PART. II • — I. GRAMMAIRE
mêmes que les Romains donnaient aux études importées de la Grèce, qu'ils les regardaient, non sans dédain, comme des jeux et des bagatelles. Étudier était pour eux nugarij ludere, grœcari^ tandis qu'ils décoraient la politique ou la guerre du nom plus relevé de artes romanœ. Mais cette observation ne s'applique qu'à la Rome républicaine : l'Empire modifia cette idée, et les empereurs donnèrent eux-mêmes, nous l'avons vu, l'exemple de ces études tant dédaignées avant eux.
Si, vers le deuxième siècle avant notre ère, la Grèce vaincue ou près de l'être, imposa, pour ainsi dire, ses usages, ses mœurs et jusqu'à sa manière de voir à Rome victorieuse et conquérante, n'y aurait-il pas profit pour notre sujet à rechercher comment s'opéra celte singulière révolution?
Le sac d'Orope, petite ville assise sur les confins de l'Altique et de la Béotie, força les Athéniens d'envoyer à Rome, pour se justifier, trois de leurs concitoyens éminenls, le néoplatonicien Carnéades, le stoïcien Diogène et le péripatéticien Critolaiis. Comme les délibérations du Sénat étaient alors souveraines, elles étaient longues, et les trois députés, pour employer utilement leurs loisirs, ne trouvèrent rien de mieux que de donner des leçons publiques de philosophie. Leur principal but étant de briller, de se faire connaître, ostentandi gratiâ *; ils charmèrent par leur parole élégante et facile, plus encore que par leurs principes philosophiques, cette jeunesse romaine habituée jusqu'alors à la sévère éducation de la famille et à la dure école de la guerre. Carnéades surtout se distingua par l'aisance avec laquelle il soutenait tour à tour le pour et le contre dans une même question, plaidant aujourd'hui pour la justice, demain contre. C'était la sophistique grecque, et non la grande et saine philosophie d'Arislote ou de
^ Aulu-Gelle, vu, H.
Platon, qui s'implantait ainsi la première à Rome; implantation dangereuse, qui devait plus tard porter ses fruits et qu^entrevirertt de bonne heure le sens droit et la sagacité' au' vieux Caton, ennemi hè de toute nouveauté. Caton fut d'avis qu'on chasèât au plus vîtédé' pareils' corrupteurs. Mais le coup était porté; la mode exigea des écoles sur le modèle des'écoles grecques. <)r, nous savons par Platon et par Aristote, que, déjà du temps de Périclès, Gorgias de Léontium, en Sicile, passa j>our un prodige aux yeux des Athéniens éblouis, et que le bagage pompeux de son charlatanisme lui mérita une slatiie d'or dans le temple de Delphes. Philostrate l'appelle natî^a tîjç tSv aoçtaTwv Te^vriç. Socratéeut beau déverser sur lui, colmmè'éur Hippias d'Élée, ce dédain, dette ironie (Jull tnàhiait à merveille ; Hippias et Gorgiàs éurentdèfe imitateurs, et bientôt la Grèce retentit du bruit dès écoles. Aristote, dans une œuvre célèbre, posa ;|[)hilosbphiqueiAerit les îoife d'un art qu'on apprit dès lors pîar J^rincipes; mais tous leà maîtres n'étaient faits ni pour comprendre Ces principes,^! pour les appliquer. Quand l'école d'Isôcrate eut donrié le jour à Démosthène et à la brillafite pléiade de ses émtiles, l'éloquence éiiivit en Grèce le sort de la liberté : elle s'éteignit avec eBie, et, au lieu d'orateurs, on n'eut plus que des parleurs k gages ou des sophistes sans pudeur, comme ce Carnéades que nous venons de rappeler. Voilà comment la Grèce vaincue subjugua ses vainqueurs, mais à une époque de décadence pour elle; et c'est, en partie, ce qtaî explique pourquoi Rome n'eut jamais en poésie, en philosophie, en éloquence, de véritable originalité. Si Platon, Aristote, Démosthène ou Sophocle eussent été ses maîtres ordinaires, on peut conjecturer qu'il n'en eût pas été dé môme. Malgré son beau génie, Cicéron, lui aussi, eût à subir l'influence des maîtres secondaires de la Grèce, de Rhodes ou d'Alexandrie, qui avaient eu jusqu'à lui le mo-