LECTURES PUBLIQUES
Nous avons constaté que le régime d'Auguste avait été funeste à l'art de la parole, et que l'enseignement de la grammaire et de la rhétorique, malgré quelques louables et puissants efforts, n'avait pu le maintenir à son ancien niveau. L'invention des lectures publiques aura-t-elle des résultats plus heureux ?
Asinius Pollion, dont le rôle fut si grand à cette époque, eut le premier l'idée de les organiser à Rome. L'idée n'était pas de tout point originale, si l'on songe aux lectures, bien différentes, il est vrai, qui se faisaient jadis en Grèce, à Olympie, aux panathénées, par exemple. Jusqu'à Pollion, les auteurs s'étaient contentés de demander à leurs amis éclairés des avis utiles et sincères. Mais, lorsque les ombrages du Pouvoir eurent enlevé aux beaux esprits la tribune comme source de gloire ou de publicité, il fallut chercher à la vanité un théâtre moins périlleux. Pollion réunit donc parmi ses connaissances celles dont le savoir et l'amitié garantissaient à ses productions un succès assuré. La voix, la physionomie, tous les signes extérieurs étaient bons pour traduire au lecteur l'opinion de son public sur les divers passages dont il lui faisait part. Cette innovation fit un chemin rapide à Rome : la mode s'en mêlant, tous les esprits, à peu d'exceptions près, voulurent user de ce moyen, et bientôt les divers quartiers de la ville eurent leurs salles de lecture. Horace qui devina les
inconvénients d'un pareil usage, témoigne plusieurs fois (le ses progrès, a Je ne lis, dit-il, mes vers qu'à des amis, et cela, quand j'y suis forcé ; encore n'est-ce pas en tout lieu et devant toute sorte de gens. Mais il y a mille auteurs qui font leur lecture en plein Forum, voire même dans les bains publics; leur voix résonne plus agréablement dans un endroit fermé *. » Ailleurs il compte les lectures parmi les occupations qui font de la ville un séjour désagréable, a L'un réclame votre caution, un autre vos oreilles; il faut tout abandonner pour eux ^. » Pollion crut avoir trouvé une mine féconde, et, par le fait, un cénacle de bons juges ne peut jamais qu'être utile. Mais, lorsque les lectures furent devenues une des passions ' de la foule, la vanité se mettant de la partie, les avantages disparurent. On entendit un ouvrage par plaisir quelquefois, plus souvent par nécessité, comme un devoir ; alors adieu la freuichise et la libre censure ! « Un débiteur, dit encore Horace, qui ne trouvait pas le moyen de s'acquitter aux kalendesj était forcé d'écouter, le cou tendu, les œuvres amères dé son créancier ^. » Tous les esprits, il est vrai, ne partageaient pas une telle manière de voir. Ovide qui, pour être un poëte aimable, n'en donne pas moins le signal de la décadence, a dit :
Excitât auditor stiidium, laudataque virtus Crescit^ et immensam gloria calcar habet ^.
Ovide oublie trop que la solitude est mère des grandes pensées. Auguste, qui s'inquiétait de son repos plus que des intérêts de l'art, n'eut garde de hégliger un aussi puissant moyen de distraire les ambition^ ehcore mal éteintes; En outre, les lectures réduisaient en quelque sorte le public en poussière et formaient de ses débris des
» Sat. I, 4. — * Épit. II, 2. — 3 Sat. i, 3. — * Pont, iy, ?.
publics de détail, que Fautorité souveraine pouvait aisément surveiller. Les faveurs d'Auguste étaient donc acquises d'avance à Finstitution nouvelle. Il lut lui-même quelques-uns de ses écrits dans un cercle de familiers» et plus tard, fatigué par l'âge, il se reposa de ce soin sur Tibère *. Le prince, du reste, avait bien aussi sa petite gloriole d'auteur, qu'il n'était pas fâché de satisfaire. Tibère a^ait le caractère trop sombre, le goût peut-être trop sévère pour marcher sur ses ûraces ; il avait eu, d'ailleui^, le temps et maintes fois l'occasion de voir de ses propres yeux le vide et le néant de pareilles réunions ; il ne lut pas. Caligula était en proie à bien d'autres folies qu'il n'eut pas le temps d'assouvir, sans tomber dans celle-là. Poiu* Claude, c'est autre chose : tout ce qui touche aux lettres, aux gens de lettres, ne lui est pas indifférent. Il lut dans sa jeunesse l'histoire qu'il avait composée à l'instigation de Tite-Live. Parvenu au principat, il lut aussi, mais plus souvent il fit lire par un autre ses élucubrations; et , telle était sa bpnhommie, qu'un jour, au milieu de sa lecture, up homme ayant brisé plusieurs bancs sous son obésité, l'auditoire ne craignit pas de s'abandonner à des rires malséants, qu'il eut soin d'entretenir lui-même en faisant dans le reste de sa lecture plus d'une allusion à cette chute plaisante. Quant à Néron, il avait une vraie passion pour tout ce qui tenait à la parade : son règne est aussi Tage d'or de la lecture comme de la déclamation. Galba, Otlion et Vitellius n'eurent pas, pour lire, assez de loisirs, et Vespasien aimait mieux refaire le trésor pubhc et privé que de se donner ainsi en spectacle, d'autant plus que ce n'était pas précisément un lettré. Mais Domitien, qui se posa en émule de Néron, lut comme lui, pour feindre tout au moins le goût de la poésie. Après, cette fureur se
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iS4 L ÉLOQUENCE SOUS LES CÉSARS.
calma sensiblement. « On est lent à se rémiir, dit Pline. Dliabitnde on reste sor les places. Ton passe en conversations le temps de la lecture, et l'on se fait annoncer de temps en temps si le lecteur est entré dans la salle, s'il a dit la préface, ou bien s'il a presque fini de dérouler son Tolume ; alors seulement on se donne la peine d'entrer, lentement encore et en hésitant. On ne reste pas jusqu'au bout et l'on se retire avant la fin, les uns à la dérobée, les autres franchement et sans se gêner. Le plus oisif des auditeurs, que l'on a invité depuis longtemps, auquel on a eu soin de réitérer plusieurs fois l'invitation, ou ne vient pas, ou, s'il vient, se plaint d'avoir perdu sa journée *. » Pline, on le sent, s'afflige d'une telle tiédeur, lui, le chaleureux partisan de tous ces petits spectacles de la littérature. La chose pourtant n'en valait pas la peine, et Sénèque, comme Horace, n'épargna pas plus ses censures au lecteur qu'à l'auditoire; consultez la cinquante-deuxième lettre à Lucilius. « Un lecteur, dit-il dans la quatre-vingt-quinzième, en parlant d'un certain personnage, apporte une histoire immense, écrite en fort petits caractères et mise en plis très-serrés; quand il l'a lue à haute voix d'un bout à l'autre : Je. vais m'arrôter, si vous voulez, dit-il au public. Lisez, lisez, lui crie Fauditoire qui désirerait son silence immédiat. » Autre part, il formule encore mieux son opinion sur ce genre d'exercice : « Que le désir de te faire connaître, dit-il à Lucillus ', ne te pousse ni aux discussions ni aux lectures publiques ; je te les permettrais, si ton esprit était fait pour la multitude. »
Pourquoi donc le bon sens d'Horace et la sagesse du stoïcien déjà vieux sont-ils ainsi unanimes sur ce point? Les lectures étaient donc un mal plutôt qu'un remède, et lintention de PoUion n'était donc pas suivie ? Dans l'ori-
^Lett. u 13. — «le^/. VIII.