*. Tibère etCalif^la laiss^îrenl les choses aller leur train. Claude essaya d'un terme moyen, assez en harmonie avec les habitudes prises. Mais laissons la parole à Tacite, qui reproduit avec sa couleur ordinaire les raisons pour et contre cet usage.
« Rien de plus vénal que la perfidie des avocats : un noble habitant de Samos, chevalier romain, donne à Suîlius 400,000 sesterces, et, apprenant (ju'îl en est trahi, se perce chez lui de son épée. t> Les partisans de la rigueur alléguant ce Tait aveé quelques autres semblables, l'affaire fut naturellement soumise au sénat. C'est ici que l'historien développe avec feu les deux cAtés de la question, en mettant au grand jour les contradictions manifestes du misérable Suilius. « Aux murmures des sénateurs menacés de cet affront, Suilius, en desaccord avec lui-même, répond avec force par l'exemple des anciens orateurs, qui trouvaient dans la gloire qu'ils laissaient après eux le plus beau prix de leur éloquence. De plus, le premier des
« VUa Cic, 2. — • DIoD, liv, 18.
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beaux-arls serait ainsi ravalé à un métier soi'dide; l'honneur lui-môme ne saurait rester intact, si Ton avait égard à l'importance des honoraires. Que les procès ne rapportent rien aux avocats, et le nombre en diminuera ; tandis qu'aujourd'hui on ne fomente les inimitiés, les accusations, les haines et les injustices, que pour que cette plaie du barreau soit aussi lucrative aux avocats, que les maladies aux médecins. Souvenons-nous, s'écriait Suilius, d'Asinius Pollion, de Messala, après eux d'Arruntius et d'ifiseminus, qui s'élevèrent aux plus grands honneurs, sans faire tache à leur vie ni à leur éloquence. Ces paroles du consul désigné recevant l'approbation générale, on allait passer à un décret qui appliquerait la loi de concussion aux avocats qui se feraient payer. Voilà que Suilius, Cossutianus et tous ceux qui se voyaient exposés, non pas à un jugement, le délit était avéré, mais à une peine, circonviennent l'empereur, et le prient de révoquer ce qui vient de se passer. L'empereur consent, et nos orateurs de dire : Quel est l'homme assez orgueilleux pour prétendre d'avance à une éternité de gloire? Si l'on paye la parole, c'est pour empêcher l'indigence de l'avocat de faire triompher l'influence du riche. L'éloquence, d'ailleurs, ne s'acquiert pas gratuitement : il faut négliger ses propres affaires pour s'occuper des affaires d'autrui. Beaucoup vivent du métier des armes ; certains de l'agriculture ; on ne recherche point une profession, sans en avoir en vue l'utilité. Oui, Pollion et Messala, comblés par Antoine et par Auguste de récompenses militaires, les iEserninus et les Arruntius, héritiers de riches familles, ont pu montrer un facile désintéressement ; nous savons, du reste, de quel prix P. Clodius et C. Curion se faisaient payer leurs discours. Pour nous, simples sénateurs, qui vivons dans un état tranquille, nous ne recherchons que les avantages de la paix. Supprimez le prix des études oratoires, c'en est
46 l'éloquence SODS LES CÉSARS.
fait de ces éludes *. » Claude, juge de la question, prit une détermination sage en bornant à dix sesterces, c'est-à-dire à 2,600 francs, d'après un critique de nos jours, le prix d'une plaidoierie. Au delà de ce tarif, l'avocat était poursuivi comme concussionnaire. Ce sénatus-consulte n'arrêta pas le mal, sans doute; mais il témoigna des lumières et du bon vouloir du prince.
De ce qui précède, il résulte qu'au point de vue, tout, au moins, où nous nous sommes placés, le frère de Germanicus ne joua pas un rôle indifférent, et Ton ne s'étonnera plus du souvenir qu'il laissa dans l'esprit des parleurs de l'époque. Tacite lui-même, Juge sévère du principat, rend hommage à l'instruction de Claude : a Toutes les fois^, dit-il, qu'il préparait un discours, il atteignait à Télégance, nec elegantiam requireres *. » Nous l'avons vu plus haut courir à Une .lecture de Nonianus. Favorisef les lectures était, il. est vrai, l'habitude des princes depuis Auguste, un usage dans lequel ils voyaient une source sûre de popularité. Mais l'empressement de Claude à protéger les institutions littéraires venait surtout de son goût personnel : c'était un lettré de profession que Claude, un auteur véritable et qui n'était ni sans mérite ni sans titres. Cette histoire romaine en quarante-trois livres, à laquelle il consacra ses loisirs de jeunesse, commençait à la mort de Jules César, mais restait muette sur les jours assombris du second triumvirat : Octave, depuis le divin Auguste, y eût été troip maltraité. Claude, sentant que sous Tibère il y avait péril à dire la vérité sur cette époque désastreuse, blâmé d'ailleurs par sa mère et par Livie elle-même d'avoir abordé un sujet pareil, ne fit reprendre son récit qu'à la bataille d'Actium, c'est-à-dire à la période glorieuse pour Auguste. Que n'avons-nous encore cette œuvre d'un auteur cou-
* Ann.y XI, 5, 6, 7, Tan 47. — « Ann,, xiii, 3.
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ronné sur des hommes et sur des choses qu'il avait vus ! Bien des questions, aujourd'hui confuses, auraient été sans doute éclaircies, et nous saurions peut-être à quoi nous en tenir sur ce prince que Ton décore trop aisément, selon nous, du titre d'imbécile. Ce n'était pas assurément un homme sans goût qui aurait fait, comme Claude, une réponse savante au pamphlet ridicule d'Âsinius Gallus contre Cicéron. Quelle fut l'opinion des contemporains sur une histoire d'Étrurie en vingt li^Tes et de Carthage en huit, que Claude écrivit en grec? Nous l'ignorons. Nous savons seulement qu'à propos de ces deux ouvrages, il fit bâtir, à Alexandrie, un second musée sur le modèle et à proximité de l'ancien qu'il appela de son nom, et dans lequel, à certains jours de l'année, se faisait une lecture complète de l'une et de l'autre histoire. Joueur effréné, il fit un livre sur le jeu. Plusieurs de ses harangues virent aussi le jour de la publicité. Avant Érasme, l'oncle de Caligula composa l'éloge de la folie, MwpGv àvaaraaiç. Enfin et pour clore la liste de ses œuvres, il laissa huit livres de mémoires, où il y avait, d'après Suétone, qui ne le flatte guère, autant d'élégance que d'ineptie. Si le temps a fait justice de tout ce bagage littéraire, faut-il admettre sans contrôle les appréciations sévèrement exagérées de l'histoire littéraire sur un esprit si fécond, sinon étendu? Nous ne le pensons pas : il serait temps que le mot imbecillus, qui va si bien à son caractère indécis et faible, ne fût pas appliqué à son intelligence.