‹ L'éloquence sous les CésarsChapitre 64 sur 106 · II, C · texte numérisé non relu

II, C

PART. VI. — III. MUNâTIUS PLANCUS. 21o

reparaît dans la guerre entreprise contre Octave par Lucius, frère d'Antoine, et par Fulvie, sa femme; comme lieutenant de son mari, Fulvie le fait marcher au secours de Lucius, assiégé dans Pérouse. En route il détruit une légion que César envoyait à Rome. Mais bientôt la fortune change : Octave et Agrippa vont à la rencontre de Lucius. Plancus s'enfuit à Spolète, et, quand il apprend la victoire d'Octave, il se hâte de s'embarquer à Pouzzoles avec Fulvie, après avoir abandonné lâchement^ ôirb SeiXaç, l'armée de Lucius * . A cette lâcheté le bruit courut qu'il joignit le meurtre, à Milet, de Sextus Pompée, meurtre que rhistoire attribue avec plus de vraisemblance aux sicaires d'Antoine. Ne nous étonnons point alors qu'après avoir été comme le bouffon d'Antoine, il l'eût déjà traité à Lyon à'infâme brigand et qu'il fût venu le dénoncer à Rome : ces perpétuelles volte-face étaient dans sa nature. L'historien et Fadmirateur de l'empire, Velléius, donne de tristes détails sur cette liaison de Munatius avec Antoine. Entremetteur d'Antoine auprès de Cléopâtre, il devint le plus vil flatteur de la reine , humillimus asseniator reginœ, le plus bas de ses clients, infra seroos cliem. Ancien secrétaire du triumvir, serviteur et conseiller de ses infâmes débauches, par amour de l'argent, venalis, il descendit, pour lui plaire, jusqu'au rôle d'histrion : le corps nu et teint d'azur, la tête ceinte de roseaux, il se mit une queue pour figurer le dieu marin Glaucus et dansa sur ses genoux, genibus innixus. Malheureusement Antoine eut la maladresse de lui reprocher en pleine table ses vols et ses brigandages manifestes, et Munatius passa à Octave ; il n'y eut pas alors d'invective qu'il ne lançât au milieu du sénat contre son ancien ami absent : « Par Hercule ! lui dit un ancien préteur et l'un des pre-

* Appien, Guerres c/i;.,v.

miers delà curie, Coponius, Antoine a fait bien des choses la veille du jour où tu Tas abandonné * ! » Après Actium, Plancus rentra efn grâce auprès d'Octave, et Ton prétend que ce fut à son instigation que le sénat décerna à ce dernier le titre d'Auguste. Le maître de Rome ne fut pas ingrat à son égard et le fit censeur avec M. Lépidus, l'an 22 avant J. C. *. S'il faut en croire l'historien déjà cité, Munatius aurait été censeur une deuxième fois avec un certain Paulus : a Cette censure, dit Velléius ', se passa dans la discordé ; elle ne fut pas à l'honneur des deux magistrat^, dont l'un n'avait pas l'énergie d'un censeur et dont l'autre (Plancus) n'en avait pas la conduite, vUa rfeesse/; ce dernier devait craindre de ne pouvoir faire aucun reproche à la jeunesse, qui pouvait lui rétorquer un blâme dont sa vieillesse n'était pas exempte. » Il faut avouer qu'Auguste n'était guère difficile sur le choix de ses créatures. Telle est, peu s'en faut, sa carrière politique, carrière peu honorable, mais commune alors que, suivant l'expression de Tacite, tous les ordres se précipitaient à l'envi dans la servitude, in servitium ruere.

Sa carrière oratoire ne fut pas non plus sans éclat. Nous avons dit qu'il avait été de bonne heure le disciple et l'ami de Cicéron. Saint Jérôme le cite comme un grand orateur, orator insignisy vers la 181' olympiade, ou l'an S2 avant Jésus-Christ. Lorsque l'âge et le régime introduit par Auguste lui firent des loisirs forcés, suivant un exemple alors général, il ouvrit une école de déclamation, où il s'acquit encore une belle réputation, summus declamator *. On sait qu'il fut le maître d'Albutius, et que, suivant unehal)itude de vanité quil avait prise, l'ayant chargé de parler avant lui pour briller après plus à son aise, Albutius parla si bien, qu'il lui imposa silence. Suétone et Sénèque en font

1 VI, 83. — « Sén., ConL, i, 8. — 3 ii, 05. — * &3n., Cont, i, 8.

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pourtant un grand éloge, et Pline FAncien le €ite pour la vivacité de son esprit : « Pollion, dit-il, passait pour prépréparer contre Plancus (qu'il n'aimait pas sans doute) des discours, que lui-même ou ses enfants ne devaient publier qu'après la mort de Plancus, afin que l'inculpé ne put pas y répondre. — Iln'y a, dit Plancus, que les fantômes qui luttent conlre les morts *. » Ses mœurs valaient ses principes politiques : il vivait en adultère avec une certaine Mœvia Calla; ce qui, dans un procès, lui attira une réponse spirituelle d'un témoin. Plancus avait demandé à ce témoin, cordonnier de son état, quel était son métier : « Je manie làgalla, » répondit-il. La galla était un instmment de sa profession 2. Mais tout le bruit qui se fit autour de ^on nom, toutes ces variations politiques, tous ces succès oratoires n'empêchèrent pas, à ce qu'il semble, Plancus d'avoir une vieillesse triste et chagrine, fruit du temps, du remords peut-être, ou plutôt du regret. N'est-ce pas pour le tirer de cette tristesse, qu'Horace, son ami, l'engage à noyer ses soucis dans l'épicuréisme, qui convenait si bien aux courtisans d'Auguste ? « Aie la sagesse, lui dit-il, d'oublier dans un vin agréable et la tristesse et les ennuis de l'existence, soit au bruit des armes, soit à l'ombre de ton cher Tibur \ » On ne peut pas assigner à sa mort de date précise ; mais il est probable que Plancus ne vit pas la fin d'Auguste. Le temps n'a épargné de lui que quelques lettres entremêlées à celles de Cicéron, que quelques mots, que quelques faits dignes de mémoire. Il n'en mérite pas moins d'être cité comme un orateur illustre, nourri dans l'ancienne éloquence et vieilli dans la nouvelle.

^ Hist. naU, préf. ?4. — » Macr., Sat.y 11, 2. — « Od., î, C.

MESSALA CORViNUS.

Par bonheur, toutes les consciences n'étaient pas aussi larges que celle de Plancus, et cette sombre époque vit encore de beaux caractères. Messala Corvinus en est un.

Il appartenait à la gens Messala qui, d'après Macrobé * et d'après Sénèque *, tirait son nom de la ville de Messala ou Messana en Sicile, que prit le consul Marcus Valérius, dans la guerre contre Hiéron et les Carthaginois, 263 ans avant J. C. Est-il alors besoin de dire après Juvénal* que c'était une des premières familles de Rome ? Sa naissance, que Scaliger a mise en l'an 69 avant J. C, nous semble mieux placée par Eusèbe en l'an 60, bien que cette date ne soit pas universellement admise. Il eut pour père M. Valérius Messala, qui fut consul avec Cn. Domitius Calvinus, 83 ans avant J. C. *. Ne serait-ce pas ce Messala dont Cicéron parle dans ses lettres * et dont il dit dans le Brutus ® : « M. Messala, plus jeune que nous, a une élocution a:ssez riche, sans être trop fleurie; c'est un orateur instruit, fin, adroit, un avocat soigneux dans l'étude d'une cause, dans la composition d'un plaidoyer, qui se donne beaucoup de peine, très-occupé et très en vogue? » S'il faut s'en rapporter à Asconius, il fut au nombre des six avocats qui plaidèrent l'affaire de Scaurus. L'histoire ne dit rien de l'enfance de Corvinus ni de ses maîtres ; on conjecture simplement qu'il fut disciple de Cicéron. Ses débuts dans la vie civile sont restés dans la môme obscurité. Puis tout à coup, sous le second triumvirat, on le voit porté sur les

1 Sat. I. — * De Brev, vifœ, 18. — 3 viii, 5 et 7. — * Ellendt. » M, 19. — « 70. — ' Pro Scauro.

listes de proscription ; est-ce Ja splendeur antique de sa race, ou la noblesse native de son caractère qui lui valut cet honneur? On l'ignore; toujours est-il qu'il dut la vie à l'intercession de Plancus et à une prompte fuite dans le camp des républicains, qu'il ne désavoua jamais. Il est alors à croire que son père et sa famille avaient marché sous les enseignes de Pompée, ou que lui-même avait trempé dans le meurtre de César * : quoi qu'il en soit, c'est Antoine qui le fit condamner à mort ^, Brutus lui fit un bon accueil et lui accorda bientôt un commandement et son amitié. Quelques jours avant la bataille de Philippes ; « Je t'assure, lui dit Brutus, qu'il m'arrive comme à Pompée, d'exposer malgré moi le sort de la patrie aux chances d'une seule bataille. Toutefois, ayons confiance : quelque mauvaise que soit notre résolution, il n'est pas juste de se défier de la fortune. » Telles furent les dernières paroles de Brutus ^ Messala : elles montrent quelle confiance le chef du parti avait dans un homme si jeune encore. Messala, néanmoins, combattit à côté de Cassius, qui le plaça à Taile droite avec la fraction la plus aguerrie de son armée ^. Débordant l'aile gauche d'Octave, la légion de Messala et les légions les plus rapprochées, après un léger combat d'avant-garde où elles obtinrent quelque succès, attaquèrent le camp du triumvir et firent des prisonniers. Dans le nombre se trouvait le mime Volamnius et un certain Saculio, dont Brutus ne faisait aucun cas, mais dont ses amis accusaient l'insolence et les railleries. Messala se contenta de les faire fouetter et de les renvoyer nus ; mais son ordre ne fut pas exécuté, et ces malheureux périrent massacrés par les soldats *. Plus tard, lorsque Messala se fut réconcilié avec Auguste, il lui présenta un jour un nommé Stra-

1 Dupuy, ThèsCy p.254. — « Dion, Aug., xlvii, II. — » Plut., Brutus, 30. — * Plut., id.y 45.

ton, et, les larmes aux ycu\ : « Voici, lui dit-il, riionimc qui a rendu les derniers devoirs à mon ami Brutus. » Sontce là les paroles d'un courtisan ? Dans une autre circoi>stance, Messala ne désavoua pas davantage ses anciennes liaisons républicaines ; Octave le félicitait des seiTices qu'il lui avait rendus à Actium, après avoir été à Philippes son ennemi le plus acharné : « J'ai toujours été du parti le plus juste*, » répondit-il. Après la mort de Brutus et de Cassius, Messala, qui tenait le premier rang à leur suite, refusa le commandement de l'armée républicaine, aimant mieux devoir la vie à Octave que de tenter une seconde fois inutilement la fortune des armes. Une pareille conquête fut pour le triumvir le plus doux fruit de la victoire '^. Toute-^ fois, Messala ne s'en attacha pas moins à Antoine, dont il préférait la franchise militaire au caractère dissimulé de son rival. Antoine, d'ailleurs, ne s'était pas encore prostitué aux charmes de Cléopàtre, et Messala pouvait sans honte rester soiis son drapeau, puisque c'était à lui qu'il avait livré la flotte répubhcaine, quand il avait renoncé à tout espoir de succès. Mais, après la paix de Brindes, l'illusion ne fut plus possible. Comme Asinius PoUion, Messala laissa Antoine à, ses amours et se rangea du côté d'Oc^ tave. Celui-ci ne négligea pas une telle acquisition : il ^ traita en ami et augmenta le collège des augures pour l'y faire entrer 3, honneur que Messala sut reconnaître dans la guerre contre Sextus Pompée, qu'il aida à vaincre par son épce aussi bien que par ses conseils. Dès lors, Messala fut un des lieutenants les plus actifs de l'héritier de César : l'an 32, il dompte non sans peine les Salasses, qui détruisirent une partie de son armée sous une avalanche de pierres et de rochers ; les Pannoniens et les Dalmates révoltés. L'année suivante, il seconde puissamment les efforts d'Oc-

i Plut., Brut,, 53. — * Velleius, ii. — 3 Dion, Auy., xlix, l(î.

tave et d'Agrippa pour disperser et vaincre, dans les eaux d'Actium, les forces réunies de TOrient. Octave ne put pas moins faire qUe de l'élever au consulat avec Cnéus Lentulus, Tannée de son triomphe définitif. Il alla môme, au rapport d'Aulu-Gelle *, jusqu'à l'honorer d'une statue. Là ne s'arrêta pas la carrière politique de Messala : il eut plusieurs missions importantes eti Syrie et en Egypte, comme nous l'atteste Tibulle, son ami. Le poëte refusa d'abord de l'y suivre; mais, se rendant à ses instances, il partit après lui et faillit mourir à Corcyre, d'où il lui écrit :

Ibitis iEgeas sine me, Mesaala, per undas, O utinam memores, ipse coborsque, me! *.

il rappelle dans une autre élégie ^ les hauts faits de son protecteur en Egypte, et profite de la circonstance pour célébrer en môme temps sa campagne des Gaules. Auguste, en effet, donna Corvmus pour gouverneur à la Narbonnaise et à l'Aquitaine, quelque temps après ses missions en Orient. Une victpire sur ce pays révolté lui valut môme les honneurs du triomphe, l'an 27 :

At te victriccs lauros, Messala, gerentem Portabat niveis currus eburnus equis.

Tibulle accompagna son ami dans ces dernières expéditions : « Ce n'a pas été sans moi, dit-il, que tii t'es acquis tant de gloire; j'en atteste les montagnes de Tarbes, l'Océan qui baigne la Saintonge, la Saône, le Rhône rapide, la Garonne imposante, le Carnute à la blonde chevelure, et l'onde azurée de la Loire. » Cette campagne fut la dernière de Messala : le triomphe, qui en fut la récompense, mit un terme glorieux à sa vie militaire si remplie. L'âge

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