PART. VI. — XIV. MAM. SCAURUS
de Sextus Pompée *. C'est probablement du père de ce dernier Scaurus que Cicéron parle comme d'un orateur de mérite , minime contemnendus, mais plus versé dans la connaissance de la politique que dans l'art de parler ^. Sur celui qui nous occupe en particulier, consultons les nombreux témoignages des contemporains, et d'abord de Sénèque le père qui l'a vu de près et Ta souvent entendu. « Je ne connais personne, dit-il, pour qui le public de Rome ait eu plus d'indulgence ; Scaurus avait un saris-façon peu commun : sœpe^ dum amicitur dicebat ; puis, en plaideur plutôt qu'en avocat, il cherchait à faire parler l'adversaire, parce qu'il connaissait sa supériorité dans les débats. Rien de plus gracieux, de plus coquet que cet homme : son élocution antique, sa diction puissante et relevée, sa mise et son extérieur même étaient merveilleusement propres à faire valoir son éloquence. Mais tout cçla, bien loin de faire de Scaurus un grand orateur, montrait au contraire de combien il en était éloigné. La plupart de ses plaidoieries étaient mauvaises ; toutes cependant laissaient percer quelque chose d'un esprit ^levé, mais négligé ; si, par accident, son discours était bon, le mérite en était au hasard. Sa longue, que dis-je ? sa continuelle paresse l'avait amené à ne vouloir, à ne pouvoir rien soigner. Il publia sept discours qui furent ensuite brûlés par décret du sénat. Le feu leur a rendu service. Hais il reste de lui des mémoires qui sont en contradiction avec sa renommée et qui sont bien moins soignés encore que ses plaidoyers. Dans ses plaidoyers, du moins, la chaleur rachetait l'incurie, tandis que ses mémoires ont moins de feu et tout autant de négligence. Nous l'avons dernièrement entendu déclamer de façon, chose singulière, à se déplaire à lui-môme *. » La paresse, le laisser-alier,
* Dion., Aug , u, 2. — * D« Orat., i, 49. — » Conir,, v, préf.
voilà donc le grand défaut de Scaurus non-seulement comme orateur, mais aussi comme homme. Son éloquence, le charme de son esprit, ne sont pas contestés ; le Rhéteur dit de lui quelque autre part : disertissimvs homo et venustissimus. Son goût impitoyable ne laissait passer aucune sottise* ; son esprit vif, aucune bonne occasion : « Le philosophe Ariston dissertait en litière ; — Il n'est certes pas péripatéticien, dit Scaurus en s'informant de sa secte ^. » Tacite lui reconnaît aussi de l'éloquence. Mais à quoi lui servait de manier la parole avec dextérité, si sa méthode, si sa v4e, si ses mœurs en faisaient un homme méprisable ? si les ouvrages des anciens le citent surtout pour l'impureté de ses habitudes ? « Je donnerai, dit Tertullien, un purgatif à Scaurus pour son impureté ^.y> — « Dissimulait-il ses ndœurs infâmes, s'écrie Sénèque ? Tenait-il à paraître chaste ? Voici un mot de lui que j'ai entendu citer partout et vanter en sa présence (et le Philosophe cite un trait que nous nous contenterons de lui emprunter dans sa langue). Pollioni Asinio jucenti^ obscœno verùousuSy dixerat se facturmn id quod pati malebat. PoUion de froncer le sourcil : — Que mes paroles retombent sur ma tête, repartit Scaurus, — qui rapportait lui-même cette «aillie comme sienne *. » Notons, en passant, que Scaurus ne se gênait guère pour jeter à la tête des autres ce vice infâme, qu'il prétendait avoir été importé à Rome par les rhéteurs grecs *.
Le sénateur valait-il mieux que l'orateur et que l'homme privé ? Ouvrons les Annales, et la réponse nous sera facile. Nous avons déjà vu comment Asinius Gallus et le vieil Hatérius s'étaient attiré la haine de Tibère, débutant dans sou rôle de César. A leur exemple, Scaurus blessa l'âme
1 Contr., 1, 2.— « Sén, à Luc., 21. — » De Pal/io. - * De Ben., iv, 31. - «Sén., Contr.,1,2.
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soupçonneuse du prince par des paroles imprudentes. Hais Tibère se montra pour lui plus implacable encore : il ne répondit pas *. Scaurus, de son côté, n'alla pas, à la suite d'Hatérius, se jeter aux pieds du tyran, et respecta du moins sa propre dignité. Nous le voyons, longtemps après, faire prévaloir son avis dans l'assemblée des pères conscrits : l'an 20, il obtiefnt que les biens de sa première femme Lépida, dont il avait une fille, ne soient pas mis à Tenchère. Cette femme, qui à la noblesse des iEmilius ajoutait celle des Sylla et des Pompée, était accusée d'avoir feint des relations avec un homme riche et veuf, dont-elle disait avoir un fils. On lui imputait, en outre, des adultères, des empoisonnements, que sais-je encore? des sortilèges contre la famille de l'empereur ^. Un pareil succès fait honneur aux sentiments comme à l'éloquence de Scaurus. L'année suivante, Scaurus eut à défendre encore un autre de ses parents, le jeune Sylla, dont il était et l'oncle paternel et le beau-père tout ensemble. L'ancien préteur Corbulon, le père probablement du fameux, s'était plaint au sénat de ce que ce jeune homme, dans un spectacle de gladiateurs, ne lui eût point cédé le pas. L'âge, la coutume, la faveur du sénat, plaidaient pour le vieillard; Scaurus et quelques autres parents, pour l'accusé. Drusus, fils de Tibère, calma les esprits avec quelques paroles de conciliation, et Mamercus fit lui-même des excuses à Corbulon 3. Jusqu'ici l'orateur politique esta l'abri de tout blâme, et son caractère est resté noble. Mais il n'en fut pas longtemps ainsi. L'an 22, Scaurus, déjà consulaire, s'adjoint deux délateurs, l'édile Brutidius Niger et le préteur Junius Othon pour accuser de concussion un haut et grave personnage, le proconsul d'Asie, Caïus Silanuè, et pour lui faire un crime
* iln;t., 1, 13. —« Ann,y m, *:3. — * Ann., m, 31 .
298 l'éloquence SOUS LES CÉSABS.
d'avoir outragé la divinité d'Auguste et méprisé la majesté de Tibère. Un mot est nécessaire sur ces deux délateurs, pour montrer jusqu'à quel point Scaurus s'avilissait en faisant avec eux cause commune. Le premier, c Brutidius Niger était arrivé à la richesse, dit Tacite, par de bonnes voies, et, s'il eût continué de marcher droit, il fût parvenu à la plus brillante réputation ; mais, pressé d'arriver, il voulut devancer d'abord ses égaux d'âge, puis les orateurs plus âgés que lui ; il voulut enfin aller au delà de ses propres espérances *. » Il était, sous Tibère, édile, historien et rhéteur. Disciple d'ApoUodore, d'après Vossius, il trouva dans ses dt'^clamations et dans ses histoires une source suffisante de renommée. Hais il était de ces hommes qui ne se contentent pas des voies honnêtes, qu'ils jugent trop longues. On était sous le despotisme de Séjan; il se fit ami de Séjan, et, la délation aidant, la fortune et les honneurs ne lui furent plus mesurés. Une fois en crédit, il sut louvoyer assez habilement, mais pas assez cependant pour ne pas sombrer dans la ruine de son protecteur : Tibère ordonna sa mort, et Brutidius, cette fois, fut obligé de se défendre; mais celte parole qui avait fait tant de victimes fut impuissante à le sauver, et le suicide fut la fin méritée de cet odieux délateur, que Juvénal, écho de Tacite, a trouvé le moyen de flétrir à son tour :
Pallidulus mt Brutidius meus ad Martis fuit ob?iu8 aram ^
Quant au second, il avait pour père Junius Othon, un déelamateur de quelque mérite, dont parle Sénèque lé Rhéteur : tt Junius Othon, dit-il, traitait d'ordinaire avec esprit, belles les controverses difficiles, celles dans lesquelles il y avait à garder une certaine mesure entre le silence et l'énergie de
» Ann,y lii, GO. - > x, 83.