ASINIUS POLLION
Messala Corvinus nous amène à parler de l'un de ses amis, de ses rivaux aussi, d'Asinius Pollion, qui lui disputa la palme de l'éloquence. Né dans une famille inconnue sous la République, vers l'an 75 ou 70 avant Jésus-Christ, grâce à ses talents militaires, politiques et oratoires, il devint l'un des premiers personnages à la cour d'Auguste. Républicain d'origine et d'opinion, il n'en quitta pas moins le camp de Pompée pour celui de César : il passa le Rubicon avec le vainqueur des Gaules qui lui fit part de ses angoisses *. Avant le combat de Dyrrachium, il fut envoyé en Sicile, où commandait Caton ; Caton lui demandant si c'était par ordre du Peuple ou du Sénat qu'il mettait le pied dans une province qui n'était pas la sienne : ^ C'est, répondit-il, le maître de l'Italie qui m'envoie, » et Caton ,alla rejoindre Pompée à Corcyre ^. Asinius assista à la journée de Pharsale, sur laquelle, plus tard, il s'étendit longuement dans son histoire. « Pollion, dit Plutarque, qui combattit dans cette bataille à côté de César, affirme que les Pompéiens ne perdirent que 6,000 hommes ^. » Suétone nous a conservé un autre passage de son histoire, qui confirme également sa présence à Pharsale. « Pollion rapporte qu'à la vue des ennemis en déroute. César lui dit en propres termes : Après d'aussi grands exploits, j'aurais été condamné, si je n'avais eu recours à mon armée *. y» De Pharsale Asinius fit voile vers l'Afrique, où le parti Pompéien mieux commandé eut un instant le dessus. Au commencement de la défaite de Curion par Juba, défaite qu'il
* Plut., César. — î Appien^ ii. — 3 Vie de Pompée, — * Siiét., Ces,, 30.
partagea, PoUion se jeta, avec une poignée de fuyards, dans le camp d'Utiquc, de peur que Varus, apprenant le succès de son collègue, ne vînt y tenter un coup de main. Mais, lorsque l'armée de Curion fut détruite, et que Flamma, gouverneur d'Utique, en fut parti avec la flotte sans prendre à terre un seul fantassin, il alla sur une^barque à bord des vaisseaux marchands qui stationnaient dans le port, et les conjura d'aborder pour sauver ses troupes ; ce qui n'empêcha pas la plupart des soldats de périr dans cet embarquement précipité, et les nobles efforts d'Asinius de rester sans résultat *. Nous le retrouvons un peu plus tard, en Espagne, lieutenant de César, qui l'y avait opposé aux fds mêmes de Pompée. Par malheur, il. n'avait pas assez de forces pour défendre la Bétique où il commandait. En l'absence de Sextus Pompée, il se hasarda au siège de Carthagène, ne réussit pas à la prendre et provoqua ainsi le retour de l'ennemi, qui vint l'attaquer avec une armée supérieure. Vaincu sur les bords du Bétis, il se débarrassa de son costume militaire, pour fuir avec plus de sécurité» tandisqu'un de ses homonymes, chevalier distingué, tomba ^ percé de coups à sa place ^. C'était à la veille de marcher; contre les Parthes que le Dictateur l'avait envoyé dans l'Espagne Ultérieure, en même temps que-Lépidus dans la Citérieure. Après les ides de Mars, le rôle d'Asinius grandit encore : les trois légions qu'il ^tvait -eu Espagne, le firent rechercher et par Antoine et par le Sénat ; de sa décision, en effet, allait dépendre pour Je Sénat ou la défaite ou la victoire. A cette occasion Cicéron lui adressa la coirespondance que le temps nous a conservée, et qui ne montre pas Asinius sous un jour favorable. « Je t'écrirai, dit Asinius à Cicéron, le plus souvent que je pourrai. Ma nature et mes goûts m'entraînent au désir de la paix et de la,
1 App,^ II. — 2 Dion, Aug,y lO.
PART. Vf. — VI. âSINIUS POLLION. 235
liberté. Aussi ai-je bien souvent déploré le commencement de cette guerre civile (d'Antoine contre Dec. Brutus). Comme je ne pouvais être d'aucun parti, vu les puissantes inimitiés que je me suis attirées des deux côtés, j'ai déserté le camp où je ne me savais pas à l'abri des pièges
, que l'on nie tendait. J'ai gardé rattachement, la foi la plus inviolable à César, qui, me connaissant à peine, me traita toujours comme ses plus anciens amis. Si nous sommes sur le point de retomber encore au pouvoir d'un seul, je me déclare contre- lui, quel qu'il soit ; il n'est pas de péril
• que je ne sois prêt à affronter pour la liberté. Mais les consuls (Hirtius et Pansa), ni par décret du Sénat, ni par lettre ne m'ont tracé mon devoir. On sait et personne n'en doutera, qu'à Cordoue, en pleine assemblée, j'ai déclaré que je ne remettrais la province qu'à l'envoyé du Sénat *. » La lettre suivante, écrite aussi à Cordoue sous la date de juin, n'a d'autre intérêt pour nous que de nous montrer Asinius refusant ses trois légions aux sollicitations de Lépidus et d'Antoine, qui l'ont jusque-là empêché de rejoindre l'armée du Sénat. Nous lisons dans la troisième : « Que ne m'a-t-on rappelé en Italie parle même décret que Plancus et Lépidus ! Assurément la République n'eût pas éprouvé une pareille perte (la mort des consuls). Je neveux ni manquer, ni survivre, à la République. » Toutefois, il vient d'insinuer adroitement qu'il a pour Antoine autant d'amitié que Plancus ; il semble préparer une excuse pour la conduite qu'il va bientôt tenir. Cicéron fut aveugle jusqu'au bout sur les menées d' Asinius comme sur celles de Plancus. Brutus lui-même, assiégé dans Modène, semble ne pas douter du bon vouloir de Pollion par le doute qu'il manifeste sur Lépidus 2. Ils furent cruellement déçus tous deux : Pollion passa à Antoine avec deux légions et s'en-
» Cic, Lett. X, 31. — î Cic, LetL xi, 9.
tendit avec Plancus, qui suivit son exemple *. En face d'une telle trahison, le Sénat ne vit rien de mieux à faire que de rappeler d'Espagne Sextus Pompée, contre lequel Asinius avait fait comme préteur une campagne remarquable, malgré sa défaite du Bétis. Quelque temps après, à la tête de sept légions, après avoir longtemps retenu la Vénétle au pouvoir d'Antoine et s'être couvert de gloire sous les mursd'Altinum et d'autres villes, il alla rejoindre Antoine, son ami. En route, il se rallie au triumvir Domitius,che{ de la flotte républicaine, qui s'était séparé de son parti après la mort de Décimus Brutus ^. Macrobc n'est pas aussi élojçieux pour Pollion en cette circonstance. « Il contraignit durement, dit- il, les habitants de Padoue à lui fournir des armes et de l'argent ; les habitants échappant à la rigueur par la fuite, Asinius promit une récompense et la liberté aux esclaves qui livreraient leurs maîtres ; pas un esclave qui ne restât fidèle ^. » Après le désastre de Brutus et de Cassiufe, Pollion, de retour en Italie, ne tarda pas à recevoir la récompense d'une constante fidélité aux Triumvirs : Tan 40 avant Jésus-Christ, l'année même de la guerre folle de Pérouse, et au moment où Ventidius, lieutenant d'Antoine, repoussait les Parthes de la Syrie, il fut nommé consul avec Cnéus Calvinus. Il est question, dans le Monument d'Ancyre, d'un second consulat d' Asinius PoUion avec Censorinus, consulat évidemment de beaucoup postérieur, puisqu'il coïncide avec le recensement que fit Auguste des citoyens Romains. Les Parthini, peuplade assez obscure de la Dalmatie, profitant des circonstances, entraînèrent cette province dans leur révolte, et pour les ramener au joug, Pollion fut obligé de leur livrer plusieurs combats *. Après la prise de Salone, capitale du pays, il
* App., II. — « Velléius, ii. — * Saturn., i. 11. — * Dion, Aug.^