‹ L'éloquence sous les CésarsChapitre 34 sur 106 · PART · texte numérisé non relu

PART

étaient Grecs d'origine. H paraît que cette défense resta sans effet et que les écoles continuèrent de recevoir des élèves, puisque, quelque temps après, les censeurs Cnéus Domitius Œnobarbus et L. Licinius Crassus, le célèbre orateur si vanté par Cicéron et qui se justifie de sa sévérité dans le De Ora/are éprirent, au sujet des philosophes et des rhéteurs, la mesure suivante :

a Renuntiatum est nobis esse homincs qui novum genus disciplinae instituerint, ad quos juventus in ludum conveniat ; eos sibi nomen imposuisse latinos rhetoras ; ibi homines adolescentulos dies totos desidere. Majores nostri, quaeliberos suosdiscere et quos in ludositare vellent, instituerunl. Hœc nova quœ prœter consuetudinem ac morem majorum fiunt, neque placent neque recta videntur. Quapropter et iis qui eos ludos habent, et iis qui eô venire consueverunt, visum est faciundum ut ostenderemus nostram sententiam, nobis non placere. »

Pourquoi ces maîtres déplaisaient-ils à Crassus ? Parce que, suivant Cicéron tout au moins, Crassus avait comme entrevu les tristes résultats de l'enseignement oratoire tel que les rhéteurs l'entendirent après lui : « Je voulais bien, dit-il, que l'on aiguisâtV esprit de la jeunesse, mais non qu'on rémoussât (obtundi), pour développer son impudence. Ces nouveaux maîtres ne pouvaient enseigner que l'audace *. » N'y a-t-il pas dans ces paroles le germe des critiques adressées plus tard et non sans motif aux maîtres d'éloquence ? Crassus, d'ailleurs, c'est-à-dire Cicéron, avait une haute et juste idée des devoirs du rhéteur, qui doit, à son avis, « parler de la justice, de la morale, de la fondation et du gouvernement des États, en un mot, de tout le système de la nature. » Mais sa voix ne fut point entendue. D'après Cicéron, cité par Suétone ^ , Plautius Gallus est le premier qui ait

1 Cap. XXIV. — « De Orat., m. — » De RheL, î.

96 l'ÉLOQUBNCB sous LES CÉSARS.

professé à Rome en latin, et c'était un contemporain de Marins. L'an'ét des censeurs eut le même sort que le sénatus-consulte : cet enseignement répondait trop aux besoins de l'époque et du pays pour ne pas prospérer. « Aussi la rhétorique parut-elle peu à peu utile et honorable, et beaucoup la recherchèrent comme moyen de défense et comme source de gloire *. » Suétone aurait pu ajouter : comme source de fortune; car c'était par le talent de la parole, aussi bien que par la carrière des armes, qu'on obtenait alors le gouvernement des provinces, et c'était ce gouvernement qui procuraitla richesse. « Quand ce goût se fut répandu, il y eut une multitude de professeurs et de maîtres, qui se distinguèrent au point de s'élever de la plus basse condition au rang de sénateur et aux grands honneurs 2. » Ce fait se rencontra sous l'empire comme sous la république : on connaît les vers suivants de Juvénal :

Si fortuna volet, fies de rhetore consul ; Si volet bec eadem» fles de consule rhetor s.

Pline le Jeune cite * un certain Valérius Licînianus, qui du sénat fut envoyé en exil, et de préteur devint rhéteur ; ce qui lui fit dire, le jour môme qu'il ouvrit son cours en Sicile : Quos tibi^ Fortuna^ ludos facis I Facis enim ex profeisoribus ienatoreê, ex senatoribus professores. La rhétorique était donc plus en honneur que la grammaire,. et, si peu à peu elle baissa dans l'opinion pu})lique, la faute en est au temps, aux mœurs et aux rhéteurs eux-mêmes, qui, pour plaire, abandonnèrent insensiblement les lois du goût et du bon sens, pour courir après une fausse couleur, un éclat de mauvais aloi, quelque chose de vide et de faux, qui charme les époques stériles.

< Suét., De nhet,,U — « Ibid, — 3 vu. - * iv, 11.

« Quant au mode d'enseignement usité dans leurs écoles, tous les maîtres n'eurent pas le môme, et chacun en eut plus d'un *. » Ainsi parle Suétone, qui nous révèle par là un des côtés faibles de cet enseignement, l'absence d'une méthode sûre et régulière, fondée sur Texpérience et sur le jugement. Il est rare, en effet, cpie les auteurs de traités sur la matière s'accordent soit sur la marche à suivre, soit même sur la nature des exercices ; nous Tavons dit à propos de la grammaire, tous ne classent pas lés progymnasmata d'une manière uniforme. Aussi vit-on sous Auguste, par exemple, deux écoles rivales et contraires prospérer et fleurir simultanément et au même degré : pour valoir quelque chose, il fallait être disciple d'Apollodore, à l'instar d'Auguste, ou de Théodore de Gadarée, à Tinstar de Tibère ; deux maîtres dont la réputation vécut jusqu'à saint Augustin , c'est-à-dire jusqu'au cinquième siècle ^. Comme s'il pouvait y avoir deux éloquences et deux façons de l'enseigner ! L'État, de son côté, ne payant pas encore les professeurs, n'avait sur eux qu'une surveillance apparente; et l'opinion publique n'était guère capable d'imprimer aux esprits une direction fixe et commune ; en sorte que chaque pi'ofesseur, n'ayant à compter avec personne, suivait la méthode qui lui convenait. Voilà pourquoi le classement des exercices que nous allons citer ne saurait être plus approximatif que celui des exercices de grammaire.

« Les maîtres, dit Suétone, habituaient leurs élèves à développer de beaux mots de toutes les manières , par toutes les figures, dans toutes les circonstances, ainsi que

* Suét., De Wiet,^ 1. — S. Aug., De Rhetoricâ.

9S l'éloquence sous les césars.

des fables^ et à exposer un récit tantôt dans un style bref et serré, tantôt dans un style large et abondant ; quelquefois à traduire du grec, à louer et à blâmer des hommes illustres ; à montrer l'utilité et la nécessité, ou le mal et l'inutilité de certaines institutions sociales ; souvent à prouver la vérité des fables ou la fausseté des histoires. C'est ce genre d'exercices que les Grecs appellent ô&siç, avaaxeoiç, et xataffxsuaç *. » Notons, avant de passer outre, que plusieurs de ces exercices, les beaux mots ou la chrie^ les fablesy les lieux communs^ par exemple, appartenaient également aux écoles de grammaire et de rhétorique; ce qui nous dispensera d'en répéter la '^définition. Il est à regretter que Suétone ne nous ait point transmis des renseignements i)lus précis à la fois et plus complets ; heureusement nous avons d'autres sources, où nous puiserons une idée plus exacte de cet enseignement. Le rhéteur Théon, qui vivait probablement sous les Antonins, dit expressément que l'on commencera par la lecture ^ dvayvoxriç, et par Y audition ou lecture explicative faite par le professeur àxpoatjtç *. Quintilien est de son avis : a Le rhéteur fera lire à ses disciples l'histoire et surtout les discours 3 ; T> c'est bien l'iivaYvcofftç de Théon. Au même chapitre, voici comment il parle de l'dxpoadiç, qu'il appelle prœlectio : a Demonstrare virtutes, vel, si quando ita incidat, vitia, id professionis ejus atque promissi maxime proprium est. » Faire lire aux jeunes gens les historiens et les orateurs, leur expliquer de vive voix les passages qui peu-, vent avoir trait à la morale : tel était le premier devoir du rhéteur. Cet usage se retrouve aujourd'hui dans les leçons commentées d'avance que le professeur fait apprendre aux élèves de nos classes d'humanités. Malgré Théon, remarquons néanmoins que rixp<Ja<ytç avait un sens plus

* Suét., De Rhet., 1* — « Théon, 1 . — » ii, S.

général et désignait, en Grèce comme à Rome, une discussion publique de quelque nature qu'elle fût, morale, philosophique, politique ou du genre judiciaire ; ce que Suétone et les ijhéteurs de son temps entendaient par d^clamatio.

Puis venait IdL paraphrase^ qui, comme son nom l'indique, n'était le plus souvent que le développement d'im fait ou d'une pensée morale *. Lorsque la lecture des auteurs et les commentaires du maître avaient pourvu d'idées ou, tout au moins, de mots la tête des auditeurs, et que la paraphrase leur avait appris à développer une pensée, à la produire sous toules ses faces, on passait au récit, à la narration mentionnée par Suétone, c'est-à-dire , d'après Hermogène *, à l'exposition d'un fait accompli ou censé tel. Comme Suétone, Quintilien reconnaît deux sortes de récits, celui qu'il appelle proprement narratio, qui doit être court, à son avis, et Vi'Ki^iiyiiaiç ou repetita narratio^ qui doit traiter le sujet avec plus d'ampleur et plus d'ornement {fu$%or et omaiior). Cette dernière sorte de récit, ajoule-t-il, convient plus à l'école qu'au barreau 3. » Il veut même que l'apprenti orateur, une fois hors de la grammaire, débute par ce récit, qui doit avoir, selon lui, d'autant plus de force, qu'il repose davantage sur la vérité, tanio robustior quanto verior. Concuremment avec cet exercice avait lieu la traduction, ou, pour parler comme de nos jours, la version, que ne mentionnent ni Théon ni Âphthonius parmi les progymnasmata. S'il était besoin de faire ressortir les avantages d'un semblable travail, nous renverrions à une lettre de Pline *, où nous lisons : « Quo génère exercitationis proprietas splendorque verborum, copia figurarum, vis explicandi, praeterea imitatione optimorum similia inveniendi facilitas paratur. » Suétone

» Théon. — « Prog., ii. — » Quint., iv, î. — ♦ vu, 9^

<oc l'éloquence sous les césars.

garde le silence sur la description^ que ses nombreux rapports avec la narration devaient faire placer immédiatement après. Théon la cite dans son Manuel, après Cicéron et Quintilien. Pour ce qui concerne Vêloge et le blâme ^ le parallèle ou comparaison, ils étaient compris dans ce que les anciens rhéteurs entendaient par dvaorxsuat et xaTaorxeual. Théon prétend avoir introduit le premier Véloge dans les écoles ; il s'exprime là-dessus assez clairement dans son premier chapitre, où il déclare ne vouloir publier et avancer que des choses inconnues avant lui. Mais ce n'est, croyons-nous, qu'une prétention mal fondée. L'<iva(Txeu^, d'après Aphtjîonius, était la réfutation d'une idée proposée, et la xaTaorxsu^ en était la confirmation. Fallait-il louer ou blâmer un homme illustre, attaquer ou défendre une institution, un usage ? Les élèves aussitôt se partageaient la besogne, et chacun se faisait, à son choix ou d'après le professeur, le défenseur ou l'ennemi du personnage, de l'institution. Venait enfin la ôfotç que Suétone, selon nous, a le tort de confondre avec les deux exercices précédents. Quintilien définit les ôfoeiç ce quœstiones infinitas, quae in utram'que partem probabiliter tractantur *. » Aphthonius dit à peu près la môme chose : la thèse, c'est l'examen logique d'une question à résoudre, ôewpoufA^vou, d'une manière spéculative et générale, iet le mot grec, en ce sens, correspond assez bien au mot in fini tus de Quintilien. D'ordinaire, ce genre de sujets étaient empruntés à la philosophie morale, plus rarement au droit ou à l'histoire. C'étaient, au résumé, des lieux communs tirés de la philosophie sur les vertus, sur les vices, sur la pauvreté, sûr l'exil, par exemple, lieux communs que Philostrate appelle eeTixàç ÔTcoe^oreiç. La thèse et Yhypothèse étaient simplement des questions, la première générale, infinita, la seconde particulière, finita.

PART. III. iOI

Cicéron ne définit pas la thèse autrement : « ôédtç, dit-il, qiiœrit sine designationc pcrsonaioim, tcmporum ac locorum *. » Cet exercice, comme tous les autres, d'origine grecque, remonte à Aristote : « Thèses diccre exercitationis gratia fere est a peripatcticis institutum '. » Il ne faudrait pas le confondre avec le thema, qui n'était que l'appellation générale de tous les sujets qui se donnaient dans les écoles. La thèse se maintint dans les écoles romaines jusqu'à la fin de l'empire : saint Augustin * ne l'interprète pas autrenaent à cette époque que Cicéron et Quintilien.

Tels étaient, peu s'en faut, les devoirs préparatoires, les progymnasmata. C'est dans cet enseignement, on peut le dire, que nos modernes universités ont puisé en grande partie leur mode d'instruction classique, et, sans parler d'une louable curiosité, qu'il y a profit à satisfaire, ce serait pour nous un motif suffisant de nous attacher à cette antiquité latine, décriée si mal à propos de nos jours, malgré tous les services qu'elle nous a rendus.

D'après Suétone, l'usage de ces exercices tomba peu à peu, et Ton en vint à la controverse *. Nous pensons, quant à nous, que ces paroles sont au moins exagérées, et la preuve, c'est que du temps de Suétone et longtemps après lui, les manuels des rhéteurs sont pleins de détails sur les progymnasmata. Ce qu'il y a de vrai, c'est que la controverse était l'étude et comme le but suprême des écoles, sous l'empire surtout. Dans la critique d'alors, voire môme dans la littérature générale, la controverse tient un rang considérable, et cela nous oblige à nous étendre sur cet exercice, couronnement des études oratoires.

1 De Oral,, 1. — « Quint., xii, î. — 8 De Rhet., 3. — * De Rhet.

i02 L ÉLOQUENCE SOUS LES CÉSARS.

Les anciennes controverses étaient tirées ou de l'histoire, comme nous en avons encore quelques-unes, ou de la réalité actuelle et d'une affaire récente. Elles portaient alors le nom de lieux communs; c'est, du moins, sous ce titre qu'on les a recueillies et publiées. Cicéron, dans le BrutuSy parait attribuer l'origine et le nom de ces exercices au sophiste Protagoras; ils furent primitivement appelés ffuvôfiffsiç ; ce qui montre, une fois de plus, que Rome devait à la Grèce, sinon toute sa littérature, assurément son éducation httérab^e. Enfin on les appela controverses ou feintes ou judiciaires *. Suétone, comme à son ordinaire, ne fixe pas l'époque où la controverse fut définitivement admise dans les écoles. Nicolas Fabre, dans ses commentaires sur Sénèque le père, avance que cette préparation oratoire ne remonte pas au delà de Plotius Gallus, maître de Cicéron, c'est-à-di-re au delà de l'an 100 avant Jésus-Christ. Sénèque, de son côté, dit expressément : <t Hoc autem genus materiae quo nos exercemur, adeo novum est, ut nomen quoque eju^ novum sit. Studium ipsum nuper celebrari cœpit; adeo facile est mihi ab incunabulis nosse rem post me natam^. » Cicéron, ajoute-t-il, ne s'exerçait ni dans ce que nous appelons aujourd'hui controverse ^ ni dans ce qu'on appelait avatit lui e^tjeiç; nos controverses étaient des causes pour lui. Cette deuxième appellation (efoiç)est d'origine grecque; mais, traduite en latin, elle pourrait se nommer controverse de l'école ^. Hé bien, se livrer comme étude à la controverse, c'est-à-dire au débat judiciaire feint ou réel, c'est proprement ce qu'on appela sous Auguste déclamer, a Avant Cicéron et Calvus, dit Sé-

1 Séut., De Met. — « Cont., i. — » Sén., id.

nèque au même endroit, aucun orateur ne connut la déclamation ; Cicéron lui-môme écrit quelque part : Declamare estjam non medioeriter dicere. » Ne craignons donc pas d'avancer que le nom de déclamation dans le sens que nous lui donnons, n'a cours à Rome qu'à partir du second triumvirat environ, tandis que la chose remonte au commencement du premier siècle avant Jésus-thrist. Il est certain, au contraire, d'après Quintilien tout au moins, que cefe exercices s'introduisirent dans les écoles grecques à l'époque de Démétrius de Phalère, vers le commencement du troisième siècle avant Jésus-Christ*. L'histoire littéraire autorise une date plus ancienne encore : elle a cru pouvoir conclure d'un passage de Cicéron que cette invention est due à l'orateur Démocharès ou à Eschine, lorsque, exilé d'Athènes, il alla fonder à Rhodes ime école fameuse d'éloquence. Nous avons vu plus haut que le passage du Brutus est plus explicite, et recule de beaucoup la naissance de ces études en Grèce. Photius, dans sa Bibliothèque, écrit en propres termes : « Eschine passe pour avoir composé le premier, dans son école de Rhodes, ri ir^acpaTa xal tôtç >Eyo^^vaç fxeXeTttç, y> autrement dit, des déclamations. Mais que l'invention appartienne à Protagoras, à Démétrius de Phalère, à Démocharès ou à Eschine, qu'importe ? Elle remonte, au moins, chez les Grecs, au troisième siècle avant Jésus-Christ, si ce n'est au quatrième ou au cinquième, et c'est ce que nous voulions constater. Répétons ici ce que nous avons dit au sujet de la granimaire, à savoir que la Rome littéraire ne se forma sur la Grèce éclairée que lorsque cet heureux pays passa sous le joUg macédonien pour entrer dans une décadence qui ne s'anêta plus; le centre des lumières et du goût, Athènes, déchue de son antique splendeur, allait céder le pas à Alexandrie, qui

1 Quint., II, 4.

devait raffiner, sutitiliser en toutes choses, et par là faire un tort irréparable à cet art merveilleux de la Grèce, où la grandeur s'aUie si bien à la simplicité.

Quoi qu'il en soit, l'introduction de la controverse ne fut pas sans une heureuse influence, tant qu'elle fut maintenue dans de sages limites, et que les maîtres furent assez instruits, eurent assez de jugement et de bon sens pour ne pas donner dans les écarts qu'on leur a depuis reprochés avec raison. « De tous les exercices, dit Quintilien, le plus utile comme le plus nouveau, c'est la. déclamation : elle offre le mérite de tous les autres et se rapproche plus de la réalité ; aussi a-t-elle été vantée au point de faire croire à quelques auteurs qu'elle peut seule former à Téloquence. C'est qu'on ne trouve dans le discours aucune qualité qui ne lui soit commune avec cette étude oratoire ^ » Le maître éminent ajoute ailleurs : « Les déclamations, telles qu'elles se prononcent dans les écoles des rhéteurs, quand elles restent dans les limites du vrai et qu'elles ressemblent aux oraisons, sont de la plus grande utilité pour préparer à l'invention et à la disposition tout ensemble, et cela non-seulement quand le disciple est en voie de progrès, mais encore quand il a fini le cours de ses études et qu'il s'est déjà fait un nom au barreau. Cette pourriture plus abondante entretient l'éloquence, lui donne de l'éclat, çt la délasse des luttes âpres et fatigantes de là tribune 2. » Mais Quintilien esquisse là le portrait des anciennes déclamations, de celles qui étaient au discours ce que l'escrime inoffensiye (prœpilatis) est au combat ^. Depuis longtemps déjà elles ne présentaient plus le caractère de la réalité : éfcrites uniquement pour le vain plaisir de l'oreille, elles manquaiefat de nerf, à peu près, ajoute Qubitilien, comme ces esclaves auxquels les marchands enlèvent

1 Inst., Or., II. tO. — « Id,, x, 5. — « v, l2.

PART. m. 10b

les marques de la virilité pour les faire paraître plus beaux, n est difficile de mieux spécifier les services que la controverse aurait pu rendi-e, et les travers dans lesquels elle tomba par la faute des maîtres et des temps.

Qu'était-ce donc que cette déclamation, dont le nom est devenu de nos jours synonyme d'éloquence vaine, pompeuse et vide, "bien que nos écoles de rhétorique lui soient redevables de ce qu'elles appellent le discours ? C'était , avons-nous dit, un discours fictif, dont le sujet était emprunté à l'histoire ou à une question de morale ou de droit, et que l'élève devait traiter suivant les règles de la rhétorique. Il y en avait de deux sortes, les unes comprises dans le genre délîbératif ou démonstratif, les autres dans le genre judiciaire ; les premières s'intitulaient swosoricp, dont le nom seul explique la nature ; les secondes controverses, c'est-à-dire débats, ressemblant d'assez près aux plaidoyers, dans lesquels il s'agit de soutenir ou d'infirmer un fait de droit ou de morale. Distinguons d'abord ce que les « suasoriœ » avaient de commun avec les controverses. Toutes deux étaient ou tractatœ ou colorâtes ; les dernières se nomment chez Quntilien figuratcBy et chez Philostrate * l<r7YipaTt(T(A&ai ; ce qui est la même chose. Qu'entendait-bn par tractatio dans les écoles ? C'était l'exposition et le développement d'un principe de droit ou de morale avéré, reconnu, d'un lieu commun, en un mot. Il est à noter aussi que les déclamations traitées étaient celles dont le rhéteur donnait la matière et les principales dispositions ; tandis que les colorées devaient être, matière et plan, de l'invention des écoliers *. Pour comprendre ce que les an-

* Vie de Polémon, — ' Nisard.

ciens entendaient par déclamations cohratœ^ il est nécessaire d'expliquer au préalable ce qu'ils entendaient par quœstio. Ce mot avait des sens divers : il désignait, entre autres, le contraire de la ^/vic/a/to, c'est-à-dire l'exposition d'un principe de droit ou de morale non avéré, comme il s'en rencontre tant dans les codes ou dans les livres des casuistes. C'était, en outre, une partie de la controverse, ce qu'on appellerait la proposition, la chose à débattre ; mais nous ne devons nous attacher qu'à la première signification. Le sujet reposant sur des principes contestés, il fallait, pour défendre ces principes, avoir recours à des subterfuges, à des sophismes, à des prétextes, qui pussent faire accepter un fait en soi peu acceptable ; ces subterfuges, ces sophismes, ces prétextes constituaient les couleurs (colores), qui étaient également une partie de la controverse. Ces déclamations figurées sont dues, s'il faut en croire Plutarque, à l'orateur Isée, le niaîlre de Démosthène.

Après Plutarque, Photius a dit : « Isée le premier, TupwToç, s'est exercé dans le style figuré, Icr^YijxaTiCc » Ainsi, que la déclamation fût traitée ou colorée, c'était ou un lieu commun ou un principe dangereux, qu'il fallait soutenir avec les armes de la sophistique. De là sans doute l'extravagance de la plupart de ces compositions que le temps a épargnés, et, par suite, l'inutilité pojur le futur orateur de pareilles études, quand le maître n'avait pas la prudence, en défendant la morale, de veiller à la pureté de la langue, comme au bon goût de ses disciples. Lorsque la matière était donnée, l'élève commençait par un exorde particulier au genre, la prœfatio^ qui n'avait pas trait à la déclamation, une manière d'avant-propos où l'auteur se mettait en scène, comme dans toutes les préfaces. Le maître non plus, quand il déclamait lui-même, ne se passait pas de la préface : monté dans sa chaire, pulpitum^ il débitait assis un morceau préparé d'avance pour se concilier, pour charmer

l'esprit de son auditoire. Outre les parties constitutives du discours généralement reconnues depuis Aristote, le rhéteur recommandait la division, et Sénèque, dans ses Contraverses^ n'oublie presque jamais de s'étendre sur ce membre de Toraison. Cette division était précédée d'une exposition, partie constitutive de la controverse que le déclamateur n'avait garde d'omettre. Puis venait Valtercatio ou débat, qui appartenait plus au barreau qu'à l'école, mais que les déclamatèurs traitaient encore avec beaucoup de soin. Il va san3 dire que la péroraison avait sa place là comme dans le véritable plaidoyer. Mais, que là déclamation fût colorée ou non, les figures de tout genre y étaient répandues à profusion, et l'élève se donnait bien de garde de négliger une pareille source d'effet. L'effet ne devint-il pas avec le temps le but unique de cet enseignement? Il fallait bien aussi, puisqu'on faisait tant que de s'écarter des sources pures, que Téloquence des écoles se ressentit du mauvais goût de l'époque. Avec cet abus des figures apparut bientôt sententia, la sentence, le trait, cette petite pensée commune, banale, mais qui séduisait les auditeurs, et que, du reste, nous retrouvons dans les plus beaux génies de l'époque. « L'usage des sentences, dit Quintilien, peu fréquent chez les anciens, est excessif aujourd'hui >. » Ne fallait-il pas innover quand même, se distinguer des classiques, puisqu'on n'avait plus assez de souffle pour suivre leur essor ? Nous voyons donc déjà, par la seule trame de la déclamation, qu'elle devait nuire au naturel de l'éloquence, en supposant même que les maîtres restassent fidèles aux vieilles traditions.

Mais il n'en fut rien, et, à quelques rares exceptions près, « la plupart des rhéteurs se mêlèrent de parler et d'enseigner sans rien avoir des connaissances ordinaires, telles

Page 1