PART. VI. — U. CAÏUS LICINIUS CALVUS
un levain d'envie injuste et malséante dans ce dénigrement continuel dont CalvuspoursuivaitCicéron, duquel «il jugeait la parole lâche et flasque, solutani et enervem *, tandis que Fimmortel orateur ne craignait pas, lui, de reconnaître les mérites de son rival. Quoi qu'il en soit, au siècle d'Auguste et longtemps après, ces deux noms furent prononcés avec un respect à peu près égal. « J'ai trouvé des gens qui met- Jtaient Calvus au-dessus de tous les orateurs. Le fait est que sa parole est pure, élevée, châtiée, souvent véhémente *. » « La mort l'aïu-ait mal servi, (i supposer qu'il eût ajouté, non retranché â son éloquence. » Quîntilien a raison et confirme par cette dernière réflexion le jugement que nous avons porté sur le talent de Calvus. Le Dialogue des orateurs est plein d'éloges pour lui, et Pline le Jeune, qui s'est déjà déclaré son disciple en poésie, l'avoue hautem^t pour son maître dans l'art de la parole. « J'ai essayé d'imiter Démosthènes, toujours ton modèle, écrit-il à Arrien, et Calvus qui est le mien depuis peu, mais dans les figures de langage seulement:; car il n'est donné qu'à bien peu de s'élever à la hauteur de tels -modèles ^. » Ainsi, l'admiration est égale au >moins à la critique, et il est certain que dans les extraits qui nous en restent, on trouve une langue singulièrement incisive dans sa sobriété. « Juges, s'écriet-il dans son affaire contre Vatinius, vous savez qu'il y a eu brigue, et tout le monde sait que vous le savez *, » ne craignant pas d'intimider de la sorte les juges euxmêmes. Une autre fois, s'adressant à son adversaire, il nous donne, suivant Quintilien, un bel exemple de communication^ pour parler comme la rhétorique : « Dépouille toute pudeur, ose dire que tu mérites la préture plus que Caton *. »
* DiaL \S. — 2 Quint., x, 1. — » i, 2. — ^ Sén. à Luc, 9i.— » Imt. Or., IX, 2.
2i0 l'éloquence sous les césars..
Les qualités bonnes ou mauvaises de Calvus ainsi reconnues, passons aux causes dont le souvenir tout au moins est resté dans l'histoire. D'après le Dialogue^ Calvus aurait laissé vingt et un plaidoyers, qui lui auraient survécu jusqu'à Vespasien, mais parmi lesquels un ou deux seulement obtiennent l'approbation d'Aper, qui le range, il est vrai, parmi les anciens. « Combien peu de lecteurs, dit-il, pour les discours contre Asitius ou contre Drusus *. » Il aurait pu en dire autant du plaidoyer pour Messins, le même probablement que Cicéron défendit devant le préteur P. Isauricus, l'an 54 avant Jésus-Christ. Quant à l'affaire de Vatinius, lieutenant de César plus fameux par ses débauches que par ses exploits, c'est autre chose : elle a fait la réputation de Calvus comme orateur. Aussi Aboyez comme Apcr change ici de langage : a Les hommes d'étude ont tous entre les mains les discours prononcés contre Vatinius, le second surtout. C'est que le style et les pensées en sont riches, colorés, appropriés à l'oreille du juge; on y trouve la preuve que Calvus avait bien le sentiment de la perfection, et que, pour arriver à une éloquence plus haute, ce n'était pas l'intention, mais la nature et la force qui lui manquaient. » Aper devrait avoir plus d'indulgence pour un talent qui ne s'était pas encore épanoui ; aussi Messala s'empresse-t-il de déclarer plus bas que de son temps on lisait encore ce plaidoyer avec admiration *. Il y eut, avons-nous dit, deux discours contre Vatinius, mis en cause en 58 pour crime de lèse-majesté, et en 54 pour brigue. Dans le second, tant admiré par l'antiquité, Calvus, qui éprouva toute sorte de difficultés dans sa poursuite, se plaignait à bon droit de l'état d'un pays, où les grands coupables échappaient à une juste condamnation en corrompant les juges.
i Dial. 21. — « Dial. 34.
PART. VI. — m. MUNATIUS PLANCUS. 2ii
Le rhéteur Aquila Romanus, à propos de la gradation *, nous a conservé un fragment bien court, hélas ! mais précieux où Calvus exhale celte plainte indignée : Non ergo magis pecuniarum repeiundarum quam mojestaiis; neque majestatis magis quam Planciœ legis; neque Planciœ legis magis quam ambitûs; neque ambiiûs magis quam omnium legum ommajudiciaperierunt. Vatinius, en effet, partisan fougueux de César, ancien questeur, était arrivé à la préture par la brigue et la corruption, et Calvus eut beau déployer contre lui toutes les foudres de son éloquence, il n'en devint pas moins consul plus tard, grâce à l'appui du Dictateur. Mais le mauvais citoyen rehaussa le mérite du grand orateur, en fournissant à son talent une heureuse occasion de se montrer sous son vrai jour. Calvus, de sa nature, était fait pour l'attaque, et sans ime mort prématurée, il serait sans doute devenu, comme Cassius Sévérus, l'orateur de l'opposition. Peut-être vaut-il mieux encore pour sa gloire qu'il n'ait pas vu les jours sombres de l'empire, et qu'il soît resté dans la ligne des Cicéron et des Hortensius.