PART. IV. 1S
gine, on ne lisait guère que des vers, de l'histoire, quelquefois aussi des discours et des dialogues, cette forme si chère aux anciens. Malgré les raisons de Vossius, nous sommés porté à croire, contrairement à son avis, que les avocats et les déclamateurs ne se faisaient pas faute de lire en public leurs plaidoyers ou leurs controverses ; on en trouverait plus d'une preuve dans les lettres de Pline. Mais, que la lecture roulât sur des vers ou sur de la prose, sur de l'histoire ou sur des discours, l'appareil, la dépense, étaient les mêmes. « Il faut prier, supplier, dit Aper, pour qu'on daigne vous entendre ; et, si l'on y consent, ce n'est pas gratis. Il faut emprunter une maison, meubler une salle, louer des bancs, répandre des copies *. » Le lecteur s'adressait d'abord à ses amis, puis à ses partisans, à ceux enfin dont il avait été lui-même l'auditeur; c'était alors une dette dont il réclamait le payement.
Ces premières difficultés une fois vaincues, au mois d'août plus spécialement,
Augusto recitantes mense poetas <,
l'auteur commençait par un avant-propos, une sorte de préface, où il parlait de ses idées, où il se recommandait, lui et ôon livre, à la bienveillance de l'auditoire. Ensuite il dépliait Ife manuscrit et le lisait en entier, ou se contentait d'en lire des extraits, soit pour mieux réussir, soit aussi pour ne pas fatiguer les oreilles de ses amis. Afin dé se montrer sous un plus beau jour, il avait soin de se peigner la barbe et les cheveux, d'avoir un manteau neuf ou, s'il était à Rome, une toge blanclie, avec une bague surmontée d'une pierre précieuse, d'un onyx généralement *. Pour avoir le teint plus frais, les membres plus dispos, un bain
» Dial. 9. — « Juvén., m, 9.-3 Perse, i.
était nécessaire la veille ou le jour même de la lecture. Il fallait bien aussi ne pas être mal assis dans sa chiure ; comment alors §e jpasser d'un coussin ? Ce n'était pas tout encolle, et le sage lecteur devait prévoir le cas où ses amis pourraient ne pas admirer les produits de sa muse ou 4^ sa verve : il louait des auditeurs, qu'on appela du nom grec aoçrfxXetç, parce que c'étaient sans doute d'habiles claqueurs, ou Imdicenos ^^ par allusion à la ville de Laodicée, où peut-être avaient pris naissance ces auditeurs à gages; à moins qu'on ne préfère voir dans laudiceni l'idée d'im repas que les claqueurs payés auraient consommé sur place, avant ou après la lecture. Juvénal les désigne quelque part sous le titre de comités. Nous les retrouverons au barreau comme aU/ théâtre, quand Néron se donnera en spectacle aux Romains. En outre, quels soins il fallait prendre de sa voix pour la rendre meilleure, plus claire et plus séduisante! Les gargarismes, les emplâtres n'y étaient point épargnés; ne s'agissait-il pas avant tout de charmer l'auditoire ? Aviezvous là voix faible, le ton rauque ou simplement malade et fatigué ; vous passiez le rouleau à un affranchi, comme faisait Pline, et vous aviez les yeux fixés sur lui ; et vous suiviez son débit du regard et du geste 2. Votre oreille, en ce cas, n'était pas le seul juge de la pensée de la salle ; vous promeniez vos yeux autour de vous pour surprendre dans un regard, dans un mot, dans un signe de tète, dans le silence même de l'auditoire, l'opinion réelle qu'il avait de votre ouvrage. C'étaient d'ordinaire des cris immenses, quivS'entendaient dans tout le quartier. «Beau! parfait! admirable ! » s!écriait l'un ; l'autre applaudissait ; un autre sautait sur son banc , frappait la terre du pi^, agitait les plis de sa toge: c'était à qui donnerait la preuve la plus excentrique d'un excentrique enthousiasme. Puis,
* Jouvénal vu, 43. — * Pline, ix, 34.
la lecture terminée, on embrassait le lectem*, on le suppliait de recommencer : c Nous vous accorderons deux, trois jours encore, s'il le faut, » lui criaient ses amis. «Bien fou» dit Sénèque, Técrivain que de pareils cris renvoyaient joyeux de la salle * ! » Qu'était-ce en effet qu'une semblable lecture? Une simple parade; le nom, d'ailleurs, lui en est resté : ostentation «icfSetEtç, ont dit les critiques. Et pomtant, telle était la fureur de ces parades, que des particuliers, Titinius Capiton, entre autres, ce Mécène sous Trajan, allaient jusqu'à prêter aux lecteurs leurs propres demeures ^. Un philosophe. austère, Épictèle, prend cette mode tellement au sérieux, qu'il ne craint pas d'en donner les préceptes : « N'entrez pas au hasard, dit-il, dans une salie de lecture ; ne vous y rendez pas.aisément ; mais, si vous vous y rendez, gardez la dignité, la convenance et la tenue nécessaires 3. » Ce a'estsans doute pas un assentiment amclectures; mais il fallait qu'elles fussent bien en vogue,qu'elles fussent en même temps l'occasion de bien des ridicules, pour que l'ami de Marc-Aurèle s'en soit occupé. Que pouvait gagner à, de telles, réunions l'éloquence en particulier ? Si Pollion et ses imitateurs avaient cherché des juges, des amis éclairés et francs qui n'eussent pas, pour complaire au lecteur, fermé les yeux sur les défauts de ses œuvres, ce mouvement spontané de l'âme à la vue d'une injustice à venger ou d*uii noble sentiment & défendre, n'y aurait rien gagné à coup sûr, puisqu'il ne peut éclore et s'épanouir qu'au souffle pur et vivifiant de la liberté, qu'au contact, tout au moins, d'une réalité saisissante. Mais le style, mais la langue, mais le goût, qui contribuent aussi pour une bonne part à compléter l'orateur, auraient pu s'y développer, s'y épurer et se maintenir ainsi au point où les avait laissés Cicéron. n n'en fut rien, dès
> Sén. à Luc,^ 52. — * Pline, i, 17. — « È^y.ti?., xxxiii, II.
que les auditeurs ne furent que des complaisants, gagés même plus tard pour applaudir les billevesées de beaux esprits en quête d'un nom qu'ils ne pouvaient se faire par les voies ordinaires. Les lectures devinrent même une cause de décadence, lorsque l'école moderne essaya de substituer à Fart simple et grand des PoUion et des Messala l'emphase, rafféterie et le trait des déclamateurs élevés dans les premières doctrines de Sénèque. Nous avons vu chez nous, et nous voyons parfois encore ces sortes de cénacles littéraires amener de tristes résultats, parce que les membres, au mépris de la raison et du bon sens, ont fait le pacte, non de s'éclairer, mais de faire, en se prêtant un mutuel appui, le plus de bruit possible. Les académies de la renaissance, au contraire, celles, même qui se sont instituées depuis, si elles ne créent pas les génies, les polissent au moins et veillent aux intérêts de l'art. Voilà ce qu'auraient pu être ces lectures publiques, même au sein d'un peuple abâtardi, qui n'avait plus d'appétit que pour les jouissances matérielles. Elles ne le furent pas, et, loin d'y trouver un remède, les lettres y contractèrent un principe de marasme et de mort, que les critiques du temps n'ont peut-être pa^ assez mis en relief. Sénèque les a seul bien jugées : Nihil œqtse et eloquentiam et omne aliud studium auribus deditum vitiavit quam popularii asientio *. » N'oublions pas, toutefois, pour être juste, que, dans un temps où l'imprimerie n'existait pas, les lectures offraient un moyen de publicité plus rapide et plus populaire que les manuscrits, trop chers pour la masse sans fortune; avantage bien faible sans doute, eh présence des nombreux inconvénients plus haut signalés, et que nous étions tenu de ne pas omettre.
1 Sén. à Luc, 102.