PART. I. — I. AUGUSTE
L'armée satisfaite, il s'agit pour Auguste de satisfaire également le sénat et le peuple, sans leur laisser toutefois leur ancienne influence. Craignant les conspirations, qu'il n'évita pourtant pas, « il refusa le nom de dictateur, » si funeste à César ; « il ne parla que de la dignité du sénat et de son respect pour la république *. » Mais il s'adjugea la puissance effective, en accaparant une à une les magistratures les plus inviolables, celles à'imperator^ de tribun, de grand pontife, de censeur, etc., tandis qu'il ne laissait au sénat que la puissance illusoire de confectionner les lois et de juger les crimes publics. Il consent à ne pas enlever au peuple les comices avec un simulacre d'élections. Mais ce n'est que pour la forme, et ses candidats passent toujours les premiers. Le peuple, d'ailleurs, amas confus de citoyens, d'affranchis, d'étrangers, d'esclaves même, n'est plus ce qu'il était un siècle ou deux auparavant ; il n'a plus les mêmes idées, les mêmes intérêts ; que lui importe la liberté, pourvu qu'il ait du pain et des jeux ? Quant à l'ordre intermédiaire, celui des chevaliers, il n'existe plus à l'état de corps politique, ou du moins il a perdu tout prestige. S'il continue à percevoir les impôts dans les provinces, ce n'est plus pour Yœrarium^ mais pour le /î«c, pour la caisse privée du César. Ainsi, l'on peut dire, avec Gibbon, que le prince a réuni en lui tous les pouvoirs, et que Rome n'est plus qu'une monarchie absolue, sous les dehors d'une république militaire. « Après cette révolution, il ne resta plus rien, dit Tacite ^, de l'ancien état des choses : tous, dépouillant l'égalité, n'avaient les yeux fixés que sur ie prince. »
Mais, pour fonder un état durable , et Auguste avait le sens assez droit pour le vouloir, il ne suffisait pas de consolider ime usurpation : il fallait songer à l'avenir, et avec
* Montesq., Grand.^ 13. — « Am,, i, 4.
raffaîssement des caractères que les désordres et le malheur des temps, comme la corruption des mœurs, avaient amené, la chose n'était possible qu'à la condition de créer un peuple nouveau avec les éléments que léguait la république. Fermer le temple de Janus , c'était engager les esprits à la paix et aux arts qu'elle protège ; c'était encore un moyen de gagner les cœurs, en les accoutumant aux douceurs du repos sous un maître si doux , si libéral en apparence. En conséquence , l'agriculture fut favorisée ; Horace eut presque le droit de dire « que le bœuf pouvait sans danger parcourir les campagnes et que Cérès et la Fertilité nourrissaient le laboureur *. » Il n'est pas invraisemblable qu'Auguste, par l'intermédiaire de Mécène, ait été l'inspirateur des Géorgiques^ avant d'être si poétiquement célébré par VjEnéide, Le commerce continua d'entretenir un luxe de plus en plus effréné, bien que le prince ne •portât que des habits filés dans sa maison. Des navires sans nombre allèrent au bout de l'empire chercher de quoi satisfaire aux goûts de jour en jour plus raffinés du peuple-roi : la paix, rétablie sur mer comme sur terre , permettait les voyages au long cours. Pour échapper à toute sédition intérieure qui pût troubler le sommeil de la cité et la tranquillité du maître , Rome eut un préfet spécial avec une garde formidable, qui devait, plus tard, disposer du pouvoir. Il y avait dans ces mesures autant de politique que de police : sous prétexte d'assurer les biens et la liberté des citoyens, Auguste sç couvrait en réalité d'un rempart contre les vieilles passions mal éteintes, ignés suppositos cineri doloso *. Les lois aussi, dans une pareille révolution, devaient ou changer, ou, du moins, être remises en vigueur, quand elles secondaient les vues d'Auguste. Contrairement à la
1 Hor., Od, IV, 5. — « Id. ii, t.