‹ L'éloquence sous les CésarsChapitre 26 sur 106 · PART. IK — II. GRAMMAIRE · texte numérisé non relu

PART. IK — II. GRAMMAIRE

nopole de renseignement oratoire. Aussi, n'est-il vraiment grand, vraiment original que lorsque, à Tinstar de Platon, a s'élève à la contemplation de la beauté idéale, particulièrement dans son De Oratore^ qui lui fait plus d'honneur,, à nos yeux, que tous ses autres tri^ités de rhétorique ensem,ble, bien qiae m^ ^ajyijés,:^ distinguent tous par un éclat, par une. profondeur dç style et de pensée singulièrement remarquable, . . . ,.

Jusque Vambas^ade de Çaméade^, il A'y avait à Rome, avonSrnous dit, que ce que nous appellerions. de$ écoles primaires^ où l'on n'enseignait aux enfants que la lecture etl'écriture, etque surveilkâent sans doute le préteur, aii^si que le$: autres «magistrats de la ville ; car nous n'avons pas des d(»mées précises sur cette question, jusque vers Vannée 160 ava^t Jésus-Christ. Ces écoles ne recevaient point les enfant^ des familles riches et patriciennes, qui les contaient k des esclaves instruits, litteratores. Mais, après l'amr bassade athénienne, Rome se remplit peu à peu d'écoles de grammaire , derhétorîque et de philosophie . Laissant de côté l'enseignement fie ïa philosophie, qui n'a pas trait à notre sujet, disons un. mot, d'abord, des écoles de granamaire.

« Gramwatica plus habet m, recessu quant in fronte prçmittity » a dit Quintilien *. Quelle était, en effet, chez les^ Homains comme chez les Grecs, la fonction du grammairien? se renfermait-il, commç chez nous, dans l'étude exclusive et minutieuse des règles de la langue ? Les anciens appelaient de cç wpi npnrS^vJtçnaent un homme versé dans ce que nous nommons aujourd'hui la grammaire proprement dite, mais un homme qui n'était étranger ni

à la géométrie, ni à la philosophie, ni à l'histoire; qui s'occupait de connaître, d'interpréter et de commenter les poètes et les orateurs. C'étaient, comme chez nous, au siècle passé, les gens de lettres , litteratores ; ce seraient plutôt nos philologues, nos critiques d'aujourd'hui. Sénéque nous donne quelque part * une juste idée du grammairien d'aloi*s : « Il s'occupe de la langue, et de l'histoire, s'il veut agrandir son domaine, de la poésie enfin, s'il veut l'étendre à sa dernière limite. » On peut même ajouter, d'après saint Augustin •, que l'enseignement de l'histoire lui était exclusivement réservé, historiœ custodiam profitetvr. La grammaire embrassait donc un vaste cercle de connaissances, qui en fusaient une science compliquée, difficile, et qui cependant ne fut d'abord l'apanage que des esclaves. De là sans doute le discrédit où elle resta si longtemps : « Dignù tatem docere non habet, si quasi in ludo, » a dit Cicéron ', qui ne partageait pourtant pas sur ce point les préjugés du vulgaire. Toutefois, comme cette science exigeait de longues études, du goût et de l'esprit, elle se payait cher dans un esclave : Quintus Catulus acheta le grammairien Lutatius Daphnis 200,000 sesterces, environ 38 ou 40,000 francs *. Un riche chevalier romain paya un certain L. Appéléius jusqu'à 40,000 sesterces par an. Caton l'Ancien, opiniâtre défenseur des vieilles coutumes, eut beau s'élever en plein sénat contre les Grecs et contre leur science jusqu'alors inconnue à Rome : le progrès suivit et devait suivre son cours ; l'enfance, la jeunesse accoururent à la voix de ces maîtres nouveaux, et, chose singulière I Caton lui-même apprit le grec à près de quatre-vingts ans ! Les écoles se multiplièrent en fort peu de temps : il y en eut jusqu'à vingt de fréquentées et de célèbres *. La prospé-

* Let, à Luc,, 88. — ' Z>e Musicd, ii, 1. — 8 Orat,, 42. — * Suet., Gramm. — » Ibid.

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rite de ces établissements alla croissant de jour en jour. Pourtant, ils furent dès le principe abandonnés à leurs seules ressources : les maîtres ouvraient leurs cours.et donnaient leurs leçons à leurs risques et périls, comme ils l'entendaient, sans autre surveillance que celle du prêteur et de l'opinion représentée par les pères de famille. César le premier, pour favoriser les beaux-arts, et surtout pour en attirer les professeurs à Rome, leur donna le droit de cité, quand ils furent d'une condition libre K Les grammairiens furent appréciés et compris du Dictateur, si remarquable grammairien lui-même, qui, dans son traité de l'Analogie, faisait une guerre acharnée aux locutions vicieuses, aux mots détournés de leur acception, et dont le livre ne fut peut-être pas sans une heureuse influence sur le siècle d'Auguste. La surveillance du prêteur était presque illusoire : pour l'éveiller, il fallait un scandale, et les maîtres avaient intérêt à ne pas en donner. Mais les pères de famille qui sentaient le prix de l'éducation, avaient les yeux fixés sur les écoles: souvent ils y accompagnaient leurs fils, et menaient avec eux des amis ou des parents*. A défaut du père, c'était le précepteur, pœdagogus, custos ou pappas^ comme l'appelle Juvénal ', qui menait l'enfant aux écoles et assistait à ses exercices. Plus tard, sous l'Empire, quand la mollesse se fut glissée dans l'éducation comme partout, l'enfant ne porta plus ses livres lui-même ; ce fut un esclave, le capsarius, qui attendait à la porte *. Malgré ce contrôle, faible, il est vrai, de la part de l'État, mais sérieux de la part des parents, les grammairiens, moins que les rhéteurs sans doute, mais trop encore, parlaient souvent à leurs élèves de gladiateurs, de chevaux ; ils tenaient Il plaire plus qu'à instruire, afin de conserver leur clientèle : les saints empressés, les flatteries adroites les ser-

1 Suet., César, 42. ^^Perse^ iv, 47. — » vi, 634. — * Suet., N^xw, 36.

valent à souhait *, et ce n'est pas sans raison que les critiques du Principal les accusèrent en partie de la décadence littéraire. Sans parler de Quintilien qui ne les flatte pas, Wine le Jeune fait d'eux une amère censure, lorsque, s'adressant à la femme de Fun de ses amis qui lui demandait conseil sur l'éducation de son fils, il lui répond: « U est temps de chercher unrtiéteur, dont la tenue, la pudeur, la chastefé surtout, imprimis castitas^ soient certaines *. Il est à présumer que les grammairiens n'étaient pas, plus que leurs confrères, à l'abri du reproche. Aussi vit-on plus d'une fois le maître peu considéré, battu môme par les disciples :

Sed Ruffum atque alios cœdit sua qucmquejuveotuft^ ^ Ruffnm, qui loties Ciceronefn Allobroga dixit '.'

Le professeur de grammaire, à l'exemple du rhéteur, se trouvant surchargé de besogne, se faisait aider par des sousmaîtres, des répétiteurs, que Pétrone désigne sous le nom de antescholanif et Ausone sous celui de proscholi. Nos établissements d^instruction primaire et secondaire, on le voit, ont beaucoup emprunté à ceux de l'antiquité. Heureusement pour eux et pour l'éducation nationale, l'opinion publique a bien changé depuis l'antiquité, et l'enseignement est, à bon droit, considéré de nos jours comme un véritable sacerdoce. Il n'en fut pas ainsi chez les Romains, et la preuve en est dans les termes mêmes dont ils désignaient les premières études de l'enfance, et que nous avons déjà cités. Une preuve aussi de leur peu d'estime pour les professeurs de grammaire, c'était le sans-fiaçon avec lequel les parents les faisaient payer par leurs enfants, tous les mois, le huitième jour des ides :

Ibant octonis referootes idibus »ra ^.

« Dial., 29. — « III, 3. — • Juv., vu, 214. - * Hor., S^/., i,0.

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Cette somme ne devait pas être considérable, si Ton s'en rapporte à Juvénal :

• > iQais gremio Enceladi dQcdque Paleinonis affert Quantum grammaticus meruit labor ^ ?

Dans la mêmasatîj:e,âl' avait déjà dit que deux sesterces suffisaient et au delà à payer Quintilien, qu'il cite comme une exception ; il vejgdL4>arler probablement du grand sesterce, auquj&l on peut donner la valeur approximative de 187 francs ; ce qui portait, pour l'année scolaire, les honoraires du grammairien à 374 francs ; somme modique aux yeux du poëte moraliste, témoin attristé du luxe oriental de son époque, mais que nous trouverions excessive, attendu que les écoles anciennes n'étaient que des externats. Il est même à croire, et Suétone nous ipontre par des exemples, que, sous Auguste, au temps où la grammaire brillait de son plus vif éclat, les honoraires étaient plus élevés. En outre, aux fêtes de Minerve, qui se célébraient du 19 au 23 mars, et qui étaient la fête des écoliers, les enfants avaient coutume de donner à leurs maîtres, grammairiens ou rhéteurs, une gratification plus ou moins forte, appelée Minerval, parce qu'elle se faisait le jour prétendu de la naissance de la déesse. Mais, après Auguste, le luxe devenu menaçant, « rien ne coûta moins àïua père que l'éducation d'un fils ' ; » ce qui n'empêchait pas un simple grammairien, Rhemnius Palémon, de se foire tous les ans avec son école 400,000 sesterces, de 76 à 80,000 francs environ ' ; nos modernes professeurs se contenteraient à moins ! Et il n'était pas rare encore que le précepteur prélevât une partie de la somme destinée au professeur :

* vu, :i?. — 2 Juv., VIII, î8C. — 3 Suet , Gramm,, 1%,

Et tamen ex hoc, QuodcuDqiio est (minus est aiitem quam rhetoris era), Discipuli custos prœmordet ^.

Cette manière dont les porcs s'acquittaient envers les maîtres de leurs fils se régularisa, lorsque Vespasien et les enipereurs qui suivirent, fondèrent des écoles publiques surveillées et salariées par l'État, ou plutôt par le trésor du prince. La mesure gênait la liberté, sans doute, mais remédiait aussi aux inconvénients de la concurrence : la confusion des méthodes diminua, la morale des maîtres fut moins relâchée, et la conduite scandaleuse d'un Rhemnius devint au moins plus difficile. Les règlements de l'État sont faibles, il est vrai, contre les mœurs générales, quand ces mœurs sont mauvaises, et Ton ne s'en aperçut que trop parles désordres qui s'introduisirent dans les écoles impériales. Mais l'idée de Vespasien était bonne, et le christianisme a bien su la mettre à profit.

Ces détails étaient nécessaires pour nous faire mieux apprécier le rôle des grammairiens à Rome, et leur influence immédiate sur l'art de la parole ; influence qui rassortira mieux encore, si nous jetons un coup d'œil sur les exercices qu'ils donnaient à leurs élèves. Ici, du moins, nos ressources seront un peu plus grandes, et nous pourrons nous faire une idée plus exacte de ce qu'était une école de grammaire, à partir d'Auguste ou même de Cicéron.

On sait que les Romains, dans leur vie glorieuse de lutte contre leurs voisins d'Italie ou d'ailleurs, n'avaient qu'une estime médiocre pour tout ce qui ne tenait ni à

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