PART. VI. — XV. VOTIÉNUS MONTANUS
de les répéter : non content de bien dire les chose une fois, il finit par les mal dire. »
C'est pour cette raison et pour d'autres encore, qui peuvent assimiler l'orateur au poëte, que Scaurus- appelait Montanus VOvide des orateurs^ et qu'il disait à bon droit qu'il y a autant de mérite à savoir se taire qu'à savoir parler. « Il me souvient que Montanus fit ses débuts par la défense de Galla Numisia devant les centumvirs. Galla était héritière de son père pour un douzième ; elle était accusée d'empoisonnement. Montanus eut une idée pleine d'éloquence et qui durera autant que les siècles ; je ne sais même si l'on a jamais rien dit de mieux en semblable occurrence : — Le douzième n'est la part ni d'une fille ni d'une empoisonneuse. — Montanus ne s'en tint pas là : Dans le testament d'un père, ajouta-t-il, une fille doit avoir une place convenable, ou n'en avoir aucune. — Puis : Tu laisses trop à une coupable, trop peu à une innocente. — Ce ne fut pas encore assez ; — Une fille ne peut être couchée sur le testament d'un père que pour hériter de tout, ou pour tout perdre. Je ne me rappelle plus tout ce qu'il dit encore àce sujet. Quand il publia son plaidoyer, il y inséra plusieurs de ces paraphrases et bien d'autres qu'il n'avait pas dites au tribunal. Pas une de ces pensées qui ne soit belle seule ; pas une, en revanche, qui ne nuise aux autres ^ » La répétition surabondante, comme chez Ovide : voilà donc le grand défaut de Montanus et de tous les talents secondaires de la décadence, chez lesquels la rhétorique tient plus de place que l'inspiration. Montanus n'en demeure pas moins un orateur distingué, un déclamateur consciencieux et sincère, qui aime son art. Sénèque rapporte encore un trait qui peint au vif cet amour d'une étude dont il a blâmé plus haut les excès avec tant de raison. « Le jour même
1 Coni)\, IV, 28.
qu'il fui accusé devant l'empereur par un certain Vinitius de Narbonne (car, il faut l'avouer et nous le verrons encore mieux plus loin, la Gaule ne n^anqua pas non plus de .délateurs), Montanus répéta dans son école les pensées qu'il avait opposées au discours de son accusateur *. » Si l'on peut rire d'une pareille gloriole, il faut bien y reconnaître aussi un dédain admirable du péril, une sérénité courageuse en face de cette tyrannie sans cesse en éveR des Césars. Tibère ne pouvait reprocher à Montanus, comme à Asinius Gallus, comme au vieil Hatérius, des paroles indiscrètes, ^es questions embarrassantes ; où chercher alors le secret de sa haine, si ce n'est dans l'indépendance et dans le caractère de l'accusé, qui ne se cachait pas de ses liaisons avec des proscrits comme Ovide? Montanus, a dit Scaurus, est V Ovide des orateurs; il aurait pu ajouter qu'il en était aussi l'admirateur et Tami. Nous avons un distique du poëte, qui de Tomes rend à son ami les éloges qu'il en a probablement reçus, et qui nous prouve que Montanus n'était pas non plus étranger au culte de la muse :
Qujsque vel imparibus numeris, Montane, vel œquis Sufficis, et gemino carminé nomen habes ^ .
La critique du temps et Sénèque lui-môme se taisent sur le mérite poétique de Montanus, signalé dans ces deux vers, et, si nous le mentionnons nous-même, c'est pour constater une fois de plus une manie générale des meilleurs esprits de l'empire. Cette franchise du [poëte ou de l'orateur ne pouvait passer impunie sous la police de Tibère: Votiénus Montanus fut mis en accusation pour outrage à là majesté impériale. Le passage où Tacite nous rapporte le fait mérite d'autant plus d'être cité, qu'il nous donne en
* Contr,^ III, 19. — « Pont., 4, 16.
PART. VI. — XVI. CRÉMUTiUS CORDUS. 305
même temps l'un des motifs que Tibère allégua pour s'éloigner (le Rome. « Tibère hésitait encore, lorsque l'affaire de Montanus, celebris ingenii virOy le décida à fuir les réunions du sénat et les reproches d'ordinaire mérités et graves qu'on lui faisait en face. Un soldat du nom d'dlmilius, cité comme témoin à charge, rapporte tout ce qu'il a entendu, et, malgré' le bruit qui l'entoure, porte aux oreilles de Tibère les infamies dont on l'accable en secret. Tibère en est frappé, au point de vouloir s'en justifier sur l'heure ; les prières des sénateurs qui l'entourent, et l'adulation de toute la curie, suffisent à peine à le calmer *. » Montanus n'en fut condamné qu'avec plus de précipitation pour crime de lèse-majesté et relégué aux Baléares, où il mourut quatre ans après, l'an 29 après Jésus-Christ.
CRÉMUTIUS CORDUS.
Chose vraiment digne de notre attention! Tous ou presque tous les personnages que Tibère sacrifie à sa haine ou à sa défiance, sont précisément ceux dont le nom a vécu dans le souvenir de la postérité, comme autant de témoins prêts à déposer contre ce pouvoir exorbitant des empereurs, qui ne respectait rien. Nous trouvons dans Crémutius Cordus un exemple de cet affreux arbitraire; bien que ce soit un historien plutôt qu'un orateur, Crémutius, par sa condamnation, mettra dans un jour encore plus éclatant les malheurs et les tristesses d'une pareille époque.
Il avait composé une histoire des guerres civiles et du règne d'Auguste, où, selon l'énergique expression de Sénèque, il avait à jamais proscrit les proscripteurs ^^ son àme
1 Ann., IV, 42. — * Cons, à Marcia^ 26.
honnête n'avait pas reculé devant l'éloge de Brutus et de Cassius, qu'il avait appelés les derniers des Romains ; elle avait, en outre, blâmé ouvertement le sénat et le peuple, et n'avait approuvé ni César ni son successeur*. C'était, il faut en convenir, condamner de tout point le régime sous lequel il vivait. Mais Crémutius aurait échappé peut-être aux délateurs, s'il avait observé la prudence des cœurs pusillanimes. Séjan, le ministre-empereur, ne pouvait kii pardonner deux ou trois mots piquants : a Séjan, avait dit Crémutius, ne se contente pas d'être porté sur nos têtes, il veut y marcher. » Une autre fois, le sénat lui votant une statue au Théâtre de Pompée que Tibère faisait réparer d'im incendie : « C'est maintenant, s'écria Cordus, que c'en est fait véritablement de ce théâtre. » Pour apaiser le ministre irrité, il n'y avait qu'un moyen, et Cordus n'était pas homme à l'employer : il aurait fallu aller se jeter à ses pieds. Séjan alors le donna en pâture à ses clients, Satrius Secundus et Pinarius Natta *. Car, ce qu'il y avait de plus odieux dans la délation et ce qui la distinguait profondément des accusations courageuses par où les jeunes orateurs débutaient, sous la république, pour se mettre en relief, c'est que, sous Tempire, une bonne partie des biens de l'accusé était dévolue à l'accusateur, s'il obtenait la condamnation. Crémutius étaitperdu d'avance, et Tibère écouta sa défense d'un air menaçant. Résolu de quitter la vie, Cordus répondit, d'après Tacite, à ses accusateurs :
a Des paroles ! voilà tout ce qu'on incrimine en moi ; tant mes actions sont irréprochables, pères conscrits ! J'ai loué, dit-on, Brutus et Cassius, dont beaucoup d'historiens ont raconté la vie, et qu'aucun n'a nommés sans éloge. Tite- Live, le plus éloquent et le plus fidèle de tous, a tant pro-
1 Dion, Tibère. — « Sén., Cons. à Mar., 22.