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Si parfois le discours n'était ni du maître ni de lui, mais d'un camarade complaisant, que lui importait, pourvu que les applaudissements fussent unanimes * ? Le rhéteur, s'il savait bien son métier, était sûr de s'enrichir, quelque minime que fût la rétribution scolaire ; et nous avons vu, au chapitre de la grammaire, que certaines écoles, celle entre autres de Rhemnius Palémon, rapportait 400,000 sesterces, et la grammaire coûtait moins que la rhétorique. Pour nous faire une idée plus exacte des honoraires de ces rhéteurs, reprenons la question de plus haut, et demandons-nous ce que gagnaient les maîtres grecs, sur lesquels, on le sait, se modelèrent les maîtres latins. « Protagoras, dit Philostrate, fut le premier qui se fît payer ses leçons. » Or, quelle était à peu près cette rétribution? Elle était considérable en Grèce, puisqu'elle s'éleva jusqu'à 10,000 drachmes ou 100 mines attiques, 9,600 francs environ. Elle le fut moins dans la suite et descendit à 1 ,000 drachmes ou 960 francs ; ce qulsocrate prenait à ses disciples. La plupart des maîtres allèrent même jusqu'à percevoir la moitié seulement de cette sommé, 800 drachmes ou 480 francs. Il n'élait pas rare, d'un autre côté, que la somme fût bien plus forte : ainsi le riche Timothéepaya un talent ou 5,760 francs à ce même Isocrate qui se contentait pour l'ordinaire de 960 francs. Rien de fixe donc, de déterminé dans les honoraires des maîtres grecs. Les honoraires des maîtres romains n'étaient pas plus fixes, et furent bien moins élevés. Il pouvait même advenir qu'ils fussent nuls, lorsque les jeunes gens s'entendaient, conspirabant, pour prendre un nouveau professeur, afin de ne pas s'acquitter envers l'ancien •. Aussi plus d'un sophiste se faisait-il payer chaque leçon, chaque déclamation à part, au cachet, sî le mot n'était pas trop moderne. Les écoliers, il est vrai, leur
» s. Aug., De Ord.y i, 10. — « S. Aiig., Confes., V. W.
ii2 l'éloquence sous les césars.
cours d'étude^ achevé, témoignaient au rhéteur leur reconnaissance par une gratification plus ou moins grande, chacun suivant ses ressources. Aussi de la part du maître quelles attentions délicates pour l'écolier! comme il le salue à point, quand il le rencontre! avec quel art il le flatte! comme il lui parle des choses qui Tamusent, des gladiateurs, des courses du cirque, des naumachies !
Pourtant les sujets de controverse attiraient par euxmêmes la curiosité de Técolier, s'ils ne le préparaient pas aux rudes épreuves du barreau. Aulu-GeUe * rapporte une matière tirée du livre de Pline l'Ancien, que nous avons perdu et qui nous aurait, à coup sûr, fourni des détails précieux, le Studiosus : a Que le brave reçoive la récompense de son choix. Un homme qui s'était conduit avec courage demande en mariage la femme d'un citoyen, et l'obtient. L'ancien époux se montre valeureux à son tour, et redemande sa femme. » Ce sujet de controverse ne serait-il pas emprunté à Platon? « Toîç âyaôoTi; yi tcou tGv veoïv £v xoXejjiw ^ aAXoô( ttoo, yépa SoTeov xal aOXa oXXaxe xa\ cîcpôovéar- Tepa i\ l^ouffia t7)ç twv yuvaixwv ^uYXOt/xTïaeoiç, ïva xal ^fxa jiiETà •7tpocpaaeo)ç ô; TcXeiarot twv TcoctSwv ex xSv toioutwv 9ice(po>v7a( *. »
César et Auguste avaient eu beau rappeler les lois sévères de la république sur le mariage, les écoles n'en tenaient compte. Platon, du moins, qui prêche la communauté des femmes dans l'ouvrage précité, ne s'adressait pas à des enfants ; c'était un rêve, d'ailleurs, qu'il proposait, et ce rêve avait encore un semblant de prétexte. Mais les rhéteurs, quel besoin avaient-ils d'attaquer ainsi les lois établies ? D fallait être bizarre et plaire à tout prix. Autre» sujet bien fait également pour créer, non des oratéiu^ mais des sophistes. « Un été, des jeunes gens de Rome vinrent à Ostie et se rendirent sur le port., Là ils trouvèrent
* IX, IG. — ^Rep,^ V. .
PART. m. il3
des pêcheurs qui traînaient un filet et firent prix avec eux du coup qu'ils allaient jeter, en le payant d'avance; ils attendirent longtemps ; enfin, le filet retiré de Teau, point de poisson, mais un panier rempli d*or. Les acheteurs alors de revendiquer le coup ; les pêcheurs de le refuser. » A qui devait revenir la trouvaille* ? Suétone nous fournit un autre sujet taillé sur le même patron. « Des marchands avaient débarqué à Brindes avec une cargaison d'esclaves ; par crainte des employés préposés à la douane, ils mirent la bulle et la prétexte, insignes d'une naissance libre, à un bel et jeune esclave d'un grand prix, et l'introduisirent ainsi facilement. Arrivés à Rome, la ruse se dévoile ; on réclame la liberté de l'esclave, comme affranchi du libre consentement de son maître. » C'était sur de telles puérilités que les déclamateurs exerçaient deux ou trois ans la jeunesse; il faudrait, pour trouver de pareils exercices, remonter aux sophistes de la Grèce poursuivis par Socrate, ou descendre à nos scholastiques dû Moyen Age, dont lè bon sens moderne n'a pas eu raison sans peine. On ne doit, d'ailleurs, pas croire que les rhéteurs de l'empire aient eu le monopole de semblables inventions. Cicéron suppose déjà des lois bizarres, qu'il n'a sans doute pas inventées : « Que la courtisane ne porte pas de couronne d'or; si elle en porte, qu'elle tombe dans le domaine çublic^ publica esto^. » Cinq siècles après, saint Augustin, dont la jeunesse fut consacrée au métier de rhéteur, atteste que de semblables matières n*étaient pas encore dédaignées de son temps : « Deux jeunes voisins, dit-il, avaient chacun une jolie femme ; une nuit ils se rencontrent tous deui et s'accusent réciproquement d'adultère '. » Ces sujets et d'autres semblables défrayent les écoles d'éloquence , presque à leur appantion dans Rome ; ce qui nous explique la se-
« i Suét., De Rhet, 1. — « Cic, De Inv., ii, 40i — » De Rhet., 8.
vérité du sénat et des censeurs dans les deux actes que nous avons rapportés. Nous pourrions multiplier les exemples; les controverses de Sénèque et celles qui sont mises sous le nom de Quintilien, nous en fourniraient en abondance de la môme nature. Toutes les matières n'étaient sans doute pas aussi ridicules, aussi peu conformes à la morale que l'éducation surtout doit respecter. Ainsi, dans toutes les écoles, les élèves s'exerçaient quelquefois les uns à défendre la loi écrite^ les autres Yéquité ou la loi naturelle * ; ce qui nécessitait une certaine connaissance des hautes idées philosophiques. Mais il suffit que la plupart des matières fussent telles que nous venons de les mentionner, pour qu'elles justifient notre réprobation.
Le mal était d'autant plus redoutable, qu'il était général, ainsi que nous atons essayé de le prouver, avant comme après la période qui nous occupe. A Rome, en effet, sans compter les rhéteurs, qui ne déclamait pas? » Cicéron déclama en grec jusqu'à sa préture, et en latin dans sa vieillesse et même avec les consuls Hirtius et Pansa, qu'il appelait du nom de disciples, de grands enfants, grandes prœtextatos, « Je déclamais, comme l'on dit aujourd'hui, souvent avec M. Pison et Q. Pompée, et tous les jours avec quelqu'un, fréquemment en latin, plus fréquemment encore en grec ^. » Le grand orateur n'a cependant en grande estime ni les déclamateurs ni^ les maîtres de rhétorique : « Dignitatem docere non habet certe, si quasi in ludo 3. » D'après quelques historiens, rapporte Suétone, Cnéus Pompée, à la veille de la guerre civile, pour mieux résister à Curion dont la parole ^it éloquente et facile et
* Cic, De Orat., i. — > Brutus.^ » Orat, 29.
qui soutenait la cause de César, se remit à la déclamation. Marc-Ântoine et Auguste n'y manquèrent pas même dyrant la guerre de Modéne *. » Dans la première partie de ce travail nous avons vu que presque tous les empereurs jusqu'à Nerva n'ont pas craint de descendre dans cette arène de l'école. Tibère lui-même, le sérieux et défiant Tibère, qui trembla toujours de compromettre sa dignité, dans son exil de Rhodes» fut assidu aux cours des professeurs ; et un jour qu'une dispute grave s'était élevée parmi les sophistes en rivalité, plus d'un l'accabla d'injures pour être intervenu dans la querelle et avoir pris parti *. Sous Tibère cependant la fureur se calma, mais pour reparaître avec plus d'énergie sous Néron. « Quelle controverse as-tu déclamée aujourd'hui, Agamemnon '? Trimalcion fait cette question à son convive, comme nous demanderions aujourd'hui : Quelle est la nouveauté du jour? Que disent les journaux? Il fallait même entrer dans les détails, citer le sujet, etc. Les auteurs du temps ne tarissent pas là-dessus, les satyriques surtout. La contagion, de plus, a gagné l'ItaUe, les provinces. Marseille a des écoles fameuses : du temps de Strabon, contemporain d'Auguste et de Tibère, l'éloquence et la philosophie y sont à la mode; les fils de famill'3 de Rome, quand ils désirent s'instruire, (ptXofwtOeîç Svxaç, ne vont plus à Athènes, mais à Marseille. Les autres villes de la Gaule ont des maîtres qu'elles payent quelquefois sur leurs revenus, xoivYj {xijxôoujuvat, devançant en cela Rome elle-même. On connaît aussi les vers de Juvénal :
Gallia causidices docuit facunda Britannos ; De conducendo loquitur jam rhotôre Thulé ^.
Aussi bien qu'Athènes et que Marseille, Carthage a des écoles de rhétorique nombreuses et pleines : « Nous trou-
»Suét., De Rhet ,1. — « Suét , Tib , U. - » Pitrone. — * xv, U2.
116 l'éloquencb sous les césars.
Tonsà Carthage, dit Salvien S les écoles de tous les arts Ij^éraux et celles des philosophes, lés gymnases où l'on apprend les langues, où l'on polit l'esprit ». Ainsi Ton déclame à Carthage, comme partout avec fureur, au retour d'une lecture publique ou d'une représentai ion du cirque. Dans la suite, aux époques de complète centralisation, il ne fut pas rare de voir d'autres villes de province demander au préfet de Rome des rhéteurs qu'elles payaient, bien entendu, de leurs propres deniers*.
L'Empire donc déclame dans touteson étendue; et, chose singulière, la déclamation a partout des ennemis ! « Si, laissant de c6té les études les plus saines comme les plus honorables, celles qui mènent à la raison et à la morale. Ton consacre tout son temps aux exercices de la parole, l'on n'est qu'un citoyen inutile à soi-même et nuisible à son pays 3. » Ce n'est pas que Cicéron condamne ce que l'on appela depuis la déclamation : « J'approuve, dit Crassus, que vous traitiez un sujet semblable à ceux du barreau en vous rapprochant de la vérité le plus que vous pouvez » *. Mais, au môme endroit, il signale déjà les écarts que nous blâmons ici : « D'ordinaire, ajoute-t-il, dans ces sujets on n'exerce que la voix et encore hialadroitement, et la force des poumons, on ne recherche que l'abondance des paroles. » Cicéron, au moins, était fidèle à ses principes, et, «'il fut le premier orateur de Rome, il en fut aussi l'un des citoyens les plus honnêtes et les plus actifs. Trimalcion fait naître les rhéteurs sous la constellation des Poissons, de compagnie avec les cuisiniers. Il n'est, du reste, pas de facétie qu'il ne leur prodigue : « Ne parlez point par figures, ne suez point, ne crachez point, Sifinivs^ » c'est-à-dire n'ayez rien de commun avec les déclamateurs, « et vous
1 Cic, De Inv.y i, I . — « Salv., De Gub, Dei, — » S. Aug., Conf., v, 13. --8 De Ora/., I, 30.
PART. IIK U7
serez un véritable attiqne ». L'épicurien débauché, mais d*un esprit droit, d*un goût sain, a raison ; la plaie s'est envenimée depuis Cicéron ; elle ne laisse presque plus d'espoir. « Avec l'emphase de leurs pensées, le vain cliquetis de leurs sentences, qu'ils se présentent au barreau, ces fameux déclamateurs, ils se croient transportés sous d'autres cieirs. Voilà pourquoi les jeunes gens ne remportent des écoles qu'un peu plus de sottise, parce qu'ils n'y entendent, n'y voient rien de ce qui se passe dans la pratique de la vie. Des esprits ainsi nourris ne peuvent pas plus avoir du sens qu'un cuisinier exhaler une odeur agréable^ Permettez-moi donc de vous le dire^ Messieurs les rhéteurs : vous avez été les premiers à perdre l'éloquenee. » Ainsi parle Pétrone, avec un peu d'exagération certes, mais, au fond, non sans motif. Nous verrons plus loin comme plusieurs de ses critiques tombent juste sur l'un des coryphés delà déclamation. Quintilien, qui doit faire autorité, pense à peu près de môme : « A quoi bon, dit-il, consacrer tant d'années aux déclamations de l'école * ?» Ce n'est pas l'exercice en luimême qu'il blâme, c'est l'abus, c'est surtout la méthode en vogue de son temps. « Ce qui nuit au progrès, continue-t-ii, c'est le grand nombre des élèves, l'habitude de faire déclamer chaque classe à un jour fixé, un peu aussi Topinion des pères^ qui comptent les déclamations, bien plus qu'ils ne les apprécient'. » En outre, les déclamateurs avaient l'am^ bition ridiculn de parler aussitôt que la controverse avait été posée; bien plus, ils poussaient la comédie jusqu'à der mander le mot par lequel ils devaient débuter '. C'est Gorgias de Léontium qui mit cet usage à la mode : d'un âge déjà fort avapcé, il ne craignait pas de prier son auditoire de lui faire la première question venue ^. Mais Téloquence pouvait-elle s'accommoder d'une telle outrecuidance f
* XII, 1 1. — « X, 5. — « Quint., x, 7. — * Quint., xii, 1 1 .
ii8 l'éloquence sous les césars.
Llmprovisation n*a jamais été qu'un tour de force, qui peut flatter la vanité, mais qui est condamné à Timpuissance, à moins d*ôtre fécondé par un travail sérieux et continu. L'auteur, quel qu'il soit , du Dialogue des orateurs est plus sévère encore : Messala, le partisan dés anciens, celui dont l'opinion représente le mieux celle de cet auteur inconnu, développe les causes de la décadence qu'il déplore. Après s'être étendu sur les études profondes, variées, consciencieuses qui menaient autrefois à l'éloquence, il ajoute : « Pour en arriver là, les anciens comprenaient qu'ils n'avaientpas besoin de déclamer dans les écoles des rhéteurs, ni de n'exercer que leur langue et leur voix dans ces controverses qui ne reproduisent en rien la réalité *. » Puis, il montre, dans une page éloquente, inspirée de Platon et de Cicéron, en quoi l'étude, du beau, de l'honnête, de l'utile, je veux dire de la morale, jointe à l'étude du droit regardée jadis comme nécessaire, donnait aux anciens orateurs cette supériorité de vues, cette ampleur de principes, qui a fait leur gloire. « Ces études sont si négligées par nos orateurs, qu'on découvre dans leurs discours jusqu'à la bassesse, fex^ du langage quotidien, jusqu'au défaut impardonnable d'ignorer les lois, de n'avoir aucune connaissance des sénatus-consultes, de tourner eux-mêmes en ridicule le droit civil ; bien plus, ils redoutent l'étude de la sagesse et les préceptes de l'expérience ; bannissant en quelque sorte l'éloquence de son domaine, ils la ravalent à l'exposé d'un petit nombre de pensées, de sentences étroites et sans portée ; voilà, suivant moi, la première, la principale cause de la déchéance si déplorable de cet art, qui dominait autrefois tous les autres, et qui n'est presque plus aujourd'hui qu'un métier •. » Passant ensuite aux écoles mêmes, aux exercices qui s'y pratiquent, Messala insiste : « On entre dans ces écoles sans
* Dia/.,3I.— • mal, 3».
le moindre respect : l'ignorance seule y pénètre. Quel progrès attendre des auditeurs ? Ce sont des enfants, des adolescents qui parlent ou s'écoutent avec la même sécurité. Les jeunes écoliers s'y exercent aux siuuoriœ comme plus faciles,* comme exigeant moins de lumières ; les écoliers plus avancés, aux controverses; et quelles controverses, grands Dieux! des sujets inconnus ou presque inconnus au barreau : Faut-il récompenser le meurtrierd'un tyran, choisir comme vestale une vierge qui a été violée? Comment remédier à la peste ou punir l'inceste d'une mère * ? » Plus tard les sujets devinrent encore plus absurdes : Phavorinus, sous Adrien, mit en œuvre toutes les recettes, eut recours à toutes les séductions de la rhétorique pour vanter, quoi ? la fièvre quarte ! Cassius Sévérus, difficile, il est vrai, pour tout le monde, n'épargne pas les rhéteurs davantage : ils lui paraissent des voleurs qui ne font que changer les anses des vases qu'ils ont dérobés. C'est ^u'en effet beaucoup d'entre eux croyaient s'être assimilé les pensées d'autrui, quand ils en avaient enlevé ou changé un mot. Le môme reproche leur est adressé par Sénèque le père : « Ils présentent comme leurs, affirme-t -il quelque part, les idées des plus éloquents orateurs ; tant est grande leur paresse ! et, ne pouvant atteindre au plus sacré des arts, ils ne cessent de l'altérer ^. »
La critique est donc fondée, tout amère qu'elle est. Il ne faudraitpourtant pas rejeter la faute uniquement sur les rhéteurs; Pétrone, qui ne les flatte guère, dit en propres termes : « L'extravagance de ces exercices est imputable bien moins aux maîtres, qui sont obligés de partager la folie commune, qu'aux parents qui ne veulent pas devoir le progrès de leurs enfants à ime discipline sévère. » Les professeurs, à coup sûr, auraient dû s'opposer au torrent,
i Dial. ,^b, ^*Cont.^ i, préf. .
i20 L ÉLOQUENCE SOUS LES CÉSARS,
plutôt que d'y céder ; mais, si Ton songe à leur position* précaire, à la concurrence qui les appauvrissait pour la plupart, aux faibles revenus qu'ils tiraient de leurs leçons ; d'un autre côté, à Timpuissancc réelle où ils étaient de réveiller l'éloquence dans un pays qui ne la comportait plus, peutêtre aura-t-on pour eux plus d'indulgence que Messala. Remarquons, en effet, que, même sous Néron, à une époque cependant où la ville entière retentissait de lectures et de déclamatipns, les écoles étaient déjà dans la détresse. (( Toute étude tombe; les maîtres, sans élèves, professent dans des salles désertes. La solitude règne dans les écoles de rhétorique et de philosophie ; mais imssi comme les cuisines sont fréquentées M » En ce cas, plût aux dieux, pour ces pauvres rhéteurs, qu'ils fussent nés, comme le dit Trimalcion, sous la constellation des cuisiniers I Nous ne lirions pas dans Juvénal :
Pœnftuit raultos vanoB sterilisque catliedr», Sicnt Trasimaclii probat exitus, atqite secundi Carinatis; ot hune inopéfm vidistis, Athenœ >.
Ne faut-il pas aussi tenir grand compte des désordres qui s'introduisirent peu à peu, surtout dans les écoles provinciales ? A Â Curthage, Itsons-nous dans saint Augustin >, la licence des étudiants passe toutes les bornes; ils se précipitent dans les classes avec impudence, et mettent presque de la fureur à troubler l'ordre que le maître a établi pour le progrès de ses disciples. » A Rome, il est vrai, le mal était moindre, la discipline mieux.> faite et le professeur mieux rétribué; mais notre observation n'en subsiste pas moins. >
Enfin^ outre la pitié que pouvait inspirer le sort des professeurs vers la fin de l'époque dont il s'agit, il faut bien
> Sén. à Luc, 95. — « vu, 203. — « S. Aug., Conf., v. 8.
PART. IIU 121
leur savoir gré d'un mérite que n'ont pas mis en lumière les différents critiques dont nous venons de rapporter les jugements. Si Ton avait le courage de lire les recueils de déclamations qui nous restent, on trouverait çà et là des sujets qui étonnent, non par la bizarrerie, mais par une louable nouveauté. N'y voit-on pas bien souvent le pauvre mis en face du riche qui l'opprime, l'esclave luimôme revendiquant devant son maître les droits violés de la nature ? Ne serait-ce pas au milieu des cris de Vicole que Juvénal aurait trouvé ces deux vers :
Animas servorum et corpora nostra lAateri& constare pari busqué elementîs >.
C'est qu'à mesure qu'on s'éloigne d'Auguste, les questions philosophiques et sociales prennent une tournure inattendue ; qu'il faille en faire honneur au Stoïcisme ou à la foi qui venait de se lever sur le monde, la morale s'épure, les vieilles maximes perdent du terrain, et des problèmes jusqu'alors inconnus se posent dans les esprits. Les écoles elles-mêmes en reçoivent comme un lointain écho, écho trop faible sans doute pour les ramener de leurs égarements, mais qui néanmoins va bientôt porter ses fruits dans une littérature diflérente.
Il resterait maintenant à savoir si Vespasien , en étabUssant des écoles salariées par l'État, rendit service à l'enseignement de l'éloquence ; question grave, vivement controversée de nos jours, et qui n'a pas reçu de solution définitive encore. Les professeurs illustres trouvèrent dans la rémunération publique une juste récompense de
itt l'éloquence sous les césabs.
leur» talents ; leur sort fut désormais plus assuré, et Tambition qu'il excita, put amener de louables effort*;. On peut même affirmer que renseignement dut à cette mesure d*étre moins capricieuse et partant plus méthodique. Mais nous avons déjà vu et nous verrons mieux par la suite, lorsque nous passerons les rhéteurs en revue, qu'à Rome, malgré la dureté des temps, les hommes de mérite d'eux-mêmes arrivèrent plus d'une fois non-seulement à la gloire, mais à la fortune. Dégagés de toute reconnaissance comme de toute attache, ils relevaient sans doute du préleur, mais d'assez loin pour ne point être gênés dans leur allure ; tandis que désormais, et Quintilien en est une triste preuve, ils sont tenus à de basses flatteries envers le pouvoir, quel qu'il soit. Ne vit-on pas l'honnête auteur des Institutions Oratoires mettre Domitien au rang des plus grands princes et des plus grands orateurs ? L'État, d'ailleurs, constitué comme il l'était sous les Flaviens, malgré sa bonne volonté, ne pouvait rien pour rendre la vie à Téloqucnce; il aurait dû commencer par se transformer lui-même, et, dans ce cas, sa subvention eût été inutile aux lettres, qui aiment mieux dé^îendre de l'opinion publique quand elle est éclairée, que du pouvoir le mieux intentionné. Que faut-il à l'éloquence pour grandir et prospérer? Deux choses qui lui manquèrent depuis Auguste, la liberté politique et la liberté morale, celle qu'on peut se donner sous tous les régimes. Les 100,000 sesterces accordés par an môme à un Quintilien , ne pouvaient la rappeler à la vie. On réglemente certaines professions d'un intérêt public et social; on ne réglemente pas les arts, et la rhétorique bien comprise en est un et des premiers. La mesure de Vespasien fait donc honneur à ce protecteur éclairé des gens de lettres, mais fut impuissante contre le mal dont se mourait l'art de Cicéron. Ces 100,000 sesterces, d'ailleurs, ne furent l'apanage que
PART. III. — VIH. QUIMTUS GORNIFIGIUS. 123
du rhéteur choisi par le prince pour diriger Técole officielle de Rome; dans les provinces la somme allouée, quand on daignait en allouer une, était et devait être bien inférieure. Si donc Qumtilien opéra une révolution, rendons-en grâce à son mérite émincnt, à son bon sens surtout, à son goût infaillible, mais non à< sa position puHique. Au reste, lorsque ses élèves, les Tacite, les Pline furent avec Trajan descendus dans la tombe, son œuvre disparut avec eux, et l'éloquence fit définitivement place au panégyrique, c'est-à-dire s'éteignit pour ne se rallumer qu'avec les Pères de TÉglise.
Avant de clore ce chapitre, nous estimons utile d'appeler l'attention sur les quelques rhéteurs de talent, dont l'histoire et la critique nous ont conservé ou les œuvres ou les noms. Le tableau de l'enseignement oratoire sera, de la sorte, plus complet. Nous n'entrerons toutefois pas dans l'analyse technique des ouvrages que le temps a épargnés : il nous suffira d'en mettre la valeur et l'influence en relief; ce n'est pas une histoire littéraire, mais la peinture générale de l'éloquence impériale que nous nous sommes proposée.
Nourri de Platon et d'Aristote, en outre, le plus grand orateur que Rome ait enfanté, Cicéron, par son génie et par son importance politique, était le plus à même de tracer les règles de l'éloquence : il les a tracées dans des ouvrages dignes de lui, et les rhéteurs qui vont suivre, ne feront que donner dès détails sur une science dont il a seul embrassé l'ensemble. Sans aborder l'examen des beaux traités qu'il nous a légués, nous nous contenterons de remarquer que pour lui l'orateur n'est pas seulement un avocat, comme quelques critiques Font avancé et comme il va l'être pour les rhéteurs de l'Empire ; mais le vir bonus dicendi périt us de Caton, l'homme capable de diriger les conseils de la Cité, aussi bien que de
iu l'éloquënc£ sous les gésabs.
défendre ou d'attaquer un simple particulier ; qu'après lui l'orateur politique n'existe plus pour les ouvrages de rhétorique, et que» si Quintilien le mentionne, c'est à litre de souvenir, parce que dans la constitution d'Auguste il n'y a plus de place que pour l'avocat. Cicéron laissa des disciples, mais qui n'eurent jamais son souffle, et qui durent, d'ailleurs, céder aux circonstances.
QUiNTUS CORNiFiCiUS.
L'un d'eux, Q. Cornificius, était fils de ce Q. Cornificius qui fut le compétiteur de Cicéron au consulat, sénateur d'une probité et d'une énergie si reconnues que le sénat, lui confia la garde de Céthégus, complice de Catilina *. Ce ne fut p^s là le seul acte de vigueur de cet homme, plus ami cependant des nouveautés que des vieilles institutions : poussé par sa haine contre Clodius, il déféra au sénat la violation des mystères de la Bonne Déesse. Et, plus tard, il eut le courage d'élever le premier la voix en plein sénat contre les déportements d'Antoine ^. Il avait étél'jun des juges de Verres, Tan 68 avant Jésus-Christ, tribun l'année suivante jet ensuite prêteur. Malgré sa noble conduite dans la conjuration de Catilina, Cornificius, son fils, épousa de bonne heure Orestilla, la propre fille du conspirateur ^. Pour se conformer aux habitudes de son temps, il débuta de bonne heure au barreau, mais, vu son âge, ne put aborder les affaires pubhques qu'à la guerre civile qui devait mettre fin à la République. Il fut collègue de Cicéron dans les fonctions d'augure, et questeur de César, qui l'envoya
A Sali., Cat.^ 17. — • Cic. à Atticus, i, 13. — > Ctelius à Cic , viii, 7.
PART. m. — VIII. QUINTUS CORNIFICIUS. 125
comme propréteur en Illyrie avec deux légions ^ On a voulu le confondre avec un C. ou L. Comificius, partisan et ami du dictateur, qui accusa et fit condamner par contumace Brutus, son meurtrier. C'est ce môme Comificius qui fut après Tami d'Octave, dont il servit la cause avec courage dans la guerre de Sicile, et qui parvint au consulat avec Sextus Pompée, quatre ans avant la bataille d'Actium. Était-il fils de Quintus, comme on l'affirme ? Il nous semblerait plutôt son neveu. Poêle, ainsi que sa sœur Cornificia, il pourrait bien être un de ces nombreux ennemis de Virgile aussi célèbres par leurs méchants vers que par leur plate jalousie. En tout cas, il vécut dans Tintimité de Catulle, au dire dçs biographes du polHe élégiaque. Les fonctions que notre Quintus accepta de César, ne nuisirent en rien à l'amitié que Cicéron avait pour lui ; nous en trouvons la preuve dans les lettres que lui adressa le vieil orateur, et où il ne cesse d'en faire l'éloge. Tantôt il le qualifie de savant, doctum hominem, en ayant soin d'ajouter: Ton grand génie, de summo ingenio, Tes excellentes études, de optimis siudna *. Tantôt il le range parmi les grands orateurs, magnas cratores, et dans sa bouche un pareil langage a son prix. Dans une autre lettre ^ : « Tu m'apprendsj lui dit-il, que César t'a confié la guerre de Syrie et le gouvernement de cette province; je désire te voir réussir dans ce nouvel emploi, et je l'espère, si j'en juge par ton activité et par tes lumières. »
A l'époque où Cicéron lui écrivait ces paroles flatteuses, Comifiôius était gouverneur de l'Afrique. Le meurtre du Dictateur et d'autres obstacles Tempôchèrent de se rendre à son nouveau- poste et de marcher à la rencontre de Cécilius Bassus qui s'était soulevé contre César. Ce Bassus était un ancien lieutenant de Pompée, qui, longtemps caché à
» De Bell., Alex,, iv. — « Lett. xii, 17. — » xir, lO.
Tyr, avait profité de Téloignement du dictateur et des fausses nouvelles arrivées d'Espagne ou d'Afrique, pour se former un parti, soulever les gens du gouverneur Sextus Julius el le faire égorger afin de prendre et son titre et sa place. Dans tous ses emplois Comifieius se montra constamment homme de bien, administrateur habile, et, pardessus tout, citoyen dévoué à sa patrie. C'est encore le témoignage que lui rend Cicéron : « Tu me fais plaisir de renouveler avec moi la ligue que ton père et moi avions formée ensemble, de veiller au salut de la République *. » Plus tard, lorsque Octave vint revendiquer à Rome l'héritage de son père adoplif, le sénat, dans la crainte que ce jeune ambitieux ne s'unît à Antoine, rappela d'Afrique deux des trois légions qu'y commandait Sextius, et ordonna à ce dernier de livrer la troisième à Comifieius qui tenait pour le parti du sénat, xi t^; ^ouXîiç^povouvTt ^ ou pour Cassius, Cassianarum partium ducem ^. On ignore si Sextius, gouverneur de Numidie, obtempéra à cet ordre ; car, un peu après, sous le second triumvirat, il prit les armes contre Comifieius, qui fut vaincu et tué dans la défaite. Cette mort, mentionnée par Tite-Live, doit être de l'année 42 ou 41, s'il faut en croire la chronique d'Eusèbe, qui la place sous le consulat d'Hirtius et de Pansa. Tels sont à peu près les détails que l'histoire nous a transmis sur Cornificius comme personnage politique. Comme rhéteur, il n'est pas moins connu, et la critique en a fait plus d une mention. D'après Macrobe, il aurait aussi laissé des travaux sur la grammaire, entre autres, un traité sur l'Étymologie : « Cicero, inquit Comifieius^ non Sanum sedEanum nominat ab eundo *. » Le compilateur cite encore Cornifificius, probablement d'après le même ouvrage : aJovisap-
1 xn, 28. — • Appren, De Bell, Civ.y m.— » Tite-Live, 123. — * Saf,^ i, 10.