PART. VI. — XVI. CRÉMUTIUS CORDUS
digue de louanges à Pompée, qu'Auguste rappelait le Pompéien ; cependant leur amitié n'en fut point altérée. L'historien nomme souvent, comme des personnages illustres, Brutus même et Cassius et ne les a jamais qualifiés de brigands et de parricides, comme on fait aujourd'hui. Pollion qui a transmis leur mémoire à la postérité, Messala qui se vantait d'avoir servi sous Cassius, ont été comblés d'honneurs et de richesses par Auguste. On a jusqu'ici toléré ce langage par politique peut-être plus encore que par modération ; car le mépris fait tomber une injure, au lieu que s'en offenser, c'est avouer qu'on la mérite. Mais rien de plus permis jusqu'à ce jour, rien de moins sujet à la censure que de parler de ceux que la mort a soustraits àlahaineou à la flatterie. Brutus et Cassius sont morts depuis plus de soixante ans; mais ils conservaient leur place dans l'histoire. La postérité sait rendre à chacun l'honneur qu'il mérite ; et, sil'onme condamne aujourd'hui, Cassius et Brutus ne manqueront pas d'historiens qui se souviendront aussi de moi *. »
Oui, Crémutius, la postérité ne t'a pas oublié ; parce que tu n'a pas reculé devant la mort pour proclamer le droit en face de Tibère, ta place sera marquée parmi les nobles cœurs !
Toute fondée qu'elle était, la défense de Cordus fut à peine écoutée : le sénat fit brûler ses œuvres par la main des édiles ; heureusement elles vécurent dans l'ombre jusqu'à ce que Caligula les fit rechercher et publier ^. « Sottise, s'écrie Tacite indigné, des hommes qui croient que leur puissance actuelle suffit pour éteindre jusqu'au souvenir de la postérité! » Bien que le sénatus-consulte s'étendît aux provinces, plusieurs amis du condamné, sa fille Marcia elle-même, à qui Sénèque adressa plus tard une Consola-
i Ann., IV, 34, 35. — « Suét., Co/., 16.
iion, parvinrent à soustraire cette histoire à toutes les recherches. Mais l'auteur n'en fut pas moins obligé de se donner la mort, à la façon des stoïciens, dont il partageait les idées. Laissons la parole à Sénèque qui nous a peint d'une manière saisissante cette fin tragique, mais presque commune alors ; tant cette époque était sombre et terrible ! « Cordus, au sortir du bain, pour mourir plus à son aise, s'enferma dans sa chambre, comme pour y prendre son repas, et renvoya ses esclaves. Afin de faire semblant de manger, il jeta des morceaux par la croisée ; puis il sortit de sa chambre, comme s'il eût satisfait son appétit. Il fit de même deux ou trois jours de suite. Le quatrième, sa faiblesse le trahit. Il écarta toute lumière et s'ensevelit dans les ténèbres. — Chère fille , dit-il en l'embrassant à Marcia, voilà le genre de mort que j'ai choisi ; tu ne dois ni ne peux ébranler ma résolution. — Ce fut alors pour tous un bonheur de le voir échapper ainsi à la gueule des loups dévorants. Les accusateurs, sur le conseil de Séjan, se rendent auprès des consuls et se plaignent de la mort de Cordus, à laquelle ils l'avaient pourtant forcé. Il s'agissait pour eux de savoir si la mort leur enlevait leur proie ; mais, pendant qu'ils délibèrent, qu'ils retournent auprès des consuls, Cordus échappe à leur avidité, » Fan 25 après Jésus-Christ *. Sénèque, en remerciant Marcia d'avoir sauvé les livres de son père, rend hommage à l'éloquence et à la liberté de ce Romain, qui méritait des jours meilleurs, et dont la place est à côté de Thraséas et d'Helvidius Priscus, avec lesquels ii a plus d'im trait de ressemblance.
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