PART. III. — IX. CAIUS ALBUTIUS
lifie de non obscurus professor atque auctor. Dans deux passages "de ses Inêtituti^s il cite son ouvrage, qui deyait exister encore de son temps, mais pour le contredire : dans *le'pi*emier * il blâme la définition même qu'Albutius donne ;de la'rhétorique : Scientiam bene dieendi esse consentit^ dit- Jl, sed exceptionibus peccatty adjiciendo éirca civiles çtuafstioneset credibiliter. Quintilien a raison : l'éloquence ne se renferme pas toute dans des questions de droit; mais p^uTait-elle aborder le champ delà politique sous Auguste, et» Quintilien lui-^même forme-t-il autre chose <jue des ainocats? Albutius s'est encore une fois attiré son blâme dans Ba division de la rhétorique, dont il e'xcluait la mémoire et l'action, comme choses prévenant de la nature et non de i'art ^. Son livre li'ayant pu lui survivre, nous avons cru devoir emprunter à Quintilien cesr delix citation&non pour leur importance, mais pour laisser entre- ^r au moins dans quel esprit était conçu l'ouvrage. A tfen pas douter, s'il a péri, c'est que c'était encore un de ces arides manuels comme nous en a laissé l'empire: 'Outre la mésaventure que nous avons racontée, Albutius, dans sa carrière d'avocat, en eut deux autres à subir, dont l'une Catlht être funeste à sa liberté, et dont Tautre le fit renoncer au barreau. «• Dans une accusation de nieurtre, àîllilàn, devant le proconsul L. Pison, il défendait Fac- 4$usé ; le licteur arrêtant les louanges excessives de ses admirateurs, Albutius entra dans une telle fureur, que, déplorant l'état de l'Italie, conraie si elle eût été de nouveau réduite en province romaine, il invoqua M. Brutus, dont il avîait la statue eii face de lui, le père et le vengeur des lois etde la liberté, et fut sur le point d'être puni «. » Par bonheur, a parlait sous Auguste ; que fùt-il devenu sous Tibère ? Cette sortie, dif reste, pouvait faire honneur à ses opmions
1 II, 15. — t Quint., m, 3. — » Suét., T)e Rhef., 6.
républicaines, nullement à ce tact déjà devenu nécessaire pour vivre en paix avec la puissance. Sa dernière mésaventure enfin prouve encore moins de sens et de présence d'esprit. Laissons la parole à Sénèque, qui rapporte le fait avec plus de détails que Suétone. « Dans un procès devant les Centumvirs : Veux-tu, dit Albuliusà son adversaire, en finir par le serment? Je vais t'en donner la formule : Jure par les cendres de tes parents restés sans sépulture, jure par la mémoire de ton père, et ainsi de suite jusqu'à la fin de la formule ; puis il se leva. Mais son adversaire, qu'il accusait d'impiété à l'égard de son père et de sa mère, répondit par la bouche de son avocat Arruntius : J'accepte la condition, je vais faire ce serment. — Je n'ai pas déféré le serment, s'écria Albutius ; je n'ai que voulu faire une figure. Arruntius d'insister et les juges de préparer leur verdict. — C'en est donc fait des figures ? dit Albutius. — Oui, reprit Arruntius, nous pourrons nous en passer. Les Centumvirs déclarèrent alors qu'ils rendraient un jugement favorable à l'adversaire d'Albutius, s'il consentait au serment ; l'adversaire y consentit. Albutius ne put endurer une telle déconvenue ; la colère lui imposa silence pour toujours : il ne reparut plus au barreau.— Pourquoi parleraisje au barreau, disait-il, lorsque j'ai plus d'auditeurs dans mon école que n'importe quel avocat au tribunal ? Je parle lorsque je veux, autant que je veux et pour qui je veux. — Albutius plaida, du reste, rarement, parce qu'il ne cherchait que les causes les plus importantes, et dans toute cause il ne s'attachait qu'à la péroraison *. » S'il renonça au barreau, n'allons pas croire que ce soit par pure honte : la crainte y était pour quelque chose, surtout. depuis la loi sur les libelles, loi renouvelée de Sylla, qui le premier rangea les discours diffamatoires phrmi les crimes
i Sén., Cont, m, préf.
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de lèse-majesté. Et puis, Tombre de Técole convenait mieux à son esprit mécontent, chagrin et n'ayant pas assez de dextérité naturelle pour sortir sain et sauf et avec succès des ambages du droit et de la lutte réelle. «Dans les déclamations il pouvait sans danger, croyait-il, aborder toutes les figures. Il n'en fut rien. Dans une controverse Albutius avait dit <^ Pourquoi une coupe se brise-t-elle en tombant, tandis qu'il n'en est pas de même pour une éponge? — Allez le trouver, dit alors Cestius, homme mordant s'il en fut, il vous expliquera dans sa déclamation de demain pourquoi la courge ne vole pas comme la grive *. » Malgré les raiUeries de Cestius, l'habitant de Novare n'en poursuivit pas moins avec éclat sa carrière de rhéteur. Il y a bien à critiquer dans son talent, mais beaucoup à louer dans son caractère : sans aucun doute, il conserva dans le cœur un culte profond pour l'ancien état des choses, et ne s'avilit jamais jusqu'à l'hypocrisie pour se le faire pardonner. Sa fin a quelque chose de triste, presque de touchant. « Déjà sur l'âge, un abcès dont il souffrait le ramena à Novare : là, convoquant le peuple, il lui développe longuement et en orateur les raisons qu'il a dfi mourir, et met ensuite un terme à ses jours en s'abstenant de nourriture ^. » C'était mettre en pratique les maximes stoïciennes, puisées dans les leçons du philosophe Fabianus qu'il suivait avec la plus grande assiduité, liien que Fabianus fût à peu près de son âge '. Sa mort, dont la date est incertaine, ne doit pas être éloignée de celle d'Auguste.
Suétone, que nous avons beaucoup mis à contribution sur ce rhéteur, est à son endroit sec et froid, comme dans' la plupart de ses notices : il se contente de quelques faits saillants et laisse conclure le lecteur. Heureusement,
* Sén., Cont.^ m, préf. — « Suét., De Rhef,^ C. — » Sén., loc. dt.
outre le mot de Quintilien, nous avons une longue page da^ Sénèque le père qui pourra servir de jugement surÂibutkiso c Je n'ai pas souvent entendu Albutius, dit*il, puisque dam: toute une année il ne parlait que einq ou six- fois en public; et que peu de personnes étaient admises à ses exercices^ faveur dont elles avaient môme à se repentir. Il coBunmf . çait à parler assis ; puis, s*abandonnant au feu de Tenthou-^ siasme, Use levait. Alors sa philosophie déplacée divaguait sans mesure et sans fin ; rarement il allait jusqa'au boutdei la controverse. Parlait-il en public, il ne s'arrêtait phis>Ci souvent la trompette qui retentissait à l'entrée de la nuit se fit entendre jusqu'à trois fois durant sa déclamation. Sonair^ gumentation avait plus de force que d'habileté : il accumu-*. lait, en effet, preuve sur preuve, et, comme si rien n'eût euassez de solidité, il appuyait toutes ses preuves^sur d'autre& preuves encore ; en sorte qu'il proposait une controverse et en déclamait plusieurs. Son style était aussi brillant que> celui peut-être d'aucun autre. Ses discours étaient étendus, et rapides, mais préparés ; ce n'est pourtant pas qu'ilifiit, incapable d'improvisation ; mais^ quand il improvisait^ it: passait pour se manquer à lui-même. Ses pqnsées étaient simples, claires, sans rien de caché, d'imprévu, maisiécjas tantes et sonores. » Le.style simple, ce que Sénèque *.ap*»i pelle idiptjijmus.y qui demande tant de mesure et d'à-propos» lui réussit tantôt plus, tantôt moins, parce que son goùtj n'était peut-être pas assez sûr pour pratiquer en toute circonstance une qualité si voisine d'un écueil. « Mais Ak butius remuait puissamment les passions ; ses figures surtout étaient remarquables, ses préparations calculées, et il traitait le lieu commun avec bonheur. On ne pouvait accu*^ser la langue latine d'indigence, quand on l'entendait ; tantl sa parole offrait d'élégance et de fleurs. Rien de tourmenté
*■ Cont, m, 81.
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dans sa diction, et ses développements étaient des plus riches. Mais ce qui frappait en lui, c'était son inégalité : son style était ici rempli d'éclat, là vulgaire et commun. Il ne reculait jamais devant les choses les plus basses, et employait, sans se gêner, les mots acefum^ puleium^ latemas^ philerotem et spongias. » C'était, on le voit, un ancêtre de nps 7;omfintiques, ou plutôt de nos réalistes actuels. « Tous ses défauts luivenaient de son goût inconstant : le maître qu'il avait. entepd,^ le dernier avait-il hien parlé, c'était désormais so^ modèle. Jç ine souviens q^ue, saisi d'admiraûpif pour Hermagoras, il brûlait de n^archer sur ses traces. L'âge ne lui profitait donc pfis, 'puisqu'il changeait toujours d'étude. C'était, en un mot, un déclamateur inquiet et diagrin, qui craignait pour son style, même quand il avait parlé. » Au dire de Sénèque, Albutius était , donc, un homme de talent, à la parole pathétique et facile, niais d'un goût suspect, un esprit prompt mais sans me-' sure., Sénèque n'a voulu voir en lui que le déclamateur; rhbmme, le citoyen surtout lui a échappé; cette inquiétude, cette inconstance qu'il lui reproche à juste titre, il aurait dû en voir la cause dans ses opinions, et se rappeler qu'à Milan il s'en était j?eu fallu qu'il ne payât dç scjn repos la franchise de sa parole. Il aurait dû surtout^, dans le jugement sévère qu'il en porte, se rappeler ces belles paroles sur l'esclavage, que son fils et Pétrone reproduiront après lui, mais qui peuvent étonner sous Àugiisfe : « On ne vient au monde ni libre ni esclave, dit AIt butius; c'est la fortune qui plus tard donne à chacun de pareils nÎDms*. »
*Sén., Cont. m, 31.