PART. VI. IX. CASSIUS SÉVÉUUS
savent supporter ni la pluie ni le soleil; ils ont de la peine à se retrouver eux-mômes. C'est qu'ils ont Fhabitude d'être éloquents à leur manière. N'allez pas chercher un orateur dans cet exercice puéril de la déclamation; autant vaudrait aller chercher uii pilote sut un vivier. Aussi peut-on à peine obtenir de moi que je déclame ; encore faut-il que ce soit devant mes plus intimes amis. — Et c'est ce que faisait Cassius Sévérus. Ses déclamations étaient inégales ; mais ce qu'on y distinguait, aurait effacé n'importe quelle déclamation d'un autre. Son élocution était inculte ou, du moins, évitait les pensées trop éclatantes*. » Eh bien ! il nous plaît de voir Cassius Sévérus ne pas être parfait déclamateur ; il avait pour cela et trop de sens et trop de goût. Sénèque nous le montre, en maint endroit, intraitable avec ces corrupteurs des saines doctrines littéraires, qui pullulaient déjà de son vivant. Fabius Maximus, un de ces nobles qui se faisaient complaisamment les suppôts du despotisme, puisqu'il fut plus tard le propre accusateur de Cassius Sévérus, avait la manie de répéter à satiété le mot comme (quasi) : « Tu es comme éloquent, lui disait Cassius, tu es comme beau, comme riche. 11 n'y a qu'une seule chose que tu ne semblés pas seulement comme avaler y ce sont les soufflets *. » Il était l'ennemi de ces petites phrases à effet, de ces sentences dont l'éloquence impériale allait bientôt être infectée. « Je me souviens, dit Sénèque le rhéteur, de m'être plamt de P. Syrus pour avoir importé la manie des sentences dont était imbu l'esprit de la jeunesse. Cassius Sévérus, grand admirateur de Syrus, accusa comme l'auteur de ce vice Pomponius, le faiseur d'Atellanes, qui avait, d'après lui, passé ce goût à Labérius, puis à Cicéron ^. » Les principes littéraires de Cassius Sévérus étaient donc
1 Sén., Cont,^ m, Ex., préf. — « Sén., Cont,, ii, 12. — » Cont.^ 18.
encore assez en harmonie avec les anciennes doctrines.
Cependant Aper, dans le Dialogue des Orateurs, nous le représente comme le père de l'école moderne ; « Le premier, dit-il, Sévérus passe pour s'être écarté de l'ancienne et simple méthode de parier; ce n'était ni par faiblesse de talent, ni par ignorance de la littérature, selon moi, qu'il embrassa la méthode nouvelle. Il vit bien que la forme et le genre du style doivent changer avec les temps et les variations du goût *; » Messala, tout en réfutant son adversaire, confirme, mais à son point de vue, le jugement d'Aper. a Je ne nie pas, répond-il, que Cassius Sévérus, comparé aux orateurs qui l'ont suivi, ne puisse porter ce beau nom, bien que dans une bonne partie'de ses ouvrages il y ait plus de nerf que de véritable force, plus vis quam sanguinis. Le premier, en effet, dédaignant l'ordre et Tenchaînement des paroles, renonçant à la mesure et à la pudeur du langage, se servant de ses propres armes à tort et à travers, et, d'ordinaire,^ donnant prise sur lui parce qu'il se laisse entraîner à la passion de l'attaque, il ne combat pas, il ferraille, rixatur. Mais la variété de ses connaissances, le charme de son urbanité, la vigueur môme de ses coups le rendent bien supérieur aux orateurs venus après lui 2. » Messala va trop loin : un homme sincèrement passionné comme Cassius Sévérus, apportant à ses plaidoiries le soin extrême dont nous parle Sénèque, et doué du talent que ses ennemis mêmes ne lui contestaient point, ne ferraille pas, il frappe et d'une terrible manière. S'il est un reproche à lui faire, c'est d'avoir trop écouté l'emportement et la colère, qui, du reste, le perdirent; c'est surtout d'avoir manqué de mesure. Delà ces saillies et ces éclairs, ces hardiesses désordonnées de la pa-
4 Dial. 19. — « Dial, 26.