PART. I. — VII. NÉRON
disent assez : Rome n'a pas encore vu de tels jours. Mais Néron plaît au peuple ; il lui plaira longtemps après sa mort, et les faux Nérons abonderont de toutes parts. Ce n'est pas que, pour faire pardonner ses crimes, il ait eu les mérites d'un administrateur, d'un politique à longue vue, comme Tibère.
Non, il est artiste ou, du moins, se donne pour tel .: il joue de la lyre, il chante sur les théâtres de Rome et des provinces ; il se montre aux courses d'Olympie; peu s'en faut qu'il ne descende dans l'arène sous le costume du gladiateur. Il a, de plus, toutes les passions vulgaires : la nuit, à la faveur d'un déguisement, et suivi d'une troupe de jeunes débauchés comme lui, il court les tavernes, les mauvais lieux, se bat avec le guet, insulte les passants au risque de recevoir des coups ; ce qui lui arrive plus d'une fois. Tout cela charme la plèbe, la vile multitude, qu'il rassasie, du reste, de pain et de spectacles. Mais les patriciens, les chevaliers, les quelques citoyens qui se respectent, malheur à eux ! Il lui faut leur vie pour atteindre leur bourse. De liberté, pas l'ombre ; de parole, il n'y en a que pour lui : le César n'est-il pas poëte, orateur, comme il est musicien ? Ne faut-il pas, selon la belle expression de Racine, qu'il se donne pour tout en spectacle aux Romains? Si , du moins, à l'instar d'Auguste, de Tibère, de Claude même et de Caligula, c'était un prince instruit, bien élevé, formé comme eux à l'art de bien dire? Suétone et Tacite vont nous édifier sur ce point. « Les vieux citoyens remarquaient que de tous ceux qui s'étaient élevés à l'empire, Néron seul avait eu besoin de l'éloquence d'autrui *. » Tacite fait allusion au discours que prononça le nouvel empereur aux funérailles de Claude, discours sorti de la plume de Sénèque, et nous verrons plus tard si le style du
^ Ann,, xm, 3.
mattre a fait ou non du tort, en cette circonstance, au caractère du philosophe. Néanmoins, c^uune tous les jeunes Romains, Vkeureux Domitius avait reçu renseignement: alors en vogue des écoles publiques. Mais cette éducation, péchait par la base et n'avait rien de sérieux. Sa mère lui interdit l'étude de la philosophie comme nuisible à ceux qui doivent un jour exercer le pouvoir ; Tacite nous fait assez comprendre pour quelles raisons Agrippine n'avait pas, là-dessus, les idées de Marc-Aurèle. Sénôqi^e, dçsoa côté, soit goût particulier, soit plutôt, faut*Jil le dire I intérêt personnel et jalousie, me donna au jeune prince aucune connaissance des anciens orateurs : ce. qui explique la faiblesse de ses discours où Sénèque était toujours obligé de mettre la main. Plus heureux dans la satire, Néron, dans ce genre seul, se montra presque .débonnaire : les calomnies, les injures, les bons mots, il pardonnait tout, parce qu'il s'estimait capable d*y répondre victorieusement. En effet. Perse et Turnus ne furent point proscrits comme Lucain ou comme Thraséas. Mais ce que Nérou ambitionnait ardemment, c'était le renom d'orateur et de poète : il parla ou versifia toute sa vie. Sous Claude, nous . le voyons « prendre la parole, devant l'empereur, en latin pour les habitants de Bologne, en grec pour ceux de de Rhodes et d'ilion *. » Plus tard, « il déclama souvent en public ; il lut même des vers nourseulement au palais, mais sur le théâtre, à la grande joie des spectateurs, qui firent décréter des prières pour sa lecture, et dédier en lettres d'or son poème à Jupiter Capitolin '. » Pour ajouter à sa couronne le laurier du poCte et de l'orateur, plutôt que dans l'intérêt de la poésie et de l'éloquence, il établit un concoiu^ public où la jeunesse studieuse aurait le droit de disputer aux talents déj& formés les prix
< Suet., Ner , T. — » Ibid., 10.
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d'éloquence et de poésie. Ce concours, fondé Tan 60, sous le quatrième consulat de Néron, était quinquennal. D'à* près Tacite \ c'était en apparence pour encourçiger les orateurs et lep poètes, en réalité pour faire descendre sur la scène les plus grands noms de Rome. D'une commune Yoix, les concurrents lui décernèrent la double couronne, qu'il reçut avec bonheur *. Bien en prit, d'ailleurs, à ses émules: Lucain, qui ne devait pas toujours être d'aussi bonne composition qu'il le fut dans Cette circonstance, prouva plus tard par sa mort le danger d'avoir et de montrer plus de mérite que le candidat empereur. Pour ce qui concerne la justiçç et le barreau, Néron se vit obligé, malgré ses promesses, d'en revenir à la sage mesure de Claude : les plaidoieries eurent une récompense légale et déterminée. Mais il ne s'en tint pas là : en vue sans doule d'affaiblir la puissance des orateurs, peut-être aussi pour les éclipser plus à son aise, il supprima la plaidoierie continue, et voulut que toutes les causes se discutassent en manière d'altercation ; innovation funeste qui, par bonheur, ne lui survécut pas. Chose nouvelle même ! puisque Sué-: tone la remarque, les plaideurs, d'après le même décret, n'eurent plus rien à payer pour les bancs et les sièges du tribunal, qui restaient ainsi à la charge du trésor public *. Ce détail mérite d'être relevé, parce qu'il montre quels progrès vers la centralisation l'État avait faits depuis la république. Autre fait plus important à noter : le sénat, c'est-àdire l'empereur, reçut dès lors tous les appels *. Cette loi mettaitle comble à la puissance déjà si effrayante du César, et, loin d'être comme jadis les soutiens de la liberté, les légistes, de tout temps influents à Rome, lui donnèrent par là le coup de grâce. Jusqu'alors, en effet, les causes qui
^ Ann., XIV, 20, 21. — * Saet., Ner., 12. — » Suet., Net\, 17. — * Suet., ibid.
n'élaienlpas instruites devant le maître semblaient au moins laisser un peu de libre allure à ceux qui les plaidaient. Plus d'issue désormais à la franchise de l'orateur : il faudra qu'il se fasse délateur ou valet du prince, s'il veut ouvrir la bouche en public ; autrement il aura le sort de Thraséas. Cependant, comme parfois l'excès des maux engendre l'excès de l'audace dans les cœurs, la presse, qu'on nous passe le mot, ne reste pas muette durant les quinze années du règne de Néron : les satires en vers et en prose, les bons mots, les libelles pleuvent de tous côtés, et Néron, tout Néron qu'il est, empêche maintes fois de les poursuivre, quand ils sont dirigés contre sa personne ; il se contente, ainsi qu'Auguste, d'en condamner les auteurs au bannissement, comme le stoïcien Cornutus, et à la confiscation des biens, lorsqu'ils vont trop loin, à la façon du préteur Antistius.
A tout prendre, ce règne est encore moins favorable que le précédent au développement spontané de la parole et de la pensée : la décadence a fait un pas de plus, et bientôt va sonner l'heure où le fade panégyrique et la ridicule déclamation vont remplir uniquement la scène oratoire. Le danger frappa les esprits clairvoyants : on se plaignit dès lors, 61 ans après Jésus-Christ, que la jeunesse eût dégénéré en s'adonnant aux études, ou plutôt aux exercices étrangers, exlemis studits, en fréquentant les gymnases K Il semblait de la sorte que la jeunesse renonçât à cet idéal dans les arts, à cette philosophie platonicienne, dans laquelle Cicéron, après Aristote, avait placé la source de la pure éloquence.
* Tac, Ann.y xiv, 20.