PART. II. — VI. RHEMNIUS PALÉMON
au hasard que Virgile a placé mon nom dans ses Bucoli^ ques : il présageait que je serais un jour le juge de tous les poèmes. » Mais, si quelque chose pouvait égaler sa prétention, c'étaient sa moUesse et sa magnificence : il prenait plusieurs bains par jour, et ne pouvait suffire à ses dépenses, bien que son école lui rapportât 400,000 sesterces, 80,000 francs environ, et qu'il ne retirât guère moins de ses affaires privées, dont il avait le plus grand soin. Les loisirs que sa classe lui laissait étaient consacrés à tenir une* boutique d'habits ou de papier à vendre. C'était, vraiment, un singulier artiste que Rhemnius! Mais Pline, qui est à l'affût de toutes les inventions, vante l'adresse de cet industriel, sagax, qui mit en cours une nouvelle sorte de papier, auquel il donna son nom ; c'était comme un mélange du papier commun, amphitheatrica^ avec le papier de première qualité, principalis^ que Fannius rendit ainsi accessible à toutes les bourses *. Aux yeux du Naturaliste, c'était un service rendu à la société que son histoire était tenue de relater. Palémon n'était pas seulement un grammairien, un industriel, c'était encore un cultivateur, ou plutôt un viticulteur de mérite. Sous le règne de Claude, probablement, il avait acheté pour 600000 sesterces une campagne près de Nomentum, à 10 milles de la ville. «On sait, dit Pline, combien peu valent les vignes dans tous les faubourgs ; celle de Palémon, que l'ancien propriétaire avait tout à fait négligée, valait encore moins que les autres, bien qu'elle ne fût pas dans les plus mauvaises de ce territoire pittoresque. La vanité bien connue du grammairien la lui fit cultiver et défoncer à la houe par les soins de son affranchi Sthénélus. Le succès tient du prodige : en moins de huit ans il vendît ^r pied la vendange 400,000 sesterces *, » et il y eut, au rapport de Suétone,
* Hist. nat, xiii, 12. — « Ibid., xiv, 4.
365 pièces de vin *. Mais toutes ces précieuses et lucratives qualités le cédaient à la passion désordonnée qu'il avait pour les femmes. Suélone entre à ce sujet dans des détails que noire langue, par pudeur, se refuse à traduire, usque ad infamiam oris. Hé bien! ces mœurs infâmes ne l'empêchèrent pas d'avoir un nombreux auditoire et de se faire des revenus énormes ; tant l'opinion publique d'alors était encore favorable à ces sortes de maîtres ! tant surtout le foyer ' domestique lui-même était souillé par les excès que nous a décrits Pétrone ! Il est vrai que Rhemnius possédait une habileté singulière et un savoir-faire étonnant ; aussi, malgré ses débauches, malgré les ennemis qu'il se fît dans son propre métier *, il parvint à éclipser tous ses rivaux soit par son talent, soit parle nombre et la qualité de ses élèves, parmi lesquels il faut compter le satyrique Perse ^, Lucain* et peut-être Quintilienlui-même. Juvénal, si bien instruit des choses du temps, n'a garde de le passer sous silence :
Qnis gremio Ënceladi doctique Palsemonis aflfcrt Quantum grammaticus meruit labor ^ ?
L'esquisse des trois grammairiens que nous venons de nommer suffit pour nous fournir une idée nette du rôle que jouaient, à Rome, sous les premiers empereurs, et la grammaire et ceux qui la professaient. On a vu que la faveur publique ne leur a pas manqué, tant que cet art et ses adeptes se sont respectés eux-mêmes et ont tenu leurs promesses. Mais, à mesure que nous nous écar-
» Gramm,^ 23. — « Chron, Eus,, Olym, 201. — » Funck, m, 21, — * Nisard, Poêt,^ ii, 9. — * vu, 215.
tons d' Auguste et que l'atmosphère environnante s'altôre de plus en plus, comme les autres exercices de la pensée, la grammaire perd du terrain, les maîtres deviennent moins sérieux, et leur influence oratoire et littéraire s'amoindrit.