PART. VI. — XI. OVIDE
grec surtout, la suasoria^ cet exercice favori d'Ovide, parce qu'il pouvait aisément y introduire les emprunts fréquents et parfois singuliers qu'il faisait à Virgile. C'était encore un moyen de plaire à Mécène dont il captait la faveur * ; ce qui ne Tempêcha pas d'être rayé de l'ordre des chevaliers pour avoir porté, dans son école, des anneaux d'argent*. Nous avons relevé cette recherche excessive du coloris dans le style et cette richesse déplacée d'ornements, parce que ces deux défauts se retrouvent, quoique à un moindre degré, dans les œuvres d'Ovide, et vont prendre, comme nous l'avons dit ailleurs, des proportions ridicules dans la Uttérature impériale. Bien que son maître, Arellius Fuscus ne fut pourtant pas la seule admiration d^Ovide : les mérites sérieux de Porcins Latro avaient aussi frappé son esprit. Ovide mettait tant de zèle à l'entendre, qu'il a transporté dans ses vers nombre de ses pensées. Dans la dispute d'Ajax avec Ulysse potir les armes d'Achille, l'un des mille sujets qui se traitaient dans les écoles et où le poète a montré ce dont il était capable en éloquence, Latro avait dit : Mittamus arma in hostes et petamus ; Ovide n'a fait que paraphraser cette idée presque dans les mêmes termes :
Arma viri fortis medios mîttantur in hostes ; Inde jubete peti.
Sérièque rapporte encore un passage de Latro, que les écoliers apprenaient comme un morceau de poésie : Non vides ut immota fax torpeat et exagitata reddat ignés? Mollit viros otium^ ferrum situ carpitur et rubiginem ducit; desidia dedocet. Ovide s'en est souvenu dans le distique suivçint :
Vidi ego Jactatas motâ face crescere flamtnas, Et rursus, nulle concutiente, mon.
On lui attribue encore pour maître le pur et sobre Messala,
* Sén.,SMa*., m. — « Pline, xxxiii, 12.
■mL <Ic' .se régler ((ue sur ÂrcUius
,.i iiujiie. Avec un tel penchant
.1 |K)rsie, Ovide ne pouvait aimer la
X iiiVllo nVùt trait à la morale. Toute
; y>iiii. Il se permit peu de licence dans
it'sl pour ses vers, où, loindemécon-
...V. il s'y romplut. Cela prouve que ce facile
o. ^c ^(»iU pour mettre un frein à sa licence,
. . /u Miiu'iait pas. « Une tache, disait-il, em-
.,..v iOt.s une n^urc ' ; » aphorisme dont il a su
Vu MuLir de l'école, il n*alla pas, comme c*é-
. \M\v dans les camps le rude apprentissage
il .i\t>ii(î qu'il n'a jamais eu l'instinct guer-
\-4viii iiiililli** Jiivenis certamiDa fugi, \i>i iitMi luHurA moviiDus arma manu >. »
w lartlii pas à se faire un nom parmi les avocats : .. lu., il [duida et avec succès devant lescentumvi'rs:
.\iH iiiulo commissa est nobis fortuna reoriim, liM|tM) (lecom dccies inspicienda viris \
„ luOnie nommé triumvir et juge dans les afiaires
X i.,ilr faible importance, comme il l'affirme au même
« uMi. lÀ se borne pour lui la carrière politique, qui
%jiui |MiN k sa nature insouciante el légère, à sa nature
. iKVir. Le rang de sénateur était pourtant au bout de
, »liw'i'M's fonctions; mais son esprit, peu propre au
»»o«ul, Tuyail les soucis de l'ambition; la muscet le plai-
.ï uiilrrit pour lui trop de charmes. A la mort de son père
^vu l'uvuil poussé de force au barreau, le jeune orateur
» !^ti. , (-onfr.y II, 10. — « Tm/., iv, 1 . — > Trist., ii, 1 .
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renonça à Téloquence pour s'adonner exclusivement à la poésie, dont s'accommodait mieux sa nature insouciante et délicate. A Rome, il se fixa près du Capitole, entre la voie Claudia et la voie Flaminia, dans un site où il planta un jardin magnifique qu'il arrosait de ses mains, et dont il nous parle avec le ton d'un amer et sincère regret *. C'est là, sans doute, que, retiré du tumulte et des affaires, accueilli, sinon aimé d'Auguste, il coula d'heureux jours au sein des plaisirs et de l'étude. Le mariage qu'il contracta au terme de Tadolescence ne lui réussit point; peutêtre n'était-il pas lui-môme un mari parfait; quoi qu'il en soit, il dit de sa première femme :
Nec digna, nec utilis uxor tempus per brève nupta fuit h
Est data, quse
La seconde, quoique sans grand défaut, ne resta guère plus longtemps avec lui, probablement à cause de son inconstance , qu'il laisse clairement entrevoir dans ses œuvres peu sérieuses. Une troisième enfin fut assez heureuse ou assez habile pour fixer l'humeur changeante du chantre de l'amour : elle vieillit avec lui et partagea, quoique à Rome, les douleurs de son exil. Ces trois mariages successifs pouvaient bien avoir pour cause, outre une légèreté native, un vice, hélas! commun dans l'antiquité , dont bien des génies ne furent pas exempts. Catulle le lui reproche expressément :
Multus homo es, Maso ; nam tecbm multus homo est qui Descendit ; Naso, multus es et patheticus >.
De sa troisième femme probablementil eut des fils qu'il lui laissa, et une fille qu'il maria à un certain Fidus Comé-
* THst, IV, II. — « Trist.y iv, 10. - « Ep,, lll.
lius, le même qui, d'après Sénèque, se mit à pleurer en plein sénat , lorsque Corbulon Tappela autruche déplumée *. Il parle quelque pari des larmes vraies, du désespoir senti de cette famille bien-aimée, lorsqu'il partit, par une nuit sombre, pour un exil d'où il ne devait plus revenir. Cet exil était une simple relégation : on ne confisqua pas ses biens, on ne prononça contre sa personne aucune peine infamante.
Quelles étaient les causes de son exil, s'est-on demandé, mais en vain, depuis longtemps? La croyance générale est que le poëte adressa ses hommages à Julie, fille de Tibère, sous le nom de Corinne, qu'il a chantée en vers si tendres dans ses Amours. Il y aurait un autre motif plus puissant encore qui lui aurait attiré la haine d'Auguste. On connaît assez, en effet,' le dévergondage de la première Julie et de sa fille, qui firent la honte du palais impérial, pour comprendre qu'une pareille prétention de la part d'Ovide n'aurait pas suffi pour le faire mourir sur une plage barbare et déserté. Pour être insuffisant, toutefois, le motif n*en a pas moins sa valeur. Auguste, frappé dans sa famille qui le couvre de honte, s'occupe, sur la fin de son règne, de réformer les mœurs ; quoi d'étonnant alors qu'Ovide, amant et poëte licencieux, ait été la victime de cette réaction morale? Voltaire soupçonne qu'Ovide était surtout coupable d'avoir surpris Auguste dans un entretien criminel avec sa propre fille , et il se fonde sur le passage où Suétone fait dire en propres termes à Caligula que sa mère, la première Agrippine, était née de cet inceste. Tiraboschi hasarde une autre conjecture qui n'est pas plus invraisemblable quela précédente. La seconde Julie aurait eu, d'après lui, un commerce semblable avec son . frère, l'imbécile Agrippa Posthumus. Le poëte, admis dans
* De Tranq., 17.