PART. VI. — XII. HATÉRIDS
instantes prières lui sauvèrent la vie *. » Tibère, on le sait, n'oubliait pas. « Un autre jour, au sénat, n'étant pas de l'avis d'Hatérius : — Pardonne-moi, lui dit-il, si je m'exprime librement à ton égard, de parler en sénateur ^. » Ce ton doucereux et railleur n'aurait annoncé rien de bon, si Tibère eût eu affaire à une âme mieux trempée. Mais Hatérius, payé pour être prudent, abonda presque toujours dans les idées du prince. Lorsque Tibère, effrayé des progrès du luxe, laissa traiter, au sénat, la question de savoir s'il ne fallait pas y porter remède, Hatérius se déchaîna contre cette plaie de Rome, et un sénatus-consulte interdit l'usage de la vaisselle d'or dans les repas, et des vêtements de soie pour les hommes ^. Quoique flatteur éhonté, Hatérius ne s'en attira pas moins quelquefois des réprimandes. Le sénat délibérait sur la lettre où l'empereur demandait pour Drusus la puissance tribunitienne. « Hatérius opina pour qu'un décret fît graver en lettres d*or les termes de la lettfe. Tibère blâma l'étrangeté d'un pareil avis, en disant que les lettres d'or étaient contraires à l'usage *. »> Tacite alors de flétrir Hatérius, senex fœdissimœ advlationis, tantum infamtâ usvrvs. Tacite a raison; mais c'était sous Tibère un moyen 'de conserver et ses biens et sa vie. Faut-il charger encore la mémoire de notre orateur d'un soupçon autrement grave ? Faut-il le reconnaître dans cette phrase de Sénèque : « Ne crois- tu pas qu'Arruntius, Hatérius et tous ceux qui ont fait profession de capter les testaments, forment les mêmes vœux que les entrepreneurs de pompes funèbres"^? » Heureusement, les commentateurs n*ont pas voulu le reconnaître en cet endroit, parce qu'il n'y est pas désigné avec son prénom de Quintus ; quoique.
* i4nn.,i,13. — « Suét., TO., 29 — 'Tac. i4n«., ii, 33.— ^ Ann.,m, 58. — » De Benef,, vi. v8.
â(K) . l'éloquence sous les césars.
en réalité, il n'y eût rien d'impossible à voir même Hatériiis se conformer à cette triste mode de son temps. Tout cela, du reste, ne l'eût pas empêché d'avoir une vieillesse honorée et de mourir entouré d'éclat, à l'âge de quatre-ving-dix ans, 26 après Jésus-Christ. Tant il est vrai que les idées morales s'affaiblissent chez un peuple, à mesure qu'il perd les vertus et les qualités distinctives qui ont fait sa grandeur et sa gloire !
Patience, d'ailleurs! Quintus Hatérius laisse un fils qui pourrait bien être celui que désigne Sénèque. Décimus Hatérius Agrippa, tribun du peuple, l'an 15, puis préteur et parent de Germanicus, devait probablement avoir pour mère Vipsania, la première femme d'Agrippa; ce qui prouve la noblesse et le rang de cette maison des Hatérius. Bien qu'il soit ainsi apparenté, bien que son père l'orateur lui ait légué une belle fortune et une position digne d'envie, voyez en quels termes en parle l'auteur des Annales: a Hatérius Agrippa s'attaque aux consuls de l'année précédente. Pourquoi, leur demande-t-il, garder le silence après s'être mutuellement accusés? La crainte apparemment et une conscience coupable les enchaînent tous deux; mais le sénat doit-il se taire sur ce qu'il a entendu? — Le temps de la vengeance n'est pas encore écoulé, répond Régulus l'un d'eux ; mais il ne parlera qu'en présence de l'empereur. — Il vaut mieux, dit l'autre, que cette rivalité entre collègues, ces attaques, fruit de leur mésintelligence, tombent dans l'oubli. — Hatérius insiste, et un consulaire conjure l'assemblée de ne pas ajouter aux soucis du prince en fomentant ainsi les haines ; le prince saura bien y remédier. — Ces paroles sauvèrent Régulus et différèrent l'exil de Trion. Hatérius n'en devint que plus odieux; énervé parle sommeil et la débauche, cet homme, assez lâche pour ne pas avoir à craindre la cruauté du prince, méditait la ruine des plus hauts personnages jusque dans