FAUT. III. — XVI
Lipse, Ménage, Grœvius, Julien Pichon, Fabricius, entre autres, ont estimé que l'œuvre était de Quintilien. Il est vrai que des savants aussi recommandables, Pierre Pithou, Girault, Henry DodweU, par exemple, en ont fait hommage à Tacite. M. Burnouf lui-même, dont le témoignage est d'un grand poids à nos yeux, penche pour la dernière opinion, sans qu'il veuille rien affirmer du reste. Certains esprits ont cru môme reconnaître derrière Messala, Pline le Jeune ; d'autres enfin, comme Funck et Gaspard de Barth, se sont abstenus, et peut-être est-ce là le parti le plus sage. Toujours est-il qu'une saine critique se refuse à reconnaître l'auteur de ce Dialogue^ soit dans Tacite, soit dans Quintilien, soit même dans Pline le Jeune, bien que le style de ce dernier se rapproche davantage, mais par la forme seulement, de la diction partout élégante, colorée, poétique du traité en question. Le Dialogue entre Maternus, Aper, Julius Secundus et Messala se tenait, au dire même de l'auteur, la sixième année du règne de Vespasien, vers l'an 76 après Jésus-Christ : Sextajam felicis hujus principatûs statio quâ Vesftasianus rempublicam fovet 1. L'auteur, en outre, il le dit encore lui-même, était dans la première jeunesse : Juvenis admodum audivi *. Cette époque cadrerait assez bien avec l'âge de Tacite, né probablement vers les dernières années de Claude, ou, tout au moins, vers le commencenaent du règne de Néron. Ceux qui oi\t cru le découvrir sous le masque d'Aper, mettent en avant les honneurs auxquels il était parvenu, la questure, le tribunat, là préture et le rang de sénateur dont il fait mention au chapitre vu, et dont Tacite fut en effet revêtu. Ces circonstances, en quelque sorte extérieures, sembleraient donc devoir nous ranger à leur avis ; mais là se bornent leurs raisons. S'il faut
i Dial. 17. — > Vial, 2.
114 LÈLOQUENCE S0D8 LES CÉSARS.
reconnaître Tacite dafng Aper, l'emienri ^es anciens, cèhii des interlocuteurgdont le style -différeràîtle moins du style de l'historien, comment expliquer alors la phrase wrivatrte qui est réellement de Tacite : Postquam tellatum apud Ae^ tium^ magna ingénia eewêre^. I>e 'fAus, ne suffit-^II pas d*une lecture attentive pour se <5onva5ncre que la langne dm Dialogue est tout autre que celle des Annales et des Histoires f Tacile aurait eul)e»u ri'avoir que vingt-quatre ou vingt-cinq ans, il «ri'était ni dans 'Son goût ni Ams la tournure de son esprit fle s'exprimer avec des périodes qui , iDutes Vives et toutes belles qu'elles sont, nîen sentent pas moins Técoîe ou le genre cicéronien. Ohez lui la phrase est brève, 'condise, sévère quoique poétique, surtout faiblement enchaînée par des conjonctions; tout pour 4a force; rien ou presque rien pour la grâce. ^Dans le Dialogue, tf est le contraire : Tpfhrasé arrondie, •ornée, lente dans son développement, tournée dans la manière du gramd «iècte, bien qu'on distingue çà et là quelques néôlogisrties. 11 nous est donc impossible ée retrouver là le peintre de Tftère et de Tïéron ; et les raisons données récemment ■ en faveur 'de Tacite dans un travail -sérieux sur le Dialogue des ^Orateurs, quoique diamétraflement «opposées aux nôtres , tfont pu 'nous faire changer d'avis.
Faut-»ïl, pour 'Cela, mettre cet ouvrage sur le compte de HQuintilien? Nous ne le pensons pas davantage. Quintilien, à l'époque de cette piquante conversation, avait trente-cinq ans environ, et n'était donc pas '/ow^d/arO>tme. 11 respire, 'en lOutre, dans tout <le dialogue, dans le langage de MatemusetdeMessala particulièrement, un certain regret de l'ancieniétat des choses, que voilent bien légèrement quel- ^fues concessions au régime du jour. Ouvrez les douze
« Hisi. 1, 1. — « Widnl, Paris, IS&l.
PART. m. — xv:i. ns
Vmts de V Institution oratoire; vous n'y trouverezpas une ligne où oe regret pirisee même être 9€R9pc^<M>iné. Ne connaKon pas les flatteries indignes iqpae Quintilien a ppodignôes àSomiti^? flatteries que k modeste et i^ertueoK RoNi«, nalgiié l'admiration la plus >ive, lui reproche <9Î armèreiwent : «Un écrivain, dit-il, capable de porter î'-eicès delà tatterîe jusqu'à recc^maltpe pour ilieu un empereur tel opK Dotnitiesi, était digne de blasphémer contre Jésos- Christ et contre son Église; » flatteriesentfin que n'excuse pas suâsasnnient la positioii secondaire et salariée du rhéteur. En outre, il y a dans le Dialogue comme im souffle d'éloquence et de poé^e qu'on •chercherait en Tain dans YJnnitution w^toire. Nous devofns ajouter, toutefois, que le stjfle de •oetK)puBoule ressemble plus au style de OubbtiMen qu^À «elui de Taeite. Mais ee ne doit pas être tm »o* tîf H90U¥erain pour se prononcer dans une question que de plus sa^irants n^'ont pu résoudre. D'ailleurs, si le ùkdêgue Staitde @iiînttien, on devraity retrouyer à chaque li^e ses idées, ses opiimns sur les hommes et sur les>cfaosefi, le«t an moins une certanie conformité de doctrines avec VinstiiMion oratoire. Vi n'en est rien. Ainsi, pour le vrai QnintiMea, €icéron «est un dieu; qu'iest-il pour Le préiendu OÉHatilim? tJn oratem* srai-<dessaiK de Messala Corâniis pour la mmùurité (miliior), pour la éouceur (dulcior) et pour le Mmrfti style (inwerbismagîs elaboratus). Malgré se» estime pour€orv!rnus,<hiiutili«ine l'a jamais mis en parallèle Sfuet iTaRYtenir ées fHdKfpiqms ma des €miitimaireis. Ajier va fkhis loin encore : rapportant les diverses cxHàrqi(es adressées à €icér«i par ses détraoteiurs, «qui lui gnepradiaâeiDt »de Vienf.uve (inflalias), 'de Vem^phme {|tumens)^ de haprolixité (nec satis pressus), delà mraôondanee (superflneiœ), eï^ene saistiuelimn9iM?i/'(x/fict'«me(parumAtlkus); par Calvus qui l'accusait de manquer de nerf et de vie (solutum et enervem) ; par Brutus enfin aux yeux duquel il pa-
176 l'i-LOQUENCE SOUS LES CÉSARS.
raissait également sans vigueur et sans force (fractum atque elumbem); il ajoutée qu'il donne les mains à toutes ces critiques ^ D'un autre côté, Quintilien est le panégyriste, modéré toutefois, de la déclamation ; l'auteur du Dialogue en est l'adversaire convaincu. Le Dialogue n'est donc pas» ne peut donc pas être de Quintilien. Il est inutile d'ajouter que Pline le Jeune, ce partisan déclaré des modernes^ cet homme charmé du présent parce que le présent est heureux pour lui, n'était pas de taille, avec son bel esprit, à s'élever au ton du Dialogue, Résignons-nous donc à admirer ces quelques pages d'excellente critique littéraire, sans nous inquiéter de la main inconnue qui les traça.
Aussi bien, la part de Quintilien est encore assez belle, et son Institution oratoire seule a suffi pour le maintenir au rang des instituteurs de lajeunesse. Après vingt ans de professorat, durée qui devint après lui nécessaire pour parvenir à la retraite, il consacra un peu plus de deux ans, paulo plus quam ùiennium, à résumer ses doctrines littéraires et les fruits de sa longue expérience. Outre l'instruction de son lils et du fils de son ami, Quintilien avait aussi pour but de réagir contre l'esprit nouveau qui, s'attachant à dénigrer la vieille école des Cicéron et des Horlensius, compromettait de plus en plus un art qui se mourait déjà, faute d'air et d'espace. Martial, avons-nous dit, avait, sans y penser, donné le signal d'une réaction contre l'influence et la première manière de Sénèque ; Quintilien seconda bientôt les efforts de son ami par une guerre systématique et savante contre le faux goût et la fausse éloquence. Il prit à tâche, dans ses leçons comme dans ses écrits, de remettre les grands modèles en honneur, de replacer Cicéron et Virgile au rang qu'avaient usurpé Sénèque et Lucain. Nous apprécierons plus tard le jugement sévère qu'il a porté sur
» Dial. 18.