‹ L'éloquence sous les CésarsChapitre 75 sur 106 · PART. VI. — X. LABIÉNUS · texte numérisé non relu

PART. VI. — X. LABIÉNUS

en cela de la honte et de la frivolité. » La seconde raison nous semble seule bonne, attendu que Latro, son contemporain, était alors dans tout son éclat. « Ce fut un grand orateur, poursuit Sénèque, qui, à travers mille obstacles, était arrivé à une réputation de talent plutôt de l'aveu forcé que du consentement de ses contemporains. Son indigence, son infamie, la haine qu'il inspirait, étaient au comble. Il faut que l'éloquence soit grande pour plaire malgré qu'^n en ait; puisque c'est la faveur publique qui révèle, qui soutient le génie, quelle doit être la force d'une éloquence qui éclate à travers les obstacles ! Tout le monde critiquait l'homme dans ses actes, mais lui accordait du talent. Labiénus avait la couleur antique et la vigueiu' moderne. Son style tenait de notre siècle et du siècle qui l'a précédé, en sorte que les deux siècles peuvent le revendiquer en même temps. Dépassant toutes les bornes de la liberté (quelle liberté!) et déchirant çà et là hommes et classes, il reçut le surnom de Rabiénvs. Mais, au milieu de ses vices, il avait l'àme grande, aussi violente que son génie, et qui dans une paix si profonde n'avait pas encore dépouillé l'orgueil pompéïen. C'est pour lui le premier qu'on inventa un nouveau genre de châtiment : ses ennemis firent brûler ses écrits. Chose extraordinaire, inouïe, de soumettre ainsi des ouvrages au supplice ! Par bonheur, ce raffinement de cruauté fut postérieur à Cicéron. Qu'eûtce été, s'il eût plu aux triumvirs de proscrire le génie d'un tel homme ? Labiénus ne put supporter une pareille iniquité, et ne voulut pas survivre à ses œuvres : il se fit transporter et enfermer dans le tombeau de ses ancêtres, dans la crainte sans doute que le.feu qu'on avait mis à son nom ne fût refusé à son cadavre; non-seulement il mit fin à ses jours, mais encore il s'ensevelit lui-même. Lors du sénatus-consulle qui fit brûler ses livres : — Il faut maintenant me brûler vif aussi, s'écria Cassius Sévérus, qu'attendait

un pareil sort, puisque je les sais par cœur *. » Déjà cruel dans ses écrits, puisqu'ils lui attirèrent une telle disgrâce, rhistgrien Labiénus promettait de l'être plus encore dans ceux qui ne devaient paraître qu'après sa mort, a Je me souviens qu'un jour, dit Sénèque, après avoir en grande partie lu une histoire, il ajouta : Ce que je passe ne se lira qu'après ma mort. » n fallait, en effet, qu'il y eût une liberté grande pour faire reculer un esprit de cette audace. Faut-il, à présent, prendre à la lettre les termes soulignés dans la préface de Sénèque, et né voir dans Labiénus qu'un infâme couvert de vices et dont les actes étaient tous marqués au coin de la perversité ? Faut-il, avec Pollion, conclure qu'une cause était mauvaise, de ce que Labiénus la défendait ? Nous ne le pensons pas. Sénèque le père. Espagnol et simple rhéteur, s'accommodant assez bien de la paix même sous un maître, ne pouvait comprendre ce qu'il devait y avoir d'amertume et de colère dans ces âmes républicaines à la vue de la servitude universelle. Quant à Pollion, né, pour ainsi dire, césarien, quoique ami de la liberté, il n'était pas fâché de déverser en passant le mépris et la haine sur un homme dont la fanâille avait toujours conibattu dans un rang opposé. Le sobriquet de Rabiénus ne saurait non plus passer pour une bien forte preuve de perversité, pour qui connaît l'esprit souvent injuste des partis. Au reste, l'emportement de Cassius Sévérusetla rage de son ami valent mieux encore que la bassesse des délateurs de Tibère dont nous étudierons bientôt la triste histoire.

1 Sén., Con^r., v, préf.

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