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XLVIII

obtint d'abord une couronne de laurier, puis les honneurs du triomphe. Il eut, la même année, un fils qu'il appeJa Saloninus en souvenir de sa victoire et dont Virgile célèbre la naissance ^ A la suite de son triomphe sur les Dalmates, Pollion, voyant la discorde éclater entre Octave et Antoine, ne voulut plus prendre parti ni pour l'un ni pour l'autre ; il s'entremit pourtant pour amener entre eux la paix de' Brindes. Mais ce fut là son dernier acte politique : il resta désormais en Italie, pour ne pas être témoin de l'opprobre de son ancien ami, honteusement attaché au char de la reine d'Egypte. A l'approche de la guerre d'Actium, Octave, qui partait pour l'Orient, voulut entraîner Pollion : « Les services qne j'ai rendus à Antoine, répondit Asinius, les bienfaits que j'en ai repus, sont trop considérables pour que je prenne part à votre lutte ; je serai la proie du vainqueur 3. » Neutralité honorable, qui ne l'empêcha pas de devenir bientôt après l'ami, le conseiller intime de l'heureux Octave. Tout en étant fidèle à son passé, à ses opinions, Asinius exerça jusqu'à sa fin une influence utile, mais non à la manière de Mécène, dont le seul but était de faciliter par l'abaissement des caractères et par les séductions de la paix les nouvelles institutions d'Auguste. Pollion subit le gouvernement impérial, il ne l'accepte pas : il regrette la République, qu'il aurait dû mieux servir. Chose étonnante ! Auguste reste son ami, comme l'ami de Messala, dont les opinions étaient encore plus tranchées. H l'invite à bâtir le temple de la Liberté ^ ; mais quelle liberté! Nous voyons Hérode, tétrarque de Judée, envoyer ses deux fils, Alexandre et Aristobule, à Rome pour faire leur cour au nouveau maître, et les adresser d'abord à Pollion, son hôte, qui leur avait préparé un logement. Il suffit que Pollion les présente, pour qu'Auguste

i EgL, IV. - 2 Vull., II. — 3 Snét., Aug,, 29.

les loge dans son propre palais ^ Môme du vivant d'Atttoine, Octave avait tout* fait pour gagner un tel homme. Lorsque Virgile se fit produire auprès d'Octave pour sauver son modeste patrimoine,^ le jeune triumvir s'empressa de le recommander à Pollion, qui, par une circonstance singulièrement heureuse, vint commander dans la Gaule Cisalpine comme lieutenant de Marc^ Antoine, Fan 42, après l'assassinat du Dictateur. Virgile en' témoigna sa reconnaissance dans son églogue d'Alexis, par ce vers :

Pollio amat nostram, quamvis est rustica, iDiisam^

et par la pièce déjà citée, où il célèbre la naissance de Saloninus. Mais Pollion ne se laissa jamais prendre entièrement aux amorces d'Octave ; le Triumvir ayant, un jour, composé contre lui des vers satyriques : «Pour moi, dit Pollion, je me garde de répondre; car il n'est pas facile d'écrire contre qui peut proscrire^. » Il ne conserva pas moins sa Ubre allure, lorsque la victoire d'Actium porta le dernier coup à ses idées les plus chères. C'est qu'aussi l'âme du maître s'était singulièrement adoucie. « L'historien Timagène avait parlé contre Auguste, contre sa femme, contre toute. sa famille, et ses paroles n'avaient pas été perdues. Auguste lui donna plusieurs fois le conseil. de modérer sa langue et finit par lui interdire sa maison. Timagène vécut depuis dans l'intimité de Pollion. Auguste i^e s'en plaignit jamais : il se contenta de dire à Pollion qu'il nourrissait dans sa maison une bête féroce. PoUion allait s'excuser, quand le prince, l'arrêtant : Jouis de ton ami, lui dit-il, jouis-en. — Si tu l'exiges. César, je vais lui interdire aussi ma porte. — Pour que j'amène entre vous une réconciliation, sans doute? — Pollion, en effet, avait

1 Josëphe, Ant, Jud., xv, 13. — * Macrobe, ii.

quelquefois à se plaindre de Timagène, et il ne s*était remis avec lui, que lors de la rupture de Timagène avec César *. » Ces derniers mots sont caractéristiques. Sénèque le Père parle aussi de cette intimité orageuse qui liait Timagène à Pollion. « PoUion entrait souventen lutte avec cet homme à la parole piquante et qui était trop libre, sans doute parce qu'il ne Tétait pas lui*-même depuis longtemps. De captif devenu cuisinier, de cuisinier porteur de litière assez heureux pour arriver à Tamitié d'Auguste, ce Timagène faisait si peu de cas de ses deux conditions, que, lorsque le prince lui eut interdit sa maison, il brûla le récit qu'il avait fait de ses exploits, comme pour lui interdire à son tour son génie. C'était, au reste, un esprit éloquent, caustique, médisant mais avec finesse ^. Un pareil homme convenait à l'âme désabusée, quelque peu aigrie d'Asinius, qui ne pouvait pardonner à Auguste d'avoir étouffé la liberté. A quelle époque mourut Asiniùs ? Selon toute apparence, vers les dernières années du règne d*Auguste, comme l'affirme l'auteur du Dialogue *. D'après Eusèbe, il s'éteignit dans sa campagne de Tusculum, à l'âge de 70 ans, vers la 195' Olympiade, qui correspond à peu inrès à Tan vi de notre ère. Eusèbe nous semble en complet désaccord avec Valère-Maxime qui dit, au sujet de Pollion : « Numer&sœ vivacitatis haud parvum exempium *. : » Ges expressions ne seraient guère de mise si Pollion n'i&vÂit eu que 70 ans; tout en acceptant comme probable, sinon comme certaine, la date que saint Jérôme assigne à sa mort, il faut croire qu'il n'a pas suffisamment connu celle de sa naissance que nous avons placée, avec la plupart des critiquée, entre l'an 75 et l'an 70 avant Jésus- Christ; ce qui donne bien à sa vie la durée qui lui est communément accordée.

1 Sén., De Ira, m, 23. — « Contr,, v, 4. — > Ch. xvii. — * vm, U.

Après l'homme politique, examinons l'homme de lettres, le protecteur et l'ami des arts.

Nous savons qu'Asinius Pollion le premier loua une salle et des banquettes pour y étaler devant des amis de choix sa gloriole littéraire, et qu'il mit ainsi les lectures à la mode; depuis, la récitation tint heu de Comices, la chaire du lecteur remplaça la tribune aux harangues. Le premier encore il établit à Rome une bibliothèque publique avec l'argent pris sur les peuples qu'il avait vaincus. Si l'on peut, à bon droit, critiquer sa première fondation, il faut lui savoir gré de la seconde, faite pour dissiper les ténèbres et pour faciliter à la foule des connaissances qui n'avaient été jusqu'alors que le privilège de quelques esprits. Il faut aussi lui savoir gré d'avoir placé dans cette bibliothèque la statue du plus grand et du plus noble savant de Rome, de M. Varron qui vivait encore.. « Ce ne fut pas pour Varron une moindre gloire de recevoir du premier des orateurs du temps une pareille couronne, que d'avoir mérité la couronne navale que le grand Pompée lui décerna dans la guerre contre les pirates *. » Pline nous dit, dans un autre passage, qu'outre les livres et les manuscrits, se voyaient dans les bibliothèques fondées par Pollion ou à son exemple, les statues en or, en argent et en bronze non-seulement des grands hommes du temps, mais encore des génies 4e l'antiquité, <Miont Asinius fit ainsi comme une république ^. » C'est qu'Asinius avait le goût et l'idée des belles choses ; or en est-il de plus belles que les arts? Sa position de grand seigneur lui permettait, en outre, de satisfaire ce goût naturel, qu'il développa par de constantes études. Aussi, dans ses vastes demeures abondaient les œuvres de Praxitèle, les Ménades, les Thyades, Silène; Apollon, Neptune ; les deux

* Pline rAncien, vu, 30. — * Id,, xxxv, î.

Chamétères et le Canéphore de Scajpos; là Vénus de Céphissodore; les Centaures montés par des nymphes d*Archésitas ; les Thespiadesde Cléomènes, etc. *. Pline assigne à la collection de ces divers chefs-d'œuvre, aujourd'hui perdus, deux motifs, la passion, aerem tehêmendam^ et la vanité, dont Asinius ne fut jamais exempt, monumenta sua voluit «p^c/ari. Par malheur, une pareille vanité devenait de nioins en moins commune dans cette société romaine qui se plongeait tous les jours davantage dans les jouissances matérielles. Et puis, Asinius n'avait-il pas tout ce qu'il faut pour être le modèle des amateurs? N'était-il pas historien, poète, orateur à la fois?

Après la bataille d'Actium, quand il eut dit aux affaires un étemel adieu, il consacrai ses loisirs à la composition d'une histoire contemporaine, qui comprenait les guerres civiles depuis le consulat de Métellus et d'Afranius ; histoire qui n'avait pas moins de 47 livres * et dont nous avons déjà cité deux fragments. Crémutîus Cordus, accusé sous Tibère d'avoir appelé Cassius et Brutus les derniers des Romains, allègue pour sa défense les hommages que leur a rendus PoUion. Dans sa description de la Gaule, le géographe Strabon le cite, mais pour le réfuter : « Asinius prétend que la longueur du Rhin est de 6>000 stades; mais il se trompe. » Appîen et Suétone le rappellent et l'ont sans doute mis à contribution ; Valère- IHaxime * en vante le 3« livre. Horace, ami de l'auteur, est encore le plus explicite au sujet de cette histoire : « Tu traites un sujet plein de périls et tu marches sur des cendres mal éteintes, i> lui dit-il *. Il y avait bien, en effet, (juelque hardiesse à raconter des guerres, des crimes si récents", mais Pollion était au-dessus de la crainte : il ra-

* Pline rAncien, xxxvi, 5. — * Suidas. — » Liv. VIII. — * C</rw., H. 1.

conta ce qu'il crut être la vérité. Il usa des conseils du grammairien Âtéius Philologus, qui avait déjà prêté son concours à Salluste, dont il avait fréquenté la maison. Là ne se bornèrent pas ses travaux historiques : Suidas fait mention d'une histoire grecque pour la première fois écrite en latin, et il la lui attribue. Il est certain aussi qu'il écrivit une cri tique des œuvres de Salluste, dont nous trouvons un fragment dans Suétone : « Âsinius Pollion, quand il blâme Salluste d'avoir affecté les archaïsmes, s'exprime ainsi sur Atéius Philologus : — In eam rem adjutorium eifeeit maxime quidam A teita Philologus^ nobilis grammaticus,declamantium deindeadjutoratqueprœceptor^ ad summam Philologus abiemet nominatus, » Je m'étonne d'autant plus que Pollion l'ait soupçonné d'avoir fait pour Salluste une collection de vieux mots et de vieilles flgures, qu'il savait fort bien qu' Atéius ne lui donnait à lui-même d'autre conseil que d'employer le style d'usage et d'éviter l'obscurité de Salluste et la hardiesse de ses métaphores ^. Aulu-Gelle fait allusion à cet opuscule, lorsqu'il reprend Asinius d'avoir reproché à l'auteur de la Guerre de Jugurtha la locution in transgressu, en parlant d'une flotte ^. Cette œuvre, il faut le reconnaître, ne fait pas honneur au goût ordinairement si fin et si déUcat de Pollion ; elle ne fait pas honneur surtout à son caractère, en cela bien inférieur à celui de Messala : Pollion a de la jalousie, presque de la haine pour les génies qui l'ont surpassé dans les genres divers qu'il a traités lui-même. Cette jalousie le rend injuste pour les autres, aveugle sur son propre compte : il reproche à Salluste, jpar exemple, d'être le maladroit plagiaire dustyle du vieux Caton, tandis qu'il a lui-même outré l'emploi des formes archaïques et du vieux langage jusqu'à tomber dans l'incorrection : a Neque jam in nobis quisquam ferat

» Suét., Gi-amm,^ 10. — * Suits^ x, 26.

PART. VI. — VI. âSINIUS POLLION. 243

hosÇon lieu de has), lodices quenqunm idPalitoniplaceat^. » n découvre de la Patavinite dans Tite-Live, à la hauteur duquelil désespère d'atteindre. D'après lui, les Commentaires de César sont écrits avec peu de soin et respectent assez peu la vérité, parce que César a cru légèrement à ce qu'avaient fait ses lieutenants, et que, soit à dessein, soit faute de mémoire, il a mal rapporté ses propres actions ^. Mais la postérité n'a pas ratifié son jugement trop sévère : aux yeux de la postérité, comme aiix yeux de Cicéron, les Commentaires sont simples, exacts, remplis de grâce, dépouillés de tout enjolivement de style et par cela même admirables ^. Je sais bien que de son temps il existait une école sottement admiratrice des Anciens, parce qu'il en existait une autre qui les dénigrait plus sottement encore, et qu'Asinius penchait pour la première ; mais la raison véritable de ce dénigrement général était, répétons-le, dans la nature même de cet esprit chagrin, comme nous aurons lieu de le constater de nouveau pour les poètes et pour les orateurs. Toutefois, et malgré ce penchant, la critique tenait Asinius en haute estime comme historien. Valère-Maxime dit à son sujet : ^Non minima pars Romani styliy » et, bien que le temps n'ait pas respecté ses œuvres, la postérité a accepté ce jugement. Les vers, avons-nous dit, occupèrent également une partie de ses loisirs ; Pline le Jeune l'affirme *. Horace l'avait affirmé avant lui : « PoUion chante les hauts faits des rois en vers ïambiques '. » Dans un autre passage, il engage sa muse à faire trêve un moment à la sévère tragédie •. La tragédie, tel était le genre qu'avait choisi cette intelligence grave, qui ne voulut pas, à l'exemple de maints autres, descendre aux petits vers. Là aussi son imitation remonta

» Qaint., i, 6. — « Suét., Ces., 56. — » Cic, Crut, 76. — * v, 3- - 5 Sat. I, 10. — « Carm., u, 1.

les âges et s'attacha de préférence aux vieilles gloires de Rome, à Ennius, à Âccius, à Pacuvius, à Lucilins, à Térence, à Cécilius, dont elle reproduisit TaUure avec une grâce savante *. Aper, dans le Dialogue des orateurs, ne lui en sait pas le même gré que Quintilien : c II est si dur, si sec, dit-il, qu'il s'est réglé dans ses tragédies, voire dans ses discours, sur Pacuvius et sur Accius ^, » Mais cette sévérité peut-elle surprendre dans cet enthousiaste des modernes ? Catulle, qui se connaissait en poésie, qui, de plus, était mieux à môme d'apprécier les productions de son ami, vante, au contraire, la grâce et la finesse de sa muse:

Est enim leporum Disertas puer ac facetiarum \

Son avis est partagé par Quintilien, pour lequel Pollion est un homme de toutes tes heure$^ dont l'esprit est fait pour la plaisanterie comme pour le sérieux *. Virgile enfin, dont le témoignage est d'un assez grand poids, malgré la reconnaissance qui le liait au lieutenant d'Antoine, s'écrie dans son églogue d'Alexis :

PoUia et ipse faut no? a carmina.

L'admiration est encore plus vive dans la VHP églogue ;

Eu erit ut liceat totum mihi ferre per orbem Sola Sopbocleo tua carmina digna cothurno.

kmcÉ, leThyeste de Varius et la Médée d'Ovide, l'épithète sdu n'était que fidèle à la vérité. Ce concert de louanges dans la bouche de trois grands poêles et d'un rhéteur éminent doit balancer à nos yeux la critique d'Aper, et nous

* Quint., I, 8. — « Ch. xxi, — « Carm,, xii. — * Inst vi, 3.

faire ranger Pollion parmi ces génies rares qui savent être universels et briller dans tous les genres.

Pollion néanmoins n'est guère conmi que comme orateur; la critique ancienne ne le vante, peu s'en faut, qu'à ce point de vue. C'est qu'aussi, chez Pollion, après le personnage politique, c'est l'orateur du Sénat et du barreau qui domine. Examinons-le donc sous ce dernier aspect.

Par la date de sa naissance il a pu être et il a été le disciple de Cicéron,le grand maître du temps *. On ne s'en douterait pas à voir l'acharnement qu'il mit toute sa vie à poursuivre et la mémoire et la réputation de l'Orateur. Nous avons, à cet égard, le témoignage de Sénèque le Père * et de Quintilicn dans le passage suivant : « Pollion ne trouve pas Cicéron assez parfait et fait ressortir amèrement, intmice^ en maint endroit les défauts de sa parole •. » Nous verrons bientôt Asinius Gallus, héritant de la haine paternelle, publier un pamphlet contre les mânes de leur maître à tous. D'où partait un pareil sentiment dans une âme noble d'ailleurs, sinon de la jalousie, de cette humeur chagrine qui affligea la vieillesse d'Asinius Pollion? n aurait pu cependant se contenter de la place qu'il s'était faite parmi les écrivains et les orateurs du temps; place, au reste, qu'il conquit et par les dons heureux dont la nature l'avait enrichi, et par un travail opiniâtre qu'il poursuivit à travers une existence si diversement occupée, «fl y a des gens, dit Sénèque, qui partagent leur journée entre le travail et le loisir. Tel était Asinius Pollion : nulle affaire ne put jamais le retenir au delà de la dixième heure. Après cette heure-là il ne lisait pas même ses lettres, pour ne pas se donner un autre souci ; il consacrait ces deux dernières heures à chasser la fatigue de toute la journée '. »> N'est-ce pas là cette méthode, cette régularité

1 Velléius, II. — « Suas.y vi. — » xii, 1. — * De Tranq., 15.

qui permet aux génies supérieurs de faire tant et de si belles choses ? Outre cette méthode féconde, Asinius ne trouvaitil pas encore dans son cœur une autre source de cette éloquence qu'il faut lui reconnaître ? N'appartenait-il pas à cette race d'esprits généreux qui virent les dernières heures de la République et qui ne purent jamsds se façonner entièrement au despotisme impérial? « Un vieux levain de liberté fermente dans ces âmes, encore rebelles aux séductions d'un brillant esclavage * ». Et c'est là ce qui nous explique cette fierté qu'on lui reprocha toute sa vie, et que nous retrouverons dans son fils Asinius Gallus.

Suivant une vieille coutume, Asinius fit de bonne heure ses débuts en s'attaquant à un personnage influent : à vingtdeux ans, sous, le consulat de L. D. CDnobarbus et d'Appius Pulcher, il accusa Caton, un parent de Caton d'Utique, que défendaient Cicéron, Calvus et M. Scaurus. Il fallait certes du courage, tout au moins de la confiance en soi, pour oser se mesurer avec de semblables talents, et pour affronter la nombreuse clientèle de l'accusé. Ce procès le mit en renom et bientôt les causes abondèrent pour lui. n eut peu de temps après à défendre OElius Lamia, probablement cet ami de Cicéron qui dans une de ses lettres le recommande à Décimus Brutus. Dans ce discours qu'il publia depuis, il attaque déjà la réputation du protecteur de son client. Ces deux plaidoyers furent prononcés avant Auguste, et touchaient plus ou moins aux questions politiques. Lorsque Auguste eut pacifié réloquence^ Pollion n'aborda plus les causes de ce genre, où son indépendance eût été mal à l'aise, et se renferma dans le rôle de simple avocat. Cela ne l'empêcha pas de plaider souvent et des causes importantes, parmi lesquelles il faut citer celle de

i Egger^ But, cTAug,, ii.

PART. Vï. — VI. ÀSINIUS POLLION. 247

Nonius Asprénas , accusé d'empoisonnement par Cassius Sévérus. Ce Nonius Asprénas doit être celui qui accompagna comme proconsul i. César dans son expédition d'Afrique, et qu*Appien * nous dit avoir été tribun après le meurtre du Dictateur ; on retrouve encore un Nonius Asprénas consul sous Caligula; était-ce un descendant de celui qui nous occupe ? Peu importe. Toujours est-il que celui que défendit Asinius PoUion, était fort avant dans l'amitié d'Auguste, puisque ce prince ne craignit pas d'aller au tribunal solliciter pour lui les suffrages, et qu'il fut acquitté. A cette affaire d'empoisonnement en succéda une seconde, celle d'un rhéteur de Pergame du nom de Moschus; une troisième, celle d'ApoUodore, le maître d'Auguste, si connu de son temps pour sa Rhétorique et pour l'école qui porta son nom. Mais, cette fois, la protection d'Auguste ne put sauver l'accusé, qui, après sa condamnation, alla s'éteindre à Marseille, dans un âge fort avancé, puisque Lucien le cite comme exemple de longévité. Dans toutes ces luttes, la parole d' Asinius ne retentit jamais que devant les tribunaux supérieurs, où il restait comme une ombre de l'ancienne liberté. Une seule fois l'orateur dérogea à ses habitudes et consentit à paraître devant les Centumvirs, qui ne furent jamais, même sous l'Empire, chargés des grandes affaires : ce fut pour la cause des héritiers d'TJrbinia. Quintilien nous fournit quelques détails sur ce procès fameux dans l'antiquité. « D'après le demandeur, Clusiriius Figulus, fils d'Urbinia, prend la fuite après la déroute de l'armée où il servait; échappé à mille aventures périlleuses, il tombe aux mains d'un roi, qui finit par le renvoyer en Italie, à Margines, son pays natal, où il se fait reconnaître. D'après PoUion, au contraire, ce Clusinius aurait servi deux maîtres à Pi-

saure, aurait lait après de la médecine et se serait fiait afiCranchir, pour se joindre de rechef à une troupe d'e&* daves et se faire acheter *. » Entre autres iM^euves qu'il donnait pour démontrer que ce personnage n'avait aucun droit à l'héritage d'Urbinia, Asinius citait son propre adversaire, l'historien Labiénus, ancien partisan de Pompée, qui devait singulièrement déplaire, en effet, au partisan de César ; preuve déloyale toujours, mais surtout dans la bouche d'un républicain, si lant est qu' Asinius le fût sincèrement. Les auteurs de TEmpire qui parlent si souvent de ce procès, ne nous disent point quelle en fiit l'issue; mais il nous suffit de savoir quePoUion, comme toujoiurs, s'y couvrit de gloire. Devant un autre tribunal, Asinius parla pour une certaine Libumia, que défendit probablement aussi Messala. Nous citerons enfin le procès de M. Scaurus, frère utérin de Sextus Pompée dont il fiit d'abord le partisan ; mais il passa bientôt dans le camp d'Antoine, qui se l'attacha ; après Actium, Auguste vou» lut le mettre à mort, et ne lui laissa la vie qu'en considération de sa mère Uncia. Pour le faire absoudra Asinius eut recours à la mémoire, aux services de ses ancêtres.

Telles furent les principales causes où brilla l'heureux talent de Pollion ; le retentissement en est moindre au-* jourd'hui qu'il ne nous reste rien ou peu s'en faut de ces discours. Mais le siècle d'Auguste et ceux qui suivirent, en reçurent ime vive impression. « Remarquable appcd des malheureux accusés, lumière du Sénat, » s'écrie le grand critique de l'époque 2. « L'invention est grande dans Asinius Pollion, le soin extrême, excessif même aux yeux de quelques juges, le goût et le souffle suffisants; mais Pollion est si loin de l'éclat et du charme de Cicéron,

* InsL Or., viii, ?. — « Hor., Carm,, 11, 1.

PART. VI. — VI. ÂSINIUS POLUON. 24»

qull lui semble antérieur d'un siècle *• » Aper exprime la même idée sous une forme outrée : « Bien que né dans des temps plus modernes, dit-il, Asinius paraît avoir fait ses études à l'école des Ménénius et des Appiufi •. » La remarque ne peut justement s'appliquer qu'à cette recherche de l'archaïsme que nous avons déjà relevée. Sénèque adresse au style d'Asinius un reproche plus grave, celui d'être rocailleux, sautillant , haché: « Cher Cicéron , dit-il , toutes les phrases se terminent ; chez PoUion, elles tombent, à peu d'exceptions près'. » Le reproche, pour être singulier dans la bouche du Philosophe, ne s'en accorde pas moins avec la pensée de Quint ilien, quand il avance que les esprits secs et sévères prennent PoUion pour modèle *. Mais ce qu'on ne saurait refuser à cet orateur d'élite , outre les qualités déjà mentionnées, c'est cette noblesse, cette pureté simple, cette aisance qui n'appartiennent qu'aux talents de premier ordre ; et, s'il finit par avoir le goût exclusif et sévère^ c'est que peut-être, mieux que d'autres, il sentait combien est ardu et sérieux ce grand art de la parole. Pline le Jeune ne lui prête-t-il pas ce mot qu'il a sans doute enjolivé^ lui-même ? « A force de plaider aisément, je suis arrivé à plaider souvent, et à force de plaider souvent, je suis arrivé à plaider moins aisément •. » Ne vaut-il pas mieux, au surplus, être difficile à la manière de PoUion que facile à la manière de ces parleurs verbeux et stériles qui foisonnèrent après lui ?

Comment de ce rang d'orateur Asinius put-il descendre à la déclamation? On n'aura pas de peine à le comprendre, si Ton se remet en mémoire ce que nous avons dit du régime introduit par Auguste et du caractère particuUer de l'homme qui nous occupe. PoUion était un

» Quiiit.,x,l. — «i)t«/., 21. — » il lue, 100. — * X, 2. - » vi, 29.

de ces esprits comme il en existe beaucoup à certaines époques, qui, après avoir Joué un des premiers rôles sur la scène du monde ou de la science, ne peuvent consentir à s'éteindre dans le repos et l'oubli. S'il a institué les bibliothèques et les lectures publiques, soyez-en sûr, il y cherchait une source de bruit, sinon de gloire, plutôt que la réalisation d'une idée féconde. Son caractère avait trop d'orgueil et pas assez de phUosophie pour se renfermer dans un majestueux silence. Il suivit donc le torrent de la mode et se fit déclamateur. Sénèque le Père va seul nous dire s'il y réussit. « Asinius Pollion ne déclama jamais en public ; ce qui fit dire à Labiénus que ce vieillard chargé de triomphes ne confia jamais ses ixfointç à l'oreille de la foule ; soit qu'il eût peu de confiance dans ce genre d'exercice; soit, ce que je croirais plus volontiers, qu'un aussi grand orateur ait regardé ces études comme au-dessous de son talent. Je l'ai entendu encore vert et, plus tard, déjà vieux, alors qu'il formait en quelque sorte son petit-fils Marcellus i£serninus. Sa déclamation était un peu plus fleurie que sa plaidoirie. Son goût sévère, rigoureux et trop arrêté en éloquence lui faisait alors tellement défaut, que souvent il avait besoin d'indulgence et qu'ils'en accordait difficilement à lui-môme. Je me souviens que, quatre jours après la perte de son fils Hérius, il déclama avec nous, mais avec plus de véhémence que jamais; on voyait que sa nature hautaine luttait contre sa fortune. Il ne changea rien à ses habitudes. Aussi, quand, après la mort en Syrie de Caïus César (son petit-fils), dans un billet Auguste se fût plaint non-seulement avec douceur , mais encore avec une certaine familiarité , que, dans irne douleur si grande et si nouvelle, l'homme qui lui était le plus cher, eût paru dans un banquet nombreux, Pollion lui répondit : J'ai dîné le jour même que j'ai perdu Hérius. C'était hautement proclamer la hauteur

d'une âme qui insulte à ses malheurs *. » Esprit éminemment original et novateur, Asinius introduisit l'usage des invitations personnelles pour les déclamations. Critique impitoyable pour ses rivaux dans^ cette sorte d'escrime il excellait à trouver leurs côtés faibles, bien qu'il ne fût pas lui-même à l'abri du reproche. Mais, au dire de Quintilien, il rachetait ses défauts, en partie tout au moins, par ses exordes qui passaient pour les modèles du genre. En cintre, si le déclamateur s'obscurcit et s'efface dans le portrait que Sénèque nous en a tracé, le caractère y brille d'un singulier éclat. Remarquons cependant que ce caractère , tout élevé qu'il est, n'en garda pas moins dans la déclamation ce penchant à la 'critique immodérée que nous avons constaté dans Thistorien et dans l'orateur. « Asinius faisait la guerre à tous les déclamateurs attiques ; César, un Jour, lui donnant un talent qui équivaut à vingt-un de nos sesterces : — Ajoute ou retranche, lui dit-il en grec, pour que tu ne sois pas attique. — Une autre fois, le prince le recommandait à Passiénus, et comme PoUion ne se souciait pas de cette recommandation, Auguste lui demanda pourquoi il faisait fi d'un homme aussi puissant : — Quand j'approche le soleil luimême, je ne m'inquiète pas d'une lumière qu'on me présente, repartit Asinius '. Un dernier trait mettra dans tout son jour cette jalousie secrète dont nous l'avons accusé, et qui le rendait injuste poiu- les autres gloires que la sienne. Un jour qu'il était venu chez Messala pour entendre une lecture, le poète Cordouan, Sextilius Héna, commençait à lire un morceau sur la mort du grand Orateur, morceau qui débutait par ce vers :

DeflenduB Cicero est Latiœque siientia liBgiuB.

* Contr, Exe. y iv, préf. — * Séu., Contr., v, 34.

252 l'éloquence SOCJS LES CÉSARS.

« Mon cher, dit PoUion à Messak, je ne veux pas écouter un homme qui me dit en face que je suis muet, » et il partit *.

Ce travers et les fautes politiques que l'on peut condamner dans sa vie, ne doivent pas faire oublier le haut personnage, l'illustre orateur, que la Décadence alla jusqu'à préférer à Cicéron lui-même ; et le jour où mourut ce vieDlard octogénaire, fut un jour néfaste pour l'éloquence et pour Rome qui perdaient un de leurs plus glorieux représentants. Avant de lui faire nos adieux, réunissons comme en un faisceau les restes épars, que les grammairiens nous ont conservés de ses œuvres diverses. Nous devons àCharisiusle passage suivant : « VectigaliorumReipur blicœ curam esse habendam, » Ce grammairien cite, de plufi, un discours, De provinciœ hœredibus, hYec les paroles: Clipeus prœtextœ imaginis positus. Il cite encore un livre intitulé : Contra maledicta Antonii, avec le fragment : Folilantque urbe iotâ catilli. S'il faut l'en croire, Asinius aurait encore composé un traité contre Valérius, dont il nous a transmis une phrase entière du livre P' : Quia pugillus est qui plures tabellas continet in seriem sitas. Priscien a sauvé de l'oubli les trois passages que voici : « Venerù antistita cupras;n « Cufus experta virtus bello GermaniOf traducto adcustodiam lllyriciest; » et <tsed quum ob ea quœ speraveram^dolebam^ consolabar ob ea quœ timui. » Nous trouvons enfin dans Verrius comme de Pollion : « Sœvitiaque eorum abominaretur ab omnibus. » Ces courts et rares lambeaux constituent, avec les quelques lettres d' Asinius à Cicéron, tout ce qui nous est resté d'un auteur si fécond ; faible bagage sans doute, mais qui jette quelque lumière sur les jugements divers qu'en a portés la critique ancienne, et que nous devions pour ce motif ne pas omettre dans notre esquisse.

^ Charpentier, p. 204.

PART. VI. — VIU ASmWS GALLUS. 253

A8INIU8 6ALLU8.

Que devint, sous Tibère, sa famille si nombreuse, puisqu'il laissa quatre fils et une fille, Âsinia, la mère de Mar» cellus OEserninus, dont nous dirons im mot ? Tacite et Dion vont nous rapprendre. Asinius GaUus, le seul des fils de PoUion qui lui survécût, hérita de la haute position de son père et fut même consul de son vivant, l'an vin avant notre ère, avec Gains Marcius, l'année même de la mort d'Horace *• De son père il reçut cette fierté et cette ambition qui faisaient dire à Auguste dans ses derniers moments qu' Asinius Gallus aspirait à l'empire, sans êti'e capable d'en supporter le poids * ; parole que Tibère n'ou- Mia pas. Il faut bien aussi que le faste et la magnificence aient été les mêmes, pour avoir fait dire à Tertullien : c Je mets un fer rouge à cette ambition qui fit acheter à Asinius Gallus pour un million de sesterces une table de citronnier de Mauritanie '. » Asinius ne pouvait donc pas être et ne fut pas, en. effet, un simple avocat. Son éloquence qui pâlit à côté de Féloquence de son père, se renferma donc à peu près exclusivement dans le Sénat, dont elle dirigea souvent les délibérations. A la mort d'Auguste,, il opina pour faire passer ses funérailles par la VtHie Triomphale *. Mais cet honneur de dominer ainsi l'assemblée par la parole devint, sous Tibère, une des causes et l'occasion de sa perte. Le nouveau prince priait, à son début, le Sénat de le soulager d'une partie de l'empire. « Quelle partie de l'État veux-tu qu'on te confie , »

* Suét,, //or. — » Tac, Ânn., i, 13. — » De Pallio, — * Tac, Ann,, 1,8.

s'écria Gallus avec une franchise maladroite ? Pris au dépourvu par cette question inattendue, Tibère se tut un instant; puis, se remettant de son trouble : « Il ne convient pas, dit-il, à ma modestie de' faire un choix, puisque j'aimerais mieux être déchargé de tout le fardeau. » Gallus, de son côté, lisant sur la figure de Tibère qu'il l'avait blessé, se ravisa : « Je n'ai pas adressé cette question pour que l'on séparât ce qui est de soi inséparable, mais pour te faire avouer. César, que la République ne forme qu'un seul corps et ne demande qu'un seul maître. » Gallus alors de vanter Auguste, de rappeler à Tibère ses propres victoires, sa longue et glorieuse conduite pendant la paix. Ses éloges furent impuissants à calmer la colère du Prince ^ Outre le crime de l'avoir deviné, Gallus avait encore, aux yeux de Tibère, un tort grave, celui d'avoir épousé la fille d' Agrippa, Vipsania, sa première femme. Auguste avait contraint Tibère à la répudier pour lui donner sa fille Julie, devenue veuve d'Agrippa. Vipsania, alors enceinte, avait accouché de Drusus dans la maison d'Asinius Gallus. Mais Tibère reconnut l'enfant et garda longtemps un tendre souvenir de sa première épouse. L'ayant un jour rencontrée, il ne put retenir, dit-on, ses larmes et la suivit longtemps des yeux. S'il faut en croire Dion, Asinius Gallus prétendait à la paternité de Drusus, que Tibère affectionnait, et, de plus, avait la maladresse de ne pas s'en cacher. Ajoutez les vues ambitieuses que Tacite prête à Gallus et qu'Auguste avait entrevues, et vous aurez la clef de cette haine impitoyable de Tibère pour Gallus. Toutefois le tyran n'était qu'au début de son règne, et sa cruauté sombre ne pouvait pas éclater immédiatement. Asinius crut en être quitte pour la peur. Nous le voyons, ei^ effet, continuer son rôle au sein de la Curie et

1 Ann., I, 13.

diriger les Pères Cionscrits. AToccasion de la mort volontaire de Drusus Libon, faussement accusé de conspiration contre la sûreté de l'Etat, il fit décréter des offrandes à Jupiter, à Mars, à la Concorde ; le jour du suicide de Libon dut être un jour de fête. « Je ne rapporte ces décrets et ces adulations, dit Tacite, que comme témoignage d'un mal ancien déjà dans la République ^. » Et l'on n'était encore qu'à la deuxième année du règne de Tibère ! Et c'est le fils de PoUion qui donna l'exemple d'un tel abaissement! Que nous sommes déjà loin d'Auguste !

Habituons-nous, au reste, à de telles bassesses ; nous n'allons guère rencontrer autre chose. Des sénateurs, attristés par le luxe croissant de Rome, proposent une loi pour en arrêter les funestes résultats. « Les ressources particulières, s'écria Gallus, ont augmenté avec l'Empire; le fait n'a rien qui doive étonner, puisqu'il est très-ancien. Autre était la richesse des Fabricius, autre celle des Scipion; tout cela dépend de l'État: l'État est-il faible? Les demeures des citoyens sont étroites ; mais quand il ari'ive à ce point de prospérité, elles s'agrandissent insensiblement. Ce n'est ni sur les esclaves, ni sur l'argent, mais sur les ressources du maître que se mesure le trop ou le trop peu. Si la fortune d'un sénateur et d'un chevalier n'est pas la même, ce n'est pas qu'ils soient d'une nature différente ; les habitations, le rang, la dignité, tout ce qui fait et le bonheur de l'àme et la santé du corps, en voilà la cause miique. Je me trompe : les soucis, les périls sont en raison de la célébrité ; il faudrait donc, en ce cas, se priver de ce qui peut les amoindrir ^ ! d

L'avis de GaUus fut chaudement accueilli ; triomphe qu'il dut à la corruption de l'ordre sénatorial, non à ses raisons plus spécieuses que fondées. Le luxe, en effet, avait

1 Ann,, II, .32. — « Tac, Ann,, ii, 33.

pris, on peut le dire, un essor menaçant. Déjà, sous Au* guste et sous le consulat d'Asinius lui-même, un particulier, C. Cœeilius Claudius Isidorus» prouva par son testament que, malgré ses perles durant la guerre civile, il laissait néanmoins 4 H6 esclaves, 3 600 paires de bœufs,

257 000 têtes de menu bétail, et 600 000 serterces en numéraire *. Oserions-nous, comme GaUus, défendre un pareil état de choses ? Tibère, il est vrai, tout économe qu'il était, ne se souciait peut-être pas de troubler son repos en remédiant au mal, et GaUus avait appris à lire dans Tàme du tyran ! Par malheur, cela ne l'empêcha pas de contredire quelquefois sa sombre et tortueuse politique ; c'était, en somme, un flatteur assez gauche. On délibérait au Sénat sur l'exil à infliger à Vibius Sérénus, faussement accusé et par son propre fils, mais ennemi de Tibère ; GaUus opina pour le faire reléguer à Gyare ou à Donuse. Gyare, dont le nom reviendra plus d'une fois dans ce travail, était une petite île de l'Archipel, voisine d'Andros, et à laquelle Pline donne douze milles de circuit ; couverte de rochers et stérile, elle convenait aux grands criminels que Rome oii plutôt les empereurs y envoyèrent. Elle porte aujourd'hui le nom de louraet reste tout aussi déserte que dans l'antiquité. « Ces deux îles manquent d'eau, fit observer le Prince, uniquement occupé de contredire Asinius 2. » Rarement Asinius ouvrait la voix en faveur de la clémence et de l'humanité. Silius, qui avait étouffé la révolte du Gaulois Sacrovir, venait d'attenter à ses jours pour échapper à une condamnation certaine : Asinius fit exiler Sosie, sa femme, accusée d'être l'amie de la première Agrippine, vendre à l'encan une partie des biens de Klius et laisser le reste à ses enfants ^. Et Agrippine était la tante

1 Pline, XXXIII, 10. — * Tac, Ann.^ iv, 30, Tan 24.— » Tac, Ann.f

maternelle de ses propres enfants ! Si cette noble et malheureuse femme ne fut pas de bonne heure exilée, ce ne fut pas la faute d*Asinius, qui voyait à la vérité sa propre perte depuis longtemps résolue. Il fallut, un jour, que Séjan le réfutât pour conseiller la douceur * ! Tibère n'en flilit pas moins par atteindre sa victime après la mort de Gallus : il accumula sur cette infortunée les plus infâmes accusations, la traitant d'impudique et d'adultère avec ce même Asinius, dont la mort, disait-il, l'avait dégoûtée de la vie 3. Alors Asinius n'était plus là pour se défendre, et quand, après le meurtre de Germanicus, Pison était venu implorer le secours de son influente parole, il avait eu la généreuse imprudence de le lui refuser^. Voulut-il depuis s'appuyer sur Séjan pour échapper au Prince, ou rendre Séjan odieux au Prince à force d'honneurs et de puissance ? Dion nous laisse avec lui dans le doute. Quoi qu'il en soit, Gallus proposa pour l'omnipotent et terrible ministre les plus hautes distinctions : il opina pour lui faire conférer le rang de sénateur. Tibère ne fut pas dupe d'une telle man<teuvre, et écrivit au Sénat que Gallus portait envie à l'attachement qu'il avait pour Séjan *. Un passage de Sénèque nous engagerait à croire qu'il y avait bien une sorte de rivalité d'influence entre Gallus et Séjan, l'un tout-puissant sur le Sénat, l'autre sur le Prince : « Toutes les fois, dit-il, que l'amitié d'Asinius ou la haine de Séjan faisait la perte d'un particulier : — II n'y a que Vatia pour savoir vivre, — s'écriait-on de toute part ^ » Séjan n'eut pas de peine à l'emporter : Tibère avait assez attendu. Recevant Gallus en députation à la campagne, il te retint à dîner et le traita avec beaucoup de bienveillance. En même temps et sous main il écrivit au Sénat contre lui, en sorte que l'assemblée put

1 Ann.^ IV, 71, l'an 28. — ' Ann.^ vi, 25. — 8 Ann.^ m, i I. — . *Dion, ri^.,LVin, 3. — » Leit. 55.

258 l'éloquence sous LES CÉSABS.

faire croire à son indépendance, puisqu'elle condamnait un homme sur la déposition d'un témoin suborné, le jour môme qu'il était assis à la table du Prince. Dn préteur se présenta au Palais pour mener Gallus au supplice. Mais une mort prompte, telle que la désirait le condamné, ce n'était pas l'affaire du Prince. Pour ajouter à la peine, Tibère le rassure et le fait conduire en prison sans être enchaîné jusqu'à son retour à Rome. Fidèles à l'intention du despote, les consuls se contentent de le garder incarcéré, les préteurs de le surveiller, non de peur qu'il ne leur échappe, mais pour Tempécher d'attenter à ses jours. Gallus n'avait auprès de lui ni ami ni serviteur; il n'entretenait, il ne voyait personne, si ce n'est à l'heure du repas. Les mets ne devaient ni lui plaire ni réparer ses forces, mais l'empêcher de mourir. Las enfin de le tenir toujours dans les fers, Tibèrele fit expirer dans de cruels supplices, au dire d'Eusèbe, l'an 33 après Jésus-Christ, un an avant la mort de Tite-Live. Le récit de Tacite ne concorde pas avec celui d'Eusèbe : Tacite affirme qu'il mourut de faim ; volontairement ou par force ? Il l'ignore. Le Prince à qui l'on demanda la permission de l'ensevelir, ne rougit pas de l'accorder et d'accuser le sort de lui ravir les coupables avant d'avoir pu les convaincre ; comme si pendant trois ans le temps avait manqué de juger ce vieillard consulaire, père de tant de fils consulaires comme lui *. Voilà ce que Tibère appelait une réconciliation*! Comme caractère politîque, Gallus n'avait sans doute pas la noblesse de son père ; nous l'avons vu flatteur, bas, cruel même quelquefois ; mais, du moins, il ne chercha jamais dans l^ délation un moyen de fortune ou de salut, et c'était un mérite sous Tibère. Comme orateur, Sénèque a raison d'observer que la

* Am.^ VI, 23. — î Dion, Tib,

glaire de son père nuisit à la sienne ; la critique, en effet, s'est moins occupée de lui que de son père. Il faut aussi reconnaître que la nature de ce dernier était plus heureuse, et les circonstances plus favorables au talent de la parole. Je doute, néanmoins, qu'Asinius Gallus ait jamais apporté à l'étude cette, opiniâtreté qui développe singulièrement le génie, quand elle ne le crée pas. Son renom, toutefois, dut être grand, à en juger par la place qu'il tient dans les premiers livres des Annales. Gallus trouva dans la maison^paternelle la meilleure des éducations oratoires, celle de l'exemple ; il n'est pas invraisemblable non plus que PoUion ait été le maître de son fils, puisqu'il le fut de son petit-fils Mlserninus. En tout cas, Gallus fut aussi malveillant à l'égard de Cicéron, dont il attaqua la mémoire dans ses écrits, et auquel il affecta de préférer son père. L'empereur Claude ne craignit pas, un peu plus tard, de répondre à ses attaques d'une manière assez savante, s'il faut s'jen rapporter à Suétone *. Aulu-Gelle s'indigne, à son tour, d'une pareille préférence, a De même, s'écrie-t-il, qu'il y a des monstres capables d'émettre des opinions impies et fausses sur le compte des dieux ; de même il s'est rencontré des hommes assez bizarres, assez fous, et de ce nombre est Asinius Gallus, pour avoir osé écrire que le style de Cicéron manquait de pureté, de propriété, de gravité, et autres sottises qui ne valent pas la peine d'être répétées ^, » Aulu-Gelle dit vrai : il y avait impiété à placer Pollion au-dessus de son maître. Gallus, au reste, qui maniait le vers comme les beaux esprits du temps, avait hérité quelque peu de ce penchant exagéré à la critique qui caractérisait son père. Suétone nous a conservé de lui une épigramme où il flagelle la ridicule prétention du grammairien Pomponius Marcellus, qui d'a-

1 Claude, 41. — * Aul. Gel., xvi, 1.

thlète était devenu rhéteur, et voulait astreindre les plaidoiries aux règles de la grammaire :

Qai caput ad laevam deicit, glossemata nobis Praecipit : os nulliim, vel potius pugilis ^.

Nous ne voyons nulle part, dans l'histoire littéraire, que Gallus ait fréquenté le barreau ; Tacite, qui nous retrace ses luttes au Sénat, n'en dit rien non plus. Peut-être sa fortune et son rang qui en faisaient un des premiers personnages de l'Empire, le dispensèrent-ils de recourir à ce métier lucratif, mais assérvissant. Il ne faudrait alors voir en lui qu'un de ces derniers orateurs politiques, comme il n'y en eut plus à Rome après Tibère. Aussi bien les Annales doivent être le miroir assez fidèle de son éloquence grande encore, mais flatteuse déjà et préparant les voies à cette faconde sans pudeur que nous allons trouver dans les orateurs qui suivirent.

MARCELLUS ŒSERNINUS.

Pour en finir avec cette nombreuse famille des Pollion, nous allons dire un mot du fils d'Asinius Gallus, qui joua encore un certain rôle sur la scène politique, et de Marcellus CSlserninus plus âgé que son parent et dont nous allons tout d'abord nous occuper.

Sénèque le Père nous montre Asinius Pollion formant lui-même à l'art de la parole cet enfant de sa fille Asinia. a II l'écoutait parler, puis se mettait à discuter sur le point que Marcellus avait traité; il lui indiquait ses omissions, suppléait rapidement à ce qu'il avait omis

* Suét., Gramm., 22.

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