‹ L'éloquence sous les CésarsChapitre 71 sur 106 · PART. VI. — IX. CASSIUS SÉVÉRUS · texte numérisé non relu

PART. VI. — IX. CASSIUS SÉVÉRUS

fils de Messala, Statilius Corvinus, qui n'était pas sans crédit à Rome *. Mais une ambition semblable qu'Auguste avait démêlée chez les Pollion, n'aurait eu de chances sérieuses de succès qu'avec un autre esprit public ; sous Claude et chez un tel personnage elle n'était que ridicule. Le nom des Pollion s'éteignit peu à peu dansMes tentatives de ce genre, ou peut-être dans l'obscurité de l'indigence et des écoles. « Vois quel prix exige Pollion pour instruire les enfants des premières familles, en abrégeant la rhétorique de Théodore, » s'écrie Juvénal indigné qu'une maison jadis si grande soit ainsi tombée dans la misère 2; ne savait-il pas que le régime d'Auguste, outré par Tibère et ses successeurs, n'avait eu d'autre but que de passer le niveau sur ces nobles familles du patriciat, où se conservaient quelques traces des anciennes opinions ? Autre part ^ il cite encore un Pollion, le même peut-être ou son fils, qui mendie :

« Et digito mendicat Pollio nudo. »

Une pareille chute est-elle assez éloquente ?

CASSIUS SÉVÉRUS.

Après les noms glorieux de Messala et de Pollion, se présente celui de leur émule,' qui soutint dignement avec eux riiéritage de Gicéron. Cassius Sévérus^ à leur exemple, se distingua au double titre d'orateur et de déclamateur'; de plus, il donna le signal d'une réaction contre l'école classique et fut considéré comme le chef des modernes. Après eux aussi, ce fut le dernier orateur de la tribune républicai ne . Né

» Suét,, Claude^ 13. — « Sat. vu, 176. — » xi, \'i.

dans le pays des Volsques, à Longida, à une épopue inconnue, maïs certainementavant Auguste, Cassius Sévérusfut à même d'entendre les derniers accents de la grande éloquence. Sa nature emportée, ses convictions ardentes et contraires à l'esprit du temps, en firent l'un des coryphées les plus redoutables de l'Opposition. Il ne faudrait donc pas trop se fier aux attaques dont il fut l'objet de la part des pai:tisans du régime nouveau, d'Horace en particulier, qui le prend à partie dans la VI« épode. Le poëte a-t-il raison de traiter de canis ignavus adversus lupos un homme qui ne craignit pas de [s'attaquer au maître lui-même, comme nous allons voir ? S'il a rempli toute la forêt de sa voix redou^ table, c'est qu'il y avait fort à blâmer dans cette société sans cœur qui laissa le champ libre à tous les caprices d'une aveugle tyrannie. Horace est de taille à le défier ; il n'a pas beaucoup à redouter de ses morsures malfaisantes, soit; mais il ne voit pas, je le crains, que c'est le spectacle du temps qui a rempli de fiel cet esprit ami du passé. Par malheur, cette opinion d'Horace a déteint sur l'àme ordinairement clairvoyante et juste de Tacite : aux yeux de l'immortel historien, Cassius Sévérus était bien un orateur redoutable, mais de basse extraction, ce qui n'est pas prouvé, et d'un caractère malhonnête, maleficœ vitœ *. Rapportonsnous-en plutôt au portrait que nous en a laissé Sénèque le Père, qui le connut et l'entendit : tout en parlant de son éloquence, il laisse entrevoir çà et là quelle fut la trempe de son génie, a Son style se recommandait par l'ornement et par les grandes pensées dont il était rempli. Personne moins que Cassius ne souffrait dans ses plaidoiries la moindre inutilité : chaque partie avait son mérite propre. L'auditeur perdait beaucoup à ne pas tout écouter : tout avait un but. Personne ne régna mieux que lui sur les

1 Ânn , IV, 21.

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passions de Tassistance. Quand il parlait, il commandait en maître, tout se soumettait à ses ordres. Il n'avait qu'à vouloir pour exciter la colère, et tout le monde craignait de le voir finir. N'allez pas le juger sur ce qu'il nous a laissé, bien que cela ait encore des admirateurs. Son éloquence brillait bien plus au barreau que dans le cabinet. Cette particularité commune à presque tous, d'être plus applaudi entendu que lu, se remarquait bien plus encore chez lui. D'abord la personne de l'orateur était appropriée à son genre de talent : sa taille était avantageuse, sa voix forte et agréable ; force et douceur, deux avantages qui se trouvent rarement unis. Son débit était capable de mettre un acteur en renom, ou du moins de passer pour celui d*un acteur. Ce qu'il y avait en lui de plus étonnant, c'est que ses plaidoyers conservaient cette dignité qui manquait à sa conduite : tant qu'il ne passait pas les bornes de la plaisanterie, sa parole était celle d'un censeur. Puis, ce qu'il disait valait mieux que ce qu'il savait. C'était un homme qui avait de la présence d'esprit, plus de naturel que d'étude, qui produisait plus d'effet dans ce qu'il trouvait que dans ce qu'il avait préparé. Mais dam la colère il parlait mieux encore. Aussi prenait-on bien garde de l'interrompre au milieu de son discours. Lui seul gagnait à l'attaque : il était toujours mieux servi par le hasard que par la préparation. Ce bonheur, toutefois, ne lui conseilla jamais la négligence. En un seul jour il plaidait plusieurs causes particulières, l'une avant, l'autre après midi; mais il ne plaida jamais par jour qu'une seule cause publique. Je ne sais, du.reste, pas quelle cause il lui arriva de défendre, si ce n'est la sienne^ tant il est vrai que jamais il ne parla qu'à ses risques et périls. U avait toujours des notes et ne se contentait pas de simples notes commémoratives : il écrivait la plus grande partie de son plaidoyer; il notait même les mots piquants qu'il pouvait dire; mais, s'il ne voulait pas

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aller au combat sans armes, il abandonnait volontiers ses machines. Forcé d^improviser, il se surpassait infiniment. Il lui fut souvent plus utile d'être pris au dépourvu qnc d'être préparé ; aussi ne doit-on que l'admirer davantage de ne pas renoncer au soin, lorsque le hasard le servait si l)ien. Il avait donc tout ce qu'il faut pour bien déclamer. Son élocution n'était ni vulgaire, ni basse, ni recherchée; son style ni lâche, ni languissant, mais plein de feu et d'animation; ses développements n'étaient ni lents, ni vides : ils renfermaient plus de sens que de mots *. » Nous avons, dans ce portrait qui nous semble réussi, souligné les mots qui peignent au vif et son caractère emporté et la nature ardente de sa parole. Quintilien donne à peu près les mains à ce jugement, a Si on lit Cassius Sévérus avec discernement, dit-il, il fournira bien des exemples dignes d'être suivis. Si à ces autres qualités il eût ajouté de la couleur et plus degravité,4l faudrait le mettre au premier rang. Il a beaucoup de talent, une àcreté merveilleuse, une urbanité et une force extraordinaire ; mais il donna plus à la colère qu'au conseil. De plus, si sa parole est amère, souvent aussi l'amertume est ridicule 3. » Nous ne pouvons pas croire, avec l'illustre maître, que le style de Sévérus manquât de couleur dans la saine acception du terme; Quintilien a beau tenir pour les anciens, il est encore de son temps, et Démoslhène, à ce compte, eût probablement encouru le même reproche. Nous aimons aussi, avouonsle, cette amertume, qui décèle dans Cassius un juge sévère mais juste de sa triste époque. Quant à l'esprit de saillie, si puissant au barreau, personne n'a songé à le lui contester. « Le grammairien Pomponius Marcellus, qui plaidait quelquefois, mit tant d'acharnement à poursuivre un solécisme dans son adversaire, que Cassius Sévérus,

1 Séii., Contr., m, Exe, prêt, — « Qiiint*, x.

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s*adressant aux juges, demanda un ajournement pour que son client prît pour le défendre un autre grammairien, puisque Pomponius ne croyait pas avoir à discuter sur un point de droite mais sur un solécisme *. » Un jour, un débutant lui demandait dans son discours pourquoi il le regardait d'un air menaçant : « Je n'y pensais pas, répondit Cassius; mais, puisque tu l'as écrit sur tes. tablettes, je vais lé faire, » et Cassius de le regarder de l'œil le plus hagard *. Une autre fois le préteur reprochait aux avocats d'avoir insulté L. Varus Épicuréus, ami du Prince. « Je ne sais, dit Cassius, qui a pu l'insulter; ce doit être quelque stoïcien ^. » Tout cela n'est pas d'un goût parfait, sans doute, mais ne manque guère son effet, quand c'est dit avec esprit et à-propos.

Cette parole de feu, cet emportement qui proteste contre la double servitude du Sénat et du Forum, lui attirèrent des haines puissantes et nombreuses. On critiqua tout chez lui, même la personne, qui fut comparée à celle d'un pâtre et d'un gladiateur*. Auguste surtout ne lui pardonna jamais son imprudente mais généreuse opposition. Les accusés de Cassius Sévérus étaient presque toujours absous; l'architecte chargé de construire le Forum d'Auguste n'en finissait pas avec son ouvrage : « Que Cassius Sévérus ne l'accuse-t-il, dit Auguste en riant *? » Mais la chose ne se passa pas toujours en plaisanteries* Cassius, d'ailleurs, redoublait d'acharnement et contre l'Empereur et contre ses ministres : il alla jusqu'à lancer Un pamphlet contre Mécène, intitulé De Bathyllo Mecœmtis. Enfin il mit en accusation Nonius Asprénas, intime de l'Empereur, que défendait Pollion, pour avoir empoisonné dans un banquet cent trente convives ®, peut-être aussi parce que c'était un

1 Suét., Gramm.y 22. — ' Quint., vi, 1. — s Quint., vi, 3. — * Pline,, vu, 12. — * Macrobe, ii. *- « Pline, xxxv, 12.

des plus chauds partisans du nouveau régime. Auguste, cette fois, sortit de la réserve qu'il avait jusqu'alors observée; il s'agissait pour lui de ne pas se faire condanmer dans la personne de son âme dévouée. Il écrivit au Sénat pour lui demander quel était son devoir en pareille occurrence *. Non content de cette démarche et de donner pour défenseur à Taccusé le premier orateur de l'époque, il vint, par sa présence au tribunal, comme ordonner le jugement. Mais rien ne put intimider l'accusateur : il alla jusqu'à s'attaquer à l'Empereur lui-même et s'emporta aux allusions les plus amères contre celte inique intervention du chef de l'État. Quintilien ^ ne mentionne ce procès fameux que pour critiquer une phrase où se peint admirarablcment, selon nous, l'emportement de l'accusateur : a Grands dieux ! s'écria Cassius, je vis et j'ai le bonheur de voir Nonius Asprénas accusé ! » Auguste, devançant en cela Tibère, usa de dissimulation : sa haine n'éclata pas immédiatement; il renvoya même absous peu de temps après Cassius Sévérus, cité à son tribunal pour un délit assez grave contre les mœurs ^. Mais sa vengeance n'était que différée, et l'orateur le sentait bien. Vainement Sévérus renonça depuis aux causes politiques : il ne put échapper à la délation, qui naquit avant Tibère. Dans une affaire scandaleuse où de hauts personnages étaient compromis, par un mémoire qui fit du bruit, Sévérus eut la hardiesse de mettre à nu leurs turpitudes. Aussitôt un misérable, probablement suborné par Auguste, d'accuser l'auteur d'avoir abusé des droits de la défense pour flétrir les plus hautes familles ; et Auguste, sur les instances de Livie, de saisir cette occasion de mettre sa haine à couvert sous un prétexte d'équité. Jusqu'alors la publication des libelles était au nombre des délits ordinaires, dont lapour-

< Suét., Aug,, 6G. — « XI, I. — » Charpeatier, p. 209.

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suite appartenait aux seuls offensés. Une loi appliqua à ce délit la peine du crime de lèse-majesté. Auguste, toutefois, eut là pudeur et l'adresse de la faire présenter au SénaJ par Tibère, et ce châtiment, qui jusque-là n'avait atteint que les actes, s'étendit aux écrits. C'était le dernier coup porté à la liberté. Comme juge, le Sénat relégua Cassius Sévérus dans l'île de Crète, vers l'an 8 ou 6 de notre ère. Cette suprême consécration de la servitude générale s'accomplit avec une odieuse solennité : avant de voter, chaque père conscrit prononça la formule extraordinaire du serment. Quoi qu'on en ait dit, il paraît bien que les écrits furent atteints par cette loi, puisque, au rapport de Suétone, Caligula fit rechercher et lire ceux de Cassius Sévérus, abolis par ce sénatus-consulte *. Chose singulière ! un tyran furieux vengeait ainsi la liberté! L'exil et toutes ses rigueurs ne suffirent pas pour étouffer dans le cœur de Cassius cette haine vigoureuse qu'il portait à la bassesse et à la servilité. En Crète même il se fit de nouveaux ennemis ; Tibère, qui n'usait pas de ménagements comme son prédécesseur, en instruisit le Sénat : on dépouilla Cassius de ses biens et on lui interdit l'eau et le feu. L'infortuné proscrit alla vieillir couvert de haillons, panno verenda contéetus, sur le rocher de Sériphe, où il expira la vingtième année de son exil, l'an 24.

Le déclamateur nous inspirera-t-il le même intérêt que l'orateur ? Coïisultons encore les Controverses de Sénèque, qui méritent ici pleine créance.

a Cassius Sévérus me demandait, il m'en souvient, comment il se faisait que ses déclamations ne répondissent pas à son éloquence. C'était, en effet, surtout chez lui qu'on faisait cette remarque. Bien qu'il eût tout ce qu'il faut pour bien déclamer, dans cet exercice il était non-seulement au-

1 Suét., Caf., 16.

dessous de lui-même, mais de beaucoup d'autres. Aussi ne déclamait'il que rarement et comme forcé par ses amis. Je lui en demandais, un jour, la raison. — Ce dont vous vous étonnez chez moi, arrive à presque tout le monde, me disait-il. Les grands génies dont je me sens bien éloigné, se sont-ils distingués dans plus d*un genre ? Virgile n'avait pas dans sa prose l'heureuse abondance de sa poésie. L'éloquence fit défaut à Cicéron dans ses vers. On ne lit les discours de Salluste qu'à la faveur de son histoire (jugement qui nous semble au moins hasardé). Le discours que Platon, cet homme éloquent entre tous, écrivit pour Socrate, est indigne et de l'avocat et de l'accusé. C'est ce que nous voyons advenir aux corps comme aux esprits. Tel n'a pas d'égal à la lutte, tel l'emporte pour soulever un lourd fardeau. C'est une chose grande et multiple que l'éloquence, qui n'a encore accordé ses faveurs à personne, au point de se livrer à lui tout entière. On est assez heureux d'en acquérir une partie. (Cicéron pensait-il autrement?) Pour moi, cependant, il me semble que je puis vous en donner ui^e raison spéciale : ce n'est pas l'auditeur, mais le juge que je considère de coutume; ce n'est pas à moi, mais à mon adversaire que je réponds. Je n'évite pas moins le superflu que ce qui m'est contraire. Or, dans la déclamation, qu'ya-t-il qui ne soit superflu, puisqu'elle est superflue elle-même ? Quand je parle au barreau, je fais quelque chose; quand je déclame, je m'imagine travailler en songe. Puis, autre chose est de combattre, autre chose de s'escrimer dans le vide. On a toujours regardé l'école comme un jeu, le barreau comme une arène. Aussi, lorsqu'on doit parler pour la première fois au barreau, vous appelle-t-on conscrit. Eh bien ! menez ces fameux déclamateurs au Sénat, au Forum ; quand on les change de lieu, ces corps accoutumés aune classe, à leur ombre chérie ne peuvent soutenir le plein air ; ils ne

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