‹ L'éloquence sous les CésarsChapitre 40 sur 106 · X HERMAGORAS · texte numérisé non relu

X HERMAGORAS

a Je me souviens, a dit Sénèque, d'avoir vu Âlbutius frappé d'admiration pour Hermagoras, qu'il brûlait d'imiter. » Connaissant le disciple, un mot sur le mattre. Commençons par ne pas le confondre avec un autre Hermagoras antérieur à Cicéron,. qui le cite souvent; ce premier Hermagoras professa en grec probablement à l'époque où les rhéteurs n'étaient pas encore bien vus à Rome, par conséquent, avant Auguste. Isidore le cite après Gorgias et Aristote comme l'un des inventeurs de la rhétorique. Cicéron, toutefois, dit de lui : « Hermagoras semble ne pas faire attention à ce qu'il dit, ne pas comprendre la portée de ses paroles, quand il renferme l'œuvre de l'orateur dans le développement d'une cause et d'une question *. » Plus loin, il dit encore : « C'est un de ces hommes qu'il serait tout aussi facile de rayer du nombre des rhéteurs que difficile de ranger parmi les philosophes. » Ce premier Hermagoras publia une rhétorique que Cicéron devait avoir entre les mains, puisqu'il en parle maintes fois, et qui n'était pas tout à fait sans mérite, non mendosù" sime scripta; c'était un abrégé des rhétoriques antérieures où l'intelligence {ingenioso) et le soin (diligenter) ne faisaient point défaut, où, de plus, l'auteur donnait plus d'une preuve d'originalité {nonnihil ipse quoque noviprotU" lissé) ^.

Cicéron a beau ne professer pour ce rhéteur qu'une estime médiocre, il est juste à son égard et lui fait parfois

* De Inv., I, 6. — « De Mu., i, 10.

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encore la part assez belle : il lui fait honneur, par exemple, de ce qu'on appelait dans Técole comtitutio translativa (cause . de récusation) à laquelle les anciens steocats avaient, à coup sûr, fréquemment recouru, mais que les faiseurs de manuels n'avaient point avant lui mentionnée. Ailleurs et plus tard, dans un traité plus mûr *, il parle de cet ouvrage en termes plus élogieux encore : « Ce livre, dit-il, est peu propre à donner de l'ornement au style de l'orateur, mais très-propre, au contraire, à développer enluil'invention. Il offre des principes et des méthodes sûres, qui, sous une forme simple et même sèche, ne laissent point égarer l'orateur. » D'après Isidore, comme d'après Cicéron, le vieil Hermagoras n'était donc pas sans mérite, et, quoiqu'il eût mieux figuré dans une école de l'Empire que sur une chaire de la République; quoiqu'il ne fût qu'un sophiste, il avait droit à une mention tout au moins. Son homonyme vaudra-t-il mieux ?

Né, d'après Strabon, dans la petite viUe de Temnos, en Éolie, et surnommé Carion, il fréquenta de bonne heure l'école de Théodore, le maître renommé de Tibère, et, devenu professeur à son tour, il composa sur la rhétorique un traité en quatre livrés, dont Suidas nous a conservé les

titres : Ilepl l^epYaaCaç, IIspl Tcp^Tcovroç, IIspl cppacaecoç, IlEpl (t;^-

jtdtTcov. Il tint école à Rome, sous Auguste, avec Cécilius et mourut dans un âge fort avancé. Il faut qu'il ait atteint une vieillesse reculée pour que Quintilien affirme qu'il y avait encore de son temps des gens qui l'avaient entendu ^. Quoi qu'il en soit, son enseignement a laissé un assez large souvenir dans la critique du temps : outre l'admiration d'Albutius, Hermagoras a reçu plus d'une mention honorable dans Sénèque le père et dans Quintilien, les deux juges les plus compétents de la période césarienne. Nous le

* Brutus, c. cxxi. — « in, 1 .

lrouyon§ epçpre cité avec honneur dans une épigramme attribuée à MÎartial :

Prœdicat Hermagoras non omnibus esse placendam i.

principe qui prouve, du moins, un goût assez épuré dan'î5 celui qui Ta posé. Son œuvre, aujourd'hui perdue, vivait «hcore au cinquième siècle : « Addidit Hermagoras finem «sfee oratoris offlcii persuadere, quatenus conditio rerum* personarumquepatitur^. »— « Hermagoras se plaisait parfois à développer longuement une figure, parfois à Teffleu^' rer, mais avec force. Ses sentences étaient rares, mais fines, -en sorte qu'elles pénétraient l'auditoire, s'il était attentif, et lui échappaient, s'il était ou froid ou distrait ^. » Voilàpour le déclamateur, et ce jugement de Sénèque s'accorde'^ bien avec cette déhcatesse un peu exclusive que lui prêté Martial. Comme auteur, c'était un esprit fin, admirable soûs plusieurs rapports, mais d'une sévérité excessive, même à l'égard du mérite * ; son ouvrage entrait jusque dans les plus petits détails sur les lois de l'éloquence. C'est peut-être^ pour ses divisions surabondantes et quelquefois singulières que Fauteur du Dialogue des Orateurs l'accuse d'aridité, comme celui d'Apollodore *. Ce sont pourtant deux maf-* très fameux, bien que le temps n'ait rien épargné d'eux; mais, comme toute chose -ici-bas, le temps est sujet à l'erreur, et probablement ce qui nous reste de Rutîlius^ Lupus, par exemple, ne vaut pas mieux qtie ce que nous' avons perdu d'Hermagoras.

» XI, 1. — ï s. Aug., De Rhet., 2.— « Sén., Ôont. ii, 11, Ï4. — * Quint., .III, 1.— » Dial.^ 19. , .

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CESTIUS Plus.

Albutius nous a déjà conduit à parler dUermagoras, l'un de ses maîtres; il ya nous servir également d'introducteur auprès de Cestius Plus, l'un de ses détracteurs. Cestius Pius -était de.Smyme ; sous Auguste, et même auparavant, les Grecs, sans emploi dans ime patrie déchue de sa splendeur;? comihencërent à émigrer à Rome, où nous ne les voyohs.jouar un rôle important (fue sous l'Empire. Ces holpmes, avec la souplesse et la subtilité qui les caractérisent^se glissent dans toutes les fannllcs, encombrent les petites fonctions; ne faut-il pas qu'ils' fassent lem- fortune et a^^aisent'leur faim proverbiale î D'autres sont médecins, magiciens, musiciens, artistes en tout genre; Cestius prends l'enseigne de rhéteur et ouvre une école sous Auguste^ ver^'la cent quatre-vingt-onzième olympiade, l'an 10 ou iî avant Jésus-Christ *. Ne le comiaissant guère que par Sénèque le père, nous allons empnmter à son livre le peu de détails qui le concernent. Bien que ce soit un parleur- sans mérite, nullius ingenii^ nous lui faisons ici une petHe place, parce que l'un des premiers il a réagi contre Cicéron et contre sa manière. « Il n'aimait pas Cicéron; mais ce ne fut pas impunément. La province d'Asie était gôuvcnïée par le fils de l'Orateur, homme qui n'avait de son pèfre que l'urbanité. Il avait un jour Cestius à dinèr ; la nature ne lui avait accordé qu'une mémoire ingrate, et l'ivresse lui enlevait le peu qu'il possédait. Il demandait de temps à autre comment s^appelait le convive qui était au bas de la table. Il avait plusieurs fois oublié le

1 Eusèbe.

nom de Cestius qu'on lui avait cité, lorsqu'enfln un esclave, pour mieux graver ce nom dans la tête de son maître, lui dit : C'est ce Cestius qui prétend que ton père était un homme illettré. Le gouverneur fit aussitôt apporter des verges, et vengea comme il faut Cicéron sur le dos, de corioy de Cestius *. » C'était une manière neuve de répondre aux critiques d'un sot, mais que justifiait, peu s'en faut, une teUe impudence. Plus tard, quand Cestius fut venu professer à Rome, où il fit fureur parmi la jeunesse, il trouya des juges aussi sévères, mais d'une autre façon. Laissons la parole à Sénèque ou plutôt à Cassius Sévérus. a Les jeunes gens préféreraient leur Cestius à Cicéron lui-même, s'ils ne craignaient d'être lapidés. Ds le profèrent cependant de la seule manière qui leur soit permise : ils apprennent par cœur ses déclamations, tandis qu'ils ne lisent de Cicéron que les discours auxquels Cestius a répondu. J'entrai, je m'en souviens, dans son école ; Cestius allait lire une harangue contre Milon, et, eii admiration de lui-même, suivant son habitude, devant ses auditeurs il disait : Si j'étais gladiateur, je serais un Fusius; si j'étais pantomime, un Bathylle. Je ne pus contenir ma bile et je m'écriai : Et si tu étais un cloaque, tu serais le plus grand de tous. Rire immense dans l'auditoii'e ; les écoliers de me regarder et de se demander qui pouvait avoir une tête aussi épaisse. Cestius, qui allait prendre la parole contre Cicéron, ne trouva rien à mç répondre et dit qu'il ne parlerait pas, si je ne sortais de la salle. Je répliquai que je ne sortirais d'un bain public qu'après m'être baigné. Puis, je résolus de venger au barreau Cicéron de Cestius. Le rencontrant à quelque temps de là, je l'appelle devant le préteur ; et, après m'être répandu à mon gré en plaisanteries, j'exigeai du préteur qu'il prît son nom

* Sén., Suas,^ vu.

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comme faussaire. Tel fut le trouble de Cestius qu'il demanda un avocat. Ensuite, je le traduisis devant un autre préteur et l'accusai d'ingratitude. Depuis, devant le préteur de la ville, je demandai pour lui un curateur. Comme ses amis, qui étaient accourus en foule à ce spectacle, intervinrent et me prièrent pour lui, je répondis que je me désisterais, s*il jurait que Cicéron était plus éloquent que lui ; il vkit à bout de ne pas le faire, ou de le faire trop tard *. » Cestius avait donc d'assez étranges prétentions, et pourtant, dans cette aventure avec Cassius Sévérus, il ne trouva pas un mot pour se défendre ! Il faut dire, à sa décharge, qu'aux yeux de Sénèque, il ne maniait que médiocrement l'idiome romain : « Il était pauvre en expressions latines, et, toutes les fois qu'il entreprit une description un peu longue, il resta court *. » Le rhéteur cependant lui accorde, aumènie endroit, une certaine richesse de pensées, et, par le fait, il lui fallait bien quelque mérite pour charmer à ce point la jeunesse romaine. Afin de montrer son goût et son genre dans la déclamation, citons une des nombreuses pensées que Sénèque lui attribue. « Ayant à parler de l'homme qui mit son frère, condamné pour parricide, dans im navire désemparé, voici comment Cestius exposa la controverse : Un homme chargé de punir son frère, que son père, sur l'accusation d'une marâtre, avait condamné de son autorité privée, le jeta dans un sac de bois, culeum ligneum^ pour le faire aborder, je ne sais où, ut perveniret nescio quo terrarum 2. » Voilà le style qui, déjà sous Auguste, faisait les délices de la jeunesse ! Encore si la langue eût été respectée par Cestius ! Ecce navem rfivinitas armai '. Ne nous étonnons plus qu'il s'acharnât ainsi après la langue de Cicéron. L'homme et le penseur ne va-

* Sén., m, préf. Excerpta, — * Sén., Cont, m, 16. — * Cont m, préf. — s Cont, III, 16.

U2 l'éloquence sous les césars.

laient pas mieux que le maître de rhétorique : malgré son suniom de Pius^ c'était un franc épicurien, qui niait, au dire de Sénèque *, Tintervention divine dans les choses humaines. Il eut pour disciple et pour imitateur Argentanos, qui, comme lui, improvisait et mêlait à ses discours beaucoup d'injures^. Cestius, toutefois, ne voyait pas de bon œil que son disciple lui ravît ainsi toutes ses pensées; aussi Tappellait-il son singcy 6 'i:i^x6ç fxou» Argentarius, de son côté, ne restait pas en arrière, et ne jurait jamais que par les mânes de Cestius, bien que Cestius fût plein de vi^. Lorsqu'ils avaient tous les deux déclamé en latin, ils dépouillaient la toge, prenaient le pallium^ et; comme s'ils avaient changé de rôle, ils se mettaient à déclaifler en grec ^. Outre Argentarius, Cestius eut encore un disciple remarquable dans Alfius Flavus, qui, tout jeune eur core, donna les plus belles espérances. Cestius faisait grand cas de son talent, et la prouve, c'est qu'il le redoutait. a Un talent aussi précoce, disait^-il, ne pouvait pas vivre. » Mais ses déclamations attiraient tant de foule, que Cestius se risquait rarement à prendre la parole après lui. Cet Alfius, qui, d'après Pline *, paraît avoir écrit, avait beau ne pas savoir se ménager : il y avait en lui une puissance oratoire capable de résister à de longues années passées dans la paresse ou consacrées à faire des vers. ' '

Les détails dans lesquels nous venons d'entrer montrent qu'avec peu de mérite, Cestius sut se faire un grand nom et par la nouveauté de ses doctrines et par le nombre et l'éclat de ses disciples. C'est déjà un type assei curifeuît de déclamateur, poufr que nous ayons dû relever san1m|rtidence et son charlatanisme ; il occupe, d'ailleurs, beaucoup de place dans les Controverses de Sénèque.

» Suas.t 3. — «. Sén., Cont. iv, 2^ — « Sén.^ iv, 25. - * ix, 8.

PART. m. — Xn, RUTIUtJS LUPUS ETC. i4a

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