‹ L'éloquence sous les CésarsChapitre 65 sur 106 · IX, U · texte numérisé non relu

IX, U

et la fatigue, le speclaele peut-être de la liberté mourante, tout le portait au repos.

LagueiTe n'élait, du reste, pas le seul moyen de servir les intérêts d'Auguste, bien qu'il s'en acquittât à la façon des vieux généraux de la république. Corvinus fut encore un grand personnage dans la paix. Il se rendit l'organe du sénat, quand il s'agit de décerner à Octave le titre moins odieux i'Augutsle et de Père de la patrie. « César, que ce nom, s'écria l'orateur, soit le gage du bonheur pour ta maison et pour toi. Nous croyons par ce nom faire en même temps le bonheur de la répubUque ; voilà pourquoi le sénat d'accord avec le peuple Romain te salue Père de la patrie *. » Le premier il exerça la préfecture de Rome, mais s'en démit six jours après son entrée en charge, soit, comme le dît Tacite 2, qu'il ne fût pas capable de la rempUr, soit /plutôt qu'il jugeât cette fonction incompatible avec la liberté, incivilem potestatem esse contes tans '. Mais, avec ousans magistrature,Messala fut toujours un des membres influents du sénat, et sa clientèle s'étendait au loin dans les provinces. Nous en trouvons une preuve dans le fait suivant : Hérode, fils d'Antipater et tétrarque de Judée, chassé par Antigone, le protégé.des Parthes, vient à Rome implorer du secours. « Jfessala et Atritanus l'introduisent au sénat et représentent avec de grandes louanges les services que son père et lui avaient rendus au peuple romain. Hérode est déclaré roi par Auguste *. » L'avis de Corvinus était donc d'un grand poids aux yeux du sénat comme du nouveau maître. Ce n'était pourtant pas, on l'a vu, un homme habile à flatter ; loin de là : il garda toute sa vie une indépendance de caractère qui lui faisait peu rechercher les courtisans en faveur; il ne fraya jamais avec

1 Siiét., Aug.^bS. — * Ann.y vi, 11. - » Chronique d'Eus. — * Josèphe, Ant. xiv, 2C.

Mécène, par exemple, parce qu'il sentait en lui le partisan dévoué du réginae impérial *; tandis qu'il fut Tami d'Agrippa, dont il partageait môme Thabitation. Chose singulière à ce propos ! Proscrit par Antoine, il le supplanta au consulat Tannée môme de la bataille d'Actium, et hérita de sa maison sur le Palatin qu'Auguste lui donna de moitié avec son gendre, et dont il lui paya l'équivalent, lorsqu'elle eût été consumée par la foudre *. Corvinus doit donc être considéré comme un caractère à part, au milieu de cette foulQ d'àmes basses ou faibles qui mettaient leur bonheur dans une obéissance toute monarchique. Simple particulier, il fut probablement heureux ; sa femme Térentia, la seule dont l'histoire fasse mention, eut la rare . fortune d'avoir été unie aux trois plus beaux génies de son siècle. Successivement épouse de Cicéron, qui la répudia comme altière et prodigue, de Salluste, l'ennemi juré de son premier mari et dont elle n'eut pas d'enfants, Térentia fut encore la femme de Messala. Elle n'en resta pas là cependant : ayant survécu à son troisième mari, elle ne craignit pas d'épouser en quatrièmes noces Vibius Rufus, et ne mourut, suivant Eusèbe, qu'à l'âge de cent dixsept ans« Corvinus en fit la connaissance dans la maison même de Salluste, qui passa les neuf dernières années de sa vie entre Uétude, les plaisirs et la société des gens de lettres, de Cornélius Népos, de Nigidius Figulus, d'Horace, entre autres. Il est à présumer alors qu'il l'épousa vers Pan 36, date de la mort du grand historien. Térentia eutelle, aux yeux de Messala, plus de qualités qu'aux yeux de Cicéron ? Nous l'ignorons ; on ne pourrait môme pas affirmer que Messalinus etMaxime, qu'Ovide nous donne pour les fils de Messala, soient nésde Térentia. Quoi qu'il en soit, l'estime générale dont jouissait Corvinus, les amitiés nombreuses

ï EUendt. — 2 Dion, Aug,, lui, 27.

TU l'éloquence sous les césabs.

(|u il .sY*tait crées, permettent de croire que sa vie, quoique longue, se passa sans trouble et sans orage. On sait Tintimité qui le liait à Auguste, à Agrippa, à Salluste, à Tibulle ; ce dernier a rempli plusieurs élégies de son éloge et lui consacre même tout un panégyrique, où il ne retrace, au reste, que son portrait fidèle. Mais, à l'approche de sa fln^ ses facultés, autrefois si brillantes, s'éclipsèrent tout à coup : « deux an» avant sa mort il perdit la mémoire et Tintellif;ence au point de pouvoir à peine enchaîner quelques mots les uns aux autres *. » Pline affirme même qu'il avait oublié jusqu'à son propre nom*. Pour comble d'infirmités, il lui survint à l'épine dorsale un ulcère, qui le porta à se donner la mort en s'abstenant de nourriture, à la soixantedouzième année de son ûge, douze ans après Jésus-Christ. Au sujet de cette mort, il ne faudrait pas trop prendre à la lettre le passage du Dialogue, où Aper déclare que Mesçala Corvinus ne vécut que jusqu'au milieu du principat (tAu^ (juste •', bien que l'orateur se soit dans tous ses exordes e\cui.é sur la faiblesse et le mauvais état de sa santé : le témoignage d'Eusèbe est positif et Fabricius le confirme.

Comme orateur, Messala Corvinus ne fut ni moins digne ni moins élevé : seul avec Pollion, il mdrclia sur les traces du grand citoyen dont il passe pour le disciple. La noblesse de son origine qui remonte aux fondateurs même de la république, et de son âme qui resta pure au milieu des ci'imes et des turpitudes de cette époque de transition, se reproduisit dans son éloquence, que Tibulle préfère à celle d'Ulysse, et que Quintilien compare à celle d'Hypéride. Seul, sous Auguste, il ne craignit pas d'aborder les causes politiques: il avait assez de modération dans l'esprit, de loyauté dans le caractère pour les affronter sans péril. « Nul

» ri,r(m* d'Eus, — « vu, ?4. — » Dial. 17.

autre mieux que toi n'est à même de maîtriser les frémissements de rinconstante multitude, d'apaiser la colère du juge, de le toucher par la douceur de son langage, » dit avec raison Tibulle dans son Panégyrique *. La douceur, en eJBfet, etla gravité noble nous semblent l'apanage de cette parole abondante et facile, mais toujours élevée. Quintilien pense comme le poëte. A propos de discours grecs que Messala, sous forme d'exercice, traduisait en latin : «Il en a laissé plusieurs dans ce genre et si bien réussis, qu'il lutte de délicatesse et de simplicité, s«6a7t7a/c, avec la fameuse oraison d'Hypéride pour Phryné, » lisons-nous dans le rhéteur ^. Plus haut ^ Quintilien n'avait-il pas déjà dit : « La parole de Corvinus était brillante et sans fard ; c'était comme une image de sa noblesse; mais elle man- (|uait de véhémence, viribus minor?y> Aper est à peu près du môme avis : il trouve dans l'éloquence de Corvinus plus Aq maturité que dans celle de dcérow, plus de douceur et de travail dans le style *. Peu s'en faut qu'il ne l'approuve comme un moderne : « Il n'a pas tenu à lui qu'il n'ait montré l'éclat et la richesse de notre siècle *. » Mais, comme pour sa thèse il est obligé de trouver à blâmer dans un ancien : a Qui supporterait aujourd'hui, s'écrie-t -il, un orateur s'excusant dans ses exordes sur la faiblesse de sa santé^?» Quintilien, l'ennemi des modernes, n'estime pas si mauvais que Ton commence par se reconnaître impuissant d'une manière ou d'une autre à lutter contre le talent de l'adversaire '', Quoi qu'il en soit, il est certain que Messala présentait le modèle achevé de cette éloquence insinuante et polie, si différente de la parole âpre et sévère de Pollion : aussi briUa-t-il plus dans les discussions calmes du Sénat que dans les luttes animées de la tribune. C'était un esprit

» IV, 1. — i X, 5. — 3 X, I . — V Dial. IS. - * Dia/, 22. — • Dial, 20. Inst. (h\y VI, 1.

accompli en toutes sortes de connaissances, un goût infaillible, qui parlait la langue latine dans toute sa fleur. Voflà pourquoi, lorsqu'il entendit déclamer l'Espagnol Latro, il s'écria : « Il est éloquent dans son idiome ^; )» reconnaissait par là son talent, mais critiquant son style. Cette pureté de langage n'a pourtant pas empêché Quintilien de hii reprocher certains termes, entre autres, gladiola^ reatufhy comme hasardés • ; mais le rhéteur se montre ici par trop rigoureux, et nous nous permettrons d'en croire plutôt Sénèque le Père qui l'avait entendu. L'antiquité, d'ailleurs, est unanime sur le compte de Messala Corvinus. Silius, assez pauvre pôëte, mais qui avait étudié l'art oratoire avec quelque profil, a trouvé le moyen de le nomâiér :

Egrcgius lingiiœ, nomenquo superbum Corvinus •*».

Rutilius Numatianus, au quatrième siècle, en fait souvent l'éloge :

Hic et prœfecti niitu pr»toria roxit, Sed menti et lingue gloria major inest.

Il fallait donc que l'œuvre de Messala fût encore bien vivante dans les esprits, pour que, quatre siècles après sa mort, le polHe de Toulouse en ait fait une pareille mention. Mais qu'est-il besoin de tant d'autorités? Celle d'Horace, que nous avons cité parmi les familiers de l'orateur, suffit à consacrer sa mémoire. Il en parle une fois comme d'un avocat :

Quum Podius causas exsudet Publicola, atque Corvinus *.

» Sén., Cont,, ii, (2. — « viir, 3. — » Bel. Pun., v. - * Sat. i, 10.

Il le nomme plus loin dans la compagnie de PoUion, cet autre noble héritier de la vieille éloquence :

Ambitione relegatA, te dicere possum, .

Pollio, te, Messala^ tuo cum fratre ^ ?

Quel est ce frère dont parle Horace ? Thistoire n*en dit rien, et proT)ablement il n'a dû qu'à Messala d'êtle ainsi nommé par le poëte.

Outre la guerre et l'éloquence, Corvinus, suivant une coutume alors générale, cultivait encore la poésie, comme * l'avance quelque part, pour excuser ses petits vers, Pline le Jeune *. Nous en avons une preuve plus convaincante. Ovide, contemporain de l'orateur, dit, en s'adressant à son fils Messalinus : a Ton père n'a pas renié notre amitié, lui, le conseiller^ l'auteur et le flambeau de mes études, lui, dont j'ai accompagné les funérailles de mes larmes ^, » Dans une autre pièce qu'il envoie à Maxime, frère de Messalinus : a Ton illustre père, lui dit-il, la gloire de l'éloquence romaine, fut le premier à me conseiller de livrer mes vers à la publicité, à guider mon talent *. » Pour conseiller, pour diriger ainsi un poëte de la force d'Ovide, Corvinus ne devait pas être lui-même étranger au culte de la muse. Dans une élégie sur Messàla, qu'un érudit du dix-septième siècle * attribue, mais sans motif, à Virgile, nous lisons enfin le passage suivant, qui confirme les témoignages précédents :

« Pauca tua in nostras veuerunt carmina chartas, Carmina tum linguà» tum sale Gecropio, Carmina quœ Pylium, sseclis accepta futuris, Carmina quse Pyliiim yincere digna senem. »

L'histoire aussi fixa Tattention de cette sérieuse et grave

iSaL,l,10. — «V, 3. — «Ponr., 1,8.— */c/., 11,3.— »Barth.,i4rfv.,iv, 12.

intelligence : comme Pollion, il transmit à la postérité le récit de ces dernières convulsions de la République, dans lesquelles il joua, pour sa part, un rôle assez noble pour nous faire regretter la perte de son travail sûr une époque qu'il devait si bien connaître. On ne peut élever le moindre doute sur cet ouvi-age dont parlent et Plutarque et Suidas. Il n'en est pas de même pour son Traité sur les familles romaines, attribué à son père. Pline l'Ancien, toutefois, semble désigner le fils dans les ^ deux passages suivants : « L'orateur Messala, dit-il, rapporte que le triumvir Antoine employait pour satisfaire d'obscènes désirs des ustensiles d'or, infamie que lui faisait commettre Cléopâtre*. » Le père de Corvinus vivait-il encore à Tépoque des déportements d'Antoine ? Était-il, comme son fils, assez avant dans son intimité pour être au fait de pareils détails ? La chose est douteuse. « On connaît, écrit Pline dans un autre livre, l'indignation de l'orateur Messala, lorsqu'il défendit d'introduire parmi les images de sa famille l'image étrangère des Lévinus. C'est pour un motif semblable que dans sa vieillesse il publia son Traité sur les familles romaines : passant, un jour, devant l'atrium de Scipion l'Africain, il s'aperçut que l'adoption par testament de Salutio, fameux par ses débauches, était une honte pour la maison des Scipion ^, » Enfin, une dernière raison, la plus concluante, â notre avis, c'est que dans cet ouvrage était insérée l'histoire de la famille d'Auguste, beaucoup trop jeune pour que le père de notre orateur, du môme âge ou à peu près et de la même opinion que Cicéron, ait cru devoir fouiller dans les archives de l'héritier de César. Vossius, il est vrai, qui s'est occupé de la question, l'a résolue dans un sens opposé: «N'allez pas, avance-t-il, juger Messala sur le Traité de la famille d'Au^

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