‹ L'éloquence sous les CésarsChapitre 22 sur 106 · PART. I. — IX. LES FLAVIENS · texte numérisé non relu

PART. I. — IX. LES FLAVIENS

d'ailleurs, n'est pas stérile en écrivains, moins irréprochables, à coup sûr, que ceux qui entouraient la majesté d'Auguste, mais dignes encore de notre admiration : Quintilien, Suétone, Tacite, Plutarque, Juvénal, forment encore un cycle glorieux, qui, par malheur, sera le dernier dont les lettre latines puissent se vanter.

Successeur et fils aîné de Vespasien, Titus, dont l'histoire ne célèbre guère que la bonté, marcha sur les traces de son père. Mieux que son père, du reste, il pouvait favoriser autour de lui l'instruction, l'éloquence spécialement. Élevé à la cour de Néron avec Britannicus, il eut les mêmes maîtres que le fils infortuné de Claude. Comme la nature lui avait prodigué les dons de l'esprit et les grâces du corps, Titus fit de rapides progrès dans la langue de Démoslhùne aussi bien que dans celle de Cicéron. « Fallait-il faire un discours en grec ou en latin, composer un poëriie, il était servi par une intelligence prompte et facile jusqu'à l'improvisation ^ y> Quand il eut fait un suffisant apprentissage de la guerre, à l'exemple des vieux Romains, il se consacra au barreau, où il se distingua par ses talents comme par son intégrité. Aussi, lorsqu'il prit en mains les rônes de rÉtat, pour effacer de tristes débuts sous son père, n'eut-il rien de plus pressé que de purger Rome de la plaie sans cesse renaissante de la délation : les misérables qui en faisaient métier furent poursuivis, chassés avec ignominie *, et l'empire comme l'éloquence pouvaient s'attendre au retour des lois et de la liberté, lorsque le prince, délices du genre humain^ mourut peut-être empoisonné par son frère Domitien, après deux années d'un règne glorieux.

Les jours sombres allaient reparaître. Domitien, second fils de Vespasien, n'avait aucune des qualités de son père ni de son frère, et l'éducation qu'il avait reçue, n'é-

» Suet., Tit., 3. — « Dion, lxvi, 13.

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tait pas faite pour corriger les défauts de la nature. Son enfance et sa jeunesse furent peu cultivées ; on cite cependant parmi ses maîtres le père de Stace, qui professa, la rhétorique et la poésie, à Rome, vers la fin du règne de Néron. Quoi qu'il en soit, les mauvais penchants sfeuh s'étaient développés dans ce caractère ingrat «t dur. «'Ait début de son règne, il se retirait tous les jours, pendioit quelques heures, dans son cabinet, et son unique occùpa<^ tion était d^attraper ,des mouches et de les percer avec «n* stylet fort aigu*; » ce qui fouraità VibiusCrispus lama^ tière d'un joli mot que nous ferons connaître à propos de ce personnage. Les médailles, nous le représentent» a\ec une forte tête comme celle de Vespasien, mais^ avec un front plus déprimé, un regard enfoncé et défiant^ qui ne se trouve nullement dans la figure de Vespasien. Sombre, vindicatif, sanguinaire^ connaissant le bien, préférant le mal, le nouveau prince, pour masquer sa jalouse ambition, avait, sous les deux règnes précédents, joué l'amour des lettres jusqu'à devenir auteur. « C'est pour la poésie surtout qu'il feignit un grand amour, la poésie qu'il avait si peu pratiquée jusque-là, et qu'il méprisa tant dans la suite. Il était allé jusqu'à lire des vers en public '; » mais, comme il n'avait aucunement le feu sacré, il achetait les productions des poètes faméliques, qu'il récitait comme ses propres ouvrages. Cette passion devint inutile, une fois qu'il eut gravi les marches du trône. « Aussi laissa-t-il vite de côté les études libérales, bien qu'il fît réparer à grand frais les bibliothèques publiques dévorées par un incendie, rechercher partout des manuscrits, même à Alexandrie, où il envoya des gens pour les transcrire et pour les corriger. Il ne donna jamais le nioindre soin à la connaissance de l'histoire ou de la poésie, pour laquelle il

« Suct., Domit., 3. — * Ibid,, 2.

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affectait une passion des plus vives; il ne s*occupa même pas de ce qu'U devait écrire, puisqu'il empruntait une main étrangère pour rédiger ses lettres, ses discours e^ ^cs édits; Ses lectures se résumaient aux commentaires et nux actes de Tibère. Sou style, néanmoins, ne manquajitpas d'une certaine éiégance, voire même de mots heureux ^ » Comme ceux de Tibère, de Caligula, de Néron, c'est-à-dire des plus mauvais princes que Rome eût eus, ses commencements furent supportables^ La justice fut rendue avec autant de désintéressement que de sagesse : Domitien, à l'exemple de ses prédécesseurs, remplit avec zèle les fonctions de juge, d'habitude, au tribunal, sur le Forum, mais dans les cas extraordinaires seulement. Il cassa les jugements des centumvirs, quand ils furent entachés de brigue, ambitiosas. De temps en temps il avertit les recuperaiores de ne pas se prêter aux chicanes qui s'élevaient relativement à la propriété des esclaves. Il nota d'infamie les juges m«-cenaires. Les libelles diffamatoires qui attaquaient les premières familles de l'État furent brûlés et leurs auteurs flétris '. Ce respect dont il voulut entourer la justice, et que nous attestent les détail» précédents, nous prouve que le frère de Titus avait assez de lumières pour l'imiter, si, chez lui, la mauvaise nature ne Teût pas emporté, dès qu'il se vittoulpuissant, presque Dieu. Les lettres lui sont encore redevables de quelques efforts pour les tirer de leur léthargie. « Il établit sur le mont Âlbain un concours de poésie et d'éloquence, qui devait se tenir pendant les. panathénées '\ » Mais, quoi qu'il fit, la grande poésie se mourait; le public, incapable désormais d'aimer le beau dégagé de l'utile, se rejetait vers l'éloquence, si Ton peut appeler de ce nom l'emphase et le bavardage alors en vogue. « Le riche avare a appris à n'admirer, à ne louer que les hommes diserts *, »

* Suet., Domit., ÎO. — • /6icf., 8. — ' Dion, lxvii, 1. — * Juvônal, vil, 31.

que Juvénal compare, non sans esprit, à Voiseau de Junon^ c'est-à-dire à l'emblème de la sottise et delà prétention. Mais ces encouragements donnés aux poëtes comme aux orateurs, ces luttes littéraires établies parDomitien, n'allèrent pas jusqu'à donner aux arts la liberté qui leur est nécessaire : solidement assis sur le trône des Césars, le prince ne dissimula plus : le monstre reparut avec ses instincts. Malgré les relations incestueuses qu'il eut avec sa nièce Julie, dont Juvénal * stigmatise les nombreux avortements volontaires, il eut le front de renouveler contre l'adultère les lois sévères d'Auguste ; contradiction qui s'explique par la profonde hypocrisie qui caractérise cette sombre et perverse nature. Outre Juvénal, dont les hyperboles ne sont guère, hélas ! que de l'histoire, nous avons encore l'écrivain queRacineappelait/ep/u* grandpeintredeVantiquité, Tacite, dont la plume a jugé, dans le passage suivant, les dernières années de Domitien : « Nous avons vu faire un crime capital à Arulénus Rusticus d'avoir loué Thraséas, àSénécion d'avoir loué Helvidius Priscus ; nous avons vu sévir nonseulement contre ces deux historiens, mais contre leurs ouvrages, et les triumvirs chargés de brûler, au Forum et sur le lieu des comices, les monuments des plus illustres génies. On croyait étouffer dans ce feu la voix du peuple romain, la liberté du sénat et la conscience du genre humain. On a chassé, de plus, les maîtres de philosophie, et proscrit toute profession libérale, pour que l'honneur ne se trouvât plus nulle part *. » Cet appel à la conscience hu- . maine, à l'opinion du monde, est significatif : Rome seule n'est plus appelée à tout décider, et bien heureusement ; car, cette voix du peuple romain^ cette liberté du, sénats dont parle le gendre d'Agricola, était bien peu de chose môme sous le règne glorieux de Trajan. Au sort d' Arulénus Rus-

1 II, 33. — « Tac, Agr.f 2.

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