‹ L'éloquence sous les CésarsChapitre 27 sur 106 · PART. II. — III. GRAMMAIRE · texte numérisé non relu

PART. II. — III. GRAMMAIRE

l'agriculture, ni aux lois, ni à la guerre, qu'ils appelaient à juste titre, artes romance. Ce ne fut que dans les derniers temps de la République et sous l'Empire que l'on sentit, à Rome, le prix des lettres et des arts de la paix. Avec l'Empire, la littérature devint une véritable profession pour les grammairiens comme pour les rhéteurs et pour les poètes. Alors on étudia sérieusement les langues et la gi*ammaire, les éléments de la morale, de la musicpie et des beaux-arts. Ces études préliminaires se faisaient à la maison paternelle par les soins des parents, ou, sous leurs yeux, par les soins d'affranchis et de maîtres particuliers, lorsque l'enfant sortait des mains des femmes, vers l'âge de sept ans, et avaient une durée commune de trois ou quatre ans ; car les enfants ne quittaient guère la famille avant l'âge de onze ou douze. Ce noviciat était indispensable pour aborder les difficultés qui les attendaient à l'école du grammairien . Outre la lecture attentive des poètes et des prosateurs grecs et latins, outre une étude suivie de l'histoire nationale ou étrangère et delà mythologie, le grammairien initiait l'enfance à de certains exercices, désignés sous l'appellation générale de 7cpoYU{i.vaor(iLaTa, qui préparaient à l'éloquence ; car l'éloquence était le but principal de l'éducation littéraire ; la poésie restait à l'état d'agréable passe-temps, avant d'être, comme pour Martial, un métier peu lucratif. D'après la plupart des rhéteurs, ces progymnasmata étaient au nombre de quatorze : fable, chrie, récit, sentence, confirmation, réfutation, lieu commun, éloge, blâme, comparaison, éthopée, description, thèse et proposition de loi. Telle est, du moins, la classification d'Aphthonius, qui développa sous Marc-Aurèle en quatorze livres les douze de son devancier Hermogène. Il y avait bien quelques divergences d'opinion parmi les maîtres ; mais elles étaient de peu d'importance. Hermogène veut que l'on commence par la fable, fAuôo;, comme moyen commode de former au

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bien rame de la jeunesse ; le maitre en donnait le sujet, qu'il tirait des portes lus en classe, et Télève devait, en le développant, en extraire un principe de morale accessible à son intelligence. De là peut-être notre cou«* tume de mettre aux mains des commençants les fables de Florian ou de La Fontaine, coutume qui veut être sagement pratiquée pour n*être pas stérile. Venait ensuite la cArie, Xf(.(«, qui consistait à rappeler un mot, un trait remarquable pour rappliquer adroitement, cù<rrox«iK, à un personpag^ déterminé; le mot devait être court, <7uvTO(iiov \ pou^ mieux paraître en relief et forcer la jeune intelligence à plus d'efforts et de développements. Une espèce particulière de la chrie, c'était Véthologie ou ^H<m^ioL, comme dit Aphthonius, qui retraçait les mœurs et le caractère d'un personnage, un véritable portrait, à la façon de Salluste et de La Bruyère, s'il est permis de citer de pareils noms à propos des progymnasmata. Prise dans ce sens, la chrie n*à pas disparu des études modernes ; « Personne ne me surpassait, dit Gœthe, dans les exercices de rhétorique, les chries et autres, et mon père en était si content qu'il me faisait h cette occasion des cadeaux d'argent considérables •. » Cela ne doit .point étonner, si l'on songe que la chrie formait non-sçulement au style , mais aux bonnes mœurs, à la beauté de l'àme, x("o<ïtov ti ^ôo;, comme parle Théon. La fable, la chrie, l'éthologie étaient un acheminement logique à la sentence^ senterUia^ maxime, pensée philosophique, matière d'amplification assez facile pour un élève, mais dangereuse, en ce qu'elle habituait l'esprit Ignorant encore à rechercher les idées générales, sans avoir approfondi. les idées particulières qui leur servent de base ; c'était un défaut de méthode, qui de l'antiquité a passé au ipoyen âge et qui n'a guère disparu que dans ces

* AphthoniuSf — « Mem.^ i, 32.

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derniers temps, où Ton a placé enfin Tanalyse avant la ^nthèse. Le lieu commun^ dans Iç sens moderne», se rapproche de la sentence, au point de se confondre avec elle ; mais lè^ j^ammairiens ou les rhéteurs anciens le distinguent de Jasentence, chacun à sa, façon ; car, nous Tayons remarqué déjà, chaque maître avait sa manière, ses idées à lui; te qui rend un classement difficile dans ces divers exercices. Aphfhonius définit le lieu copamun ïiSyùç aô|)i)rtixijc xâv irpoo^xcov Ttv\ Kocxfiv ; pourquoi l'ampliâcation ne porterait-^elle pas aussi bien sur les bonnes que sur les mauvaises qualités, sur les biens comme sur les maux ? Le manuel d'Âphthonius, qui n'est, comme la plupart des traités de ce genre, qu'un cahier de classe fort court, fort aride, n'en dit pas davantage. Remarquons, au surplus, que tous ces exercices, ont un côté commun : c'est toujours une pensée générale appliquée à un cas particulier, qui en fait le fond; défaut capital dans cet enseignement de l'école, que l'apprenti orateur apportera plus tard à la tribune, ou l'écrivain dans ses ouvrages, s'il n'a qu'un talent ordinaire. Les idées générales sont la source la plus habituelle delà grande éloquence, mais à la condition que l'orateur saura les adapter à son sujet, de manière qu'elles ne fassent qu'un tout homogène avec ce sujet, et qu'il y aura dfe graves intérêts en jeu. En dehors du talent qui trouve le moyen de tout s'approprier, ou de ces intérêts généraux dont nous venons de parler, il n'y a guère de place que pour les banalités ; les rhéteurs auraient dû le comprendre, n aurait mieux valu pour l'enfance faire une étude attentive des auteurs anciens, fouiller l'antiquité jusque dans ses profondeurs, apprendre à connaître les hommes et les choses, que de perdre son temps à de pareilles minuties ^ ; l'écrivain oul'orateur y aurait gagné. Mais, non content de

1 Dial., 29.

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donner à Télève une isentence, un lieu commun comme sujet d'exercice, le maître lui en donnait de tout développés à apprendre par cœur, et Sénèque, à qui nous empruntons ce détail, le trouve bon : « Ces sentences, dit-il, sont à la portée des enfants, dont l'esprit ne comporte pas encore une nourriture plus saine *. » Nous préférons^ quant à nous, la méthode actuelle qui ne fait apprendre à la jeunesse que les morceaux choisis des écrivains consacrés. L'esprit, encore tendre, se façonne ainsi aux belles formes de la pensée et se meuble de nobles idées, dont plus tard il fera son profit, »

A la fable, à la chrie, à l'éthologie, à la sentence, au lieu commun, en un mot, se bornaient, d'habitude, les exercices des élèves de grammaire. Mais comme cetenseif;:nement, pas plus que les autres, n'avait de marche régulière et suivie, il n'était pas rare que le grammairien em^ piétât sur le rhéteur. Plus d'une fois, au reste, le même homme cumulait les deux fonctions, au dire de Suétone. Aussi, pour les préparer à l'éloquence, donnait- il à ses élèves des problemata, questions à résoudre, que nous renr contrerons sous le nom de ôtareiç, quand il s'agira des écoles de rhétorique ; des paraphrases ou amplifications comme celles dont nous avons parlé; voire même des allocutior^ •. (c Les grammairiens se glissaient jusqu'aux prosopopées et jusqu'aux suasoriœ '. » Les limites de la grammaire et de la rhétorique n'étaient donc pas bien certaines, au moins à l'époque de leur mutuelle splendeur.

« Je me souviens, dit Suétone, que dans ma jeunesse un certain Leprince déclamait et dissertait tour à tour. J'ai aussi entendu dire que, du temps de nos pères, quelques jeunes gens passaient sans transition de l'école d'un grammairien au barreau et se mettaient de prime-abord au

1 Sén. à Luc., 33. — * Suct, Gram,, 4. — » Quiat., ii, 1.

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nombre des meilleurs avocats. Mais la paresse ou l'ignorauce de quelques grammairiens a fait tomber cet usage en désuétude ^ » La plainte est encore plus vive dans la bouche des miteurs qui sont venus après Suétone ; nous le verroiis' à propos des rhéteurs. Les grammairiens tombèrent doné bientôt en défaveur, comme il est aisé de s'en apercevoir çà et là dans Perse et dans Juvénal, comme nous le montre Pétrone, contemporain de Néron, en disant, à propos d'un jeune homme studieux et qui promet : Jam Grœculis calcem impingit, etlatinas cœpit non maie ûppetere^ etiamsi magister ejus sibi placens sit '. d Du temps d'Auguste, au contraire, les grammairiens avaient de l'influence sur l'opinion comme professeurs et comme critiques, dans le sens moderne du mot. Horace vient de dire que chaque particulier lit ses vers chez lui, mais qu'on les censure en pubUc, « parce qu'il n'a pas daigné, ajoute-t-il, courir les écoles et les chaires des grammairiens pour leur faire sa cour ^. » D'après ce passage, il semblerait même qu'à cette époque, les grammairiens auraient rempli dans la littérature le rôle de la presse actueUe ; et par là se trouverait justifiée la définition que nous avons donnée plus haut du grammaticus chez les anciens. Mais, à mesure que nous nauséloignons de l'âge d'or de la littérature romaine, pour employer une vieille expression, le discrédit général où étaient les choses de la pensée, le malheur des temps et les progrès dé la décadence enlevèrent à ces maîtres utiles leur prestige primitif, et la grammaire s'éteignit dans des recherches futiles, sinon dans une épaisse ignorance. Elle ne s'occupa guère plus que de mois et de syllabes, de ndétric[ue et de questions plus oiseuses encore, comme de savoir quelle était la patrie de Simonide, la mère de Priam, laquelle des deux mains de Vénus avait blessée Diomède, de

* Suet., Gramm., 4. — * Satyr. — • JE'p., i, 19.

quel pied boitait Philippe de Macédoine, pourquoi la lettre A était la première de l'alphabet. « L'élève était taxé d'ignorance, quand il ne savait pas le nom de la mère d'Euryale ^ » Tibère, qui n'était pourtant pas l'ennemi des grammairiens, s'amusait, pour les embarrasser, à leur poser des questions de ce genre, aussi frivoles qu'insolubles. Juvénal, qu'il ne faut jamais perdre de vue pour l'époque qui nous occupe, nous fournit encore là-dessus d'autres précieux renseignements :

Dicat Nutricem Ânchiftse, nomen patriamque novorcœ Anchomori, dicat quoi Acestes vixerit annos, Quot Siculus Phrygibus vini donaveriturnas *.

La grammaire se matérialisa, pour ainsi dire, et, loin de servir l'éloquence, elle hâta sa mort, en ne révélant plus à la jeunesse les trésors de la saine antiquité. D'honorables travaux surnageront encore çà et là, à la surface du monde romain; mais ce sera l'œuvre de quelques particuliers érudits ; la jeunesse n'en recevra pas même un reflet.

Il n'est pas maintenant hors de propos, pour compléter nos idées sur la grammaire et sur son influence, de tracer ici un portrait rapide de quelques-uns de ceux qui la professèrent avec le phis d'éclat et de profit pour eux. Les trois que nous allons mettre en scène appartiennent à l'époque où nous nous sommes renfermés, et pourraient, du reste, sous plus d'un rapport, prendre place parmi les rhéteurs et les déclamateurs dont nous parlerons plus tard.

* s. Aug., De Ord., H., 12. — « vu, 233.

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