PART. VI. — XV. VOTIÉNUS MONTANUS
elle ne peut pas faire oublier les mœurs infâmes qu'il eut toute sa vie, Tàme servile qu'il montra sous Tibère ; et peut-être faut-il attribuer à ces deux causes les défauts que les anciens ont relevés dans son éloquence :
L'esprit se sent toujours des bassesnes du cœur.
En lui s'éteignit une famille de politiques et d'orateurs illustres, 'mais dont le caractère ne fut jamais à la^ hauteur de l'intelligence.
VOTIÉNUS MONTANUS.
Heureusement tous les portraits ne se ressemblent pas dans cette galerie que nous mettons sous les yeux du lecteur : à côté de l'homme perdu de mœurs, du délateur méprisable, on aime à rencontrer un orateur qui se contente de. son rôle et qui reste pur de la contagion générale. Cet orateur, c'est Votiénus Montanus qui grossit la liste des proscrits de Tibère.
Montanus a pour nous l'intérêt d'un compatriote : c'est un Gaulois de Nîmes, où il naqi^it àpeu près en même temps que Domitius Afer, dont il sera tout à l'heure question. La Gaule, à cette époque, justifie le vers connu de Juvénal : elle est féconde en orateurs, en maîtres de rhétorique ; c'est déjà le pays qui sait manier excellemment et la parole et l'épée. Nous ne connaissons ni l'origine, ni l'éducation, ni les débuts de Montanus; Sénèque le père, qui va nous servir de guide dans cette esquisse, ne nous en a rien dit. Mais il est probable que Montanus vint de bonne heure à Rome, sous Auguste, aux beaux jours de la déclamation. On est heureux cependant de voir en lui un représentant
des anciennes idées littéraires, un homme de goût, qui répugne d*instinct à toutes ces vaines parades d'éloquence. « Votiénus Montanus, dit Sénèque, loin de déclamer jamais parvanité, déclamait même sans préparation. Comme je lui en demandais la raison : — C'est, me répondit-il, pour ne pas contracter une mauvaise habitude. Celui qui prépare une déclamation, l'écrit, non pour triompher, mais pour plaire. Aussi recherche-t-il toutes les séductions : il laisse de côté les argumentations comme désagréables et comme prêtant fort peu à Teffet ; il se contente de séduire l'auditoire par des sentences et des amplifications. C'est qu'il désire se faire approuver lui-même, plutôt que de faire approuver sa cause. Les déclamateurs portent ce travers jusqu'au barreau , où ils abandonnent le nécessaire pour courir après le brillant. Ajoutez à cela qu'ils se donnent les adversaires les plus sols du monde ; ils leur répondent comme et quand ils veulent. Au reste, leur erreur n'offre aucun danger : leur sottise reste impunie. Bien plus, les fréquents éloges «qu'ils reçoivent les soutiennent, et leur mémoire s'habitue à des repos déterminés. Mais, sont-ils au barreau, les applaudissements ont-ils cessé à chacun de leurs gestes, ils défaillent ou chancellent *..»Nous avons cité cette page pour indiquer et le goût particulier de Montanus et l'inanité des exercices des écoles romaines, lorsque les déclamateurs n'avaient pas le bon sens de les réduire à leur juste valeur.
A la vue de pareils ridicules, on passe presque à Montanus cette négligence, ces répétitions outrées que lui reproche Sénèqûe. « Votiénus Montanus, dit-il dans un autre passage, cet homme d'un goût si rare, sinon très-pm\ ne put pas éviter dans ses exercices de l'école le défaut , qu'il avait dans ses plaidoyers. Il gâte ses pensées à force
* Contr.j IV, ppéf.