BARREAU
Le barreau, du moins, échappera peut-ôtre à la contagion générale ? S'il n'y a plus ni comices ni tribune aux harangues, il reste assez de tribunaux, comme nous l'avons vu dans la première partie de ce travail. Mais, lorsqu'une société se meurt dans l'impuissance de se régénérer, il est difficile que tous ses membres ne partagent pas sa langueur. C'est ce qui arriva pour les orateurs de profession, pour les avocats.
« L'étude de l'éloquence mène aujourd'hui, comme autrefois, aux plus grandes récompenses, au crédit, à la fortune, aux honneurs, » dit Cicéron *, qui parlait par expérience. Les critiques de l'empire et de nos jours viendraient, s'il en était besoin, à Fappui de cette assertion.
c L'ancien gouvernement avait accoutumé les Romains à n'estimer, outre la science de la guerre, que le talent de la parole et la connaissance des lois, moyens suffisants pour un républicain de devenir.homme d'État et d'acquérir une grande autorité parmi ses concitoyens. Depuis Auguste, l'éloquence et la jurisprudence attiraient encore la considération, le crédit, les richesses ; elles ouvraient l'entrée du sénat : elles conduisaient aux honneurs '. » « Le droit est un véritable gagne-pain, dit un père à l'orateur Agamem-
« De OraUy i, 4. — ' La Bletterie, Vie de Tacite.
non. Si mon fils l'apprend bien, j'ai résolu de lui donner quelque profession utile, comme celle de barbier, de crieur public, ou tout au moins d^avoçat ^. » La lecture des Atmales suffirait pour le prouver, si nous n'ayions encore le Dialogue des orateurs. Que ne dit pas Aper pour détourner Matemus de la poésie qui laisse ses nourrissons mourir de, faim ? La parole, au contraire, a permis à deux orateurs du temps, Marcellus Eprius et Yibius Crispus, d'amasser 3,000,000 de sesterces*. Sans naissance, sans fortune, sans mœurs l'un et l'autre, en disposent-ils moins, grâce à leur talent, de toutes les faveurs de Vespasien? Ne voit-on pas leur maison pleine à la fois d'honneurs, de titres, dé richesses ? iLes premiers personnages de l'empire ne doivent-ils pas leur élévation au barreau, à l'étude de l'élo-^ (|uence ? Il semble donc que, pour la parole du moins, il y aura exception? Nullement : le ver était au cœur de l'éloquence judiciaire, comme de tout le reste.
Les ancienne^ formes elles-mêmes, si favorables au talent (»ratoire, ne sont plus. Jadis on n'était pas forcé de parler dans un très-petit nombre d'heures ; on pouvait aisémeht faire remettre une cause ; chaque orateur donnait à son discours l'étendue qu'il jugeait convenable ; le nombre des avocats comme des jours que durait un procès, n'était même pas déterminé ^. Cicéron, il est vrai, désapprouve formellement et avec raison qu'une cause occupe plu* sieurs avocats : « Rien, dit-il,) de plus funeste, w^/tosivs *. ■» n reproduit ailleurs >' la même plainte par 1$ bouche de l'on de ses interlocuteurs : ^ Lorsque l'on emploie plusieurs avocats, dit-il,' ce qui ne m'a jamais plu, jmMf mihinunquamplaeuitf on fait parler d'abord celui qui passé pour le plus faible, » et dans le Brutus ^ il dit expressément
ï Pétrone. — « Dial. 8. — ' Dial, 38. — * Brut., 57. — » Dtf Orat., II. - « C. 88.