PART. III. — XV. QUINTILIEN
n'atteignit à la pureté, à la grâce native de Tesprit grec. Horace le savait bien ; mais il fallait flatter Auguste et lui faire croire que son siècle était le plus brillant de tous, comme il était lui-môme le premier des grands hommes de la firèce et de Rome. Après des raisons assez faibles que nous allons retrouver dans le Dialogue des Orateurs^ le poëte revient à son goût habituel et conclut avec la raison. « Si le public, dit-il, loue, admire les vieux poètes au point de ne leur rien préférer, de ne leur rien comparer, il se trompe. S'il reconnaît, au contraire, que leur style est trop vieux, communément dur et souvent lâche, il est dans le vrai, et je partage son jugement équitable. » A l'exception de Lucrèce, de Plante et de Térence, les vieux poètes de Rome sont évidemment inférieurs aux poôtes d'Auguste. Bien qu'Horace ne parle dans ce passage que des poètes, on peut deviner ce qu'il pensait des orateurs. Ici, toutefois, la question n'est plus entièrement la même : que faut-il au poète pour s'épanouir? Une imagination jeune et riche, un cœur ardent, de grandes choses autour de lui, les biens et les loisirs de la paix ; le siècle d'Auguste offrait tous ces avantages à la fois. Mais l'orateur vivra-t-il , grandira-t-il dans une atmosphère semblable? Nullement : il n'est chez lui qu'au milieu des orages de la liberté, ou bien lorsque la loi, seule souveraine, permet à tous les talents de se produire à leur guise. Auguste avait tout pacifié. Les orateurs modernes ne pouvaient donc plus s'élever aux accents de Démosthène ou de Cicéron. Horace , lui , n'en veut qu'aux partisans exclusifs des anciens; il plaide a^ec esprit et grâce la cause de ses contemporains, et, malgré quelques aperçus plus fins que justes, il constate implicitement la loi générale qui veut que les arts, les mœurs et la vie d'un peuple obéissent aux révolutions du temps. Après Horace, cette loi a été clairement formulée par Aper, dans le Dialogue des Orateurs : Mutari cum temporibus formas
\6t l'éloquence sous les CÉSAîRS.
guogue et gênera Aicmdi\ La .même pensée se retrouve plus .loin en jd^BEUtres ttermes : f(on este unum éloquerttim vMitum. NIen doutons ipoint, Aper a raison quand il m Fônferme dansioette pensée générale. Mais, lorsqu'il passe aux applications particulières et qu'il donne la préférence aux ihommes -et aux choses de son temps, il tonolbe daiB une terreur qu'il est trop aisé de constater. Aper commence :par répéter im argument d'Horace. A qui revient le nom d'awetffn?* Pour moi, dit-il, lorsque j'entends -prenoncBT ce mot, je me représeirte Dlysse ou Nestor'*.» l>uis, par.unargument aussipeursérieux que «celui d'Horace, il essaye de prouver. qu'Hypéride et Démosthène, que'Cicéron, Asinius.Pollron elMessala Corvinus peuvent être considiiréstcomme modernes et^mème comme contemporains, hs'îI £aut en 'Oroire la définition de l'année qui "se Irouve dans VMertsnsius de Cioéron : Incipit DemosfPhenee vester mon aohtm xs9dem lomioyuo nos^-wd fereieodem tnense extthfitw '. ia'giimenlBtioniplaisante,.en vérité, etqui tient del'esprtt sophifitique, dontétail jllus ou moins imprégnée ilacritiqiR de l'éqpoque. .Aper donne plus bas un tour pilus précis 'à son opinion, en faisant à Calvus, à Gœlius, à Cicéron 1b3môme k ireprochedîavoirimité de trop près ^i^ius'Gaiba etiCarhon:; comme si 'Cicéron, en particulier, n'était pas l'orateur jde tous les âges! Sans aucun 'doute, tes formes de l'éloquence changent avec le temps; sans aucun doute, iLest dans la nature humaine de louer le passé et dedéniper le présent. Mais il est des époques où Ton est obligé de reconnaître une décliéance, soit dans les arts, soit dans l'esprit qui les inspire, et, quoi qu'en pense Aper, c'fitaiiiici lercas. «Mes adversaires, dit-il, fixent à Gassius SévôruB leitennie de Tanliquité, en prétendant que le premier Al s?est(écairté de la vieille et simple méthode. Ils ou-
» Cap. 3Win. — :«îDi'a/.'ia, — »7tf.
PART. Ilï, — XVI. 163
Wknt qu'il faut aujourd'hui à Forateur des voies nouvelles et savantes, exqnisitù^ pour contenter nos ordlles délicates *. » Nous avons vu et nous ferrons encore quelles étaient ces voies snvanies, qui dîstinguaientles nouveaux orateurs. SuÎTent une critique rapide des noms qui vont bîentôtwms occuper, les seuls pourtant qui aient soutenu l'héritage si lourd de Cicéron, etun éloge brîHant de Sécundus et <le Messala, c^est-à-dire du siècle de Néron et de Vespa^en *. Messala, qui représente dans le Dialogue le parti des andens, faSt les mêmes réserves que nous, et caractérise de main de mattre les orateurs attaqués par son contradicteur. Ensuite îl hii ferme la bouche par cette réponse qtti peint 'à merveffle fépoqueque nous étudions. « Je préfère, dit-îl, Timpétuosité de C. Gracchus ou la maturité de L. Crassus aux boucles parfumées de Mécène, à la sonorité de Gallîon ; tant îl est vrai qiï'fl vaut mieux pour l'orateur une toge grossière que les vêtements et le fard d'une courtisane ®. » "Ces deux mots en disent assez sur f éloquence du temps, surla différence qui séparait a:lors les anciens des nrotfeme*. Nous reviendrons, dans un autre chapitre, «ur les niisons qu'en apporte Messala, comme aussi sur ^influence ftcheuse qu'exerça sur les esprits Sénèque le Philosoj^he avec ses premières doctrineslittéraires. N'omettons pas non plus que Mar(iad,par son vers auséi correct, aussi simple que ses tableaux étaient impurs et obscènes, venait de donner, -sans y penser, le signaîl de la réaction classique.
Tel êtefitrétat de la littérature et de l'éloquence, quand apparut 'ôuintilien. La première question à résoudre, au
t Diai. 19.— « DiaL 25. — « Dial. 25.
sujet de ce maître éminenl, est de savoir s'il était Romain ou Espagnol. «Quintilien, dit la chronique d'Eusèbe, était de Calahorra, en Espagne, et fut amené à Rome par Galba. » Turnèbe, au seizième siècle, s'éleva contre l'assertion de saint Jérôme et prétendit que Quintilien était d'origine romaine. Il se fondait probablement sur l'auteur inconnu de la vie de ce rhéteur, qui cite les raisons suivantes à l'appui de cette assertion. — l*» Martial, qui insère dans ses Épigrammes le nom de tous les Espagnols illustres, ne fait en cet endroit aucune mention de Quintilien, tandis qu'il le nomme maintes fois avec respect dans d'autres pièces.
— 2* Quintilien dit lui-même que dans sa première jeunesse il connut Domitius Afer et Sénèque, qui moururent tous deux sous Néron.— 3* Sénèque le Père, au livre V de ses Controverses, parle du déclamatcur Quintilien, qui doit être l'aïeul du Rhéteur, etriui professa lui-môme la rhétorique à Rome pendant de longues années avec éclat.
— 4* Enfin, l'auteur des Institutions oratoires fait à son tour mention de son père, qui fut l'avocat de l'empereur. Peut- " on arguer sérieusement du silence de Martial pour enlever Quintilien à la veine espagnole ? Ami de l'illustre rhéteur, dont il a mille fois vanté la science et le mérite, était-il obligé de le placer dans le catalogue de ses compatriotes pour en faire un Espagnol? La deuxième objection est moins sérieuse encore, et Quintilien, comme Latro, comme Sénèque le Père, a pu venir à Rome assez jeune pour entendre Domitius Afer et Sénèque le Philosophe, sans être nécessairement Romain. Le mot de saint Jérôme, produxit, n'indique d'ailleurs pas que Quintilien ne fût pas venu à Rome avant le règne de Galba. Quant à la raison tirée des ancêtres de Quintilien, il est vrai que nous lisons dans les Institutions * : a Pater meus contra eum qui se lega-