‹ L'éloquence sous les CésarsChapitre 89 sur 106 · DOMITIUS AFER · texte numérisé non relu

DOMITIUS AFER

Les hommes de la trempe de Crémutius Cordus n'abondent précisément pas au temps où nous sommes arrivés : le courage et la générosité des sentiments sont plus rares que le savoir-faire et l'habileté, talents indispensables sous des princes tels que Tibère et ses successeurs. Domitius Afer offre le type parfait de ces esprits habiles, de ces consciences souples qui savent s'accommoder aux circonstances. Né l'an 16 avant Jésus-Christ, à Nîmes, comme Montanus, il alla de bonne heure chercher fortune à Rome, où il resta longtemps ignoré. Tout porte à croire cependant que sa famille dut occuper à Rome un rang élevé, et que, s'il naquit dans la T* Narbonnaise, ce fut par hasard ; il n'est pas invraisemblable que son père y remplit une fonction publique. Afer n'était d'ailleurs pas de ceux qui demeurent en chemin : esprit sérieux, intelligence sagace et clairvoyante, il finit par percer au milieu de cette foule d'orateurs dont nous avons déjà fait la connaissance. Sous Tibère enfin l'occasion se présenta pour lui de se faire connaître, a II accuse Claudia Pulchra, cousine de là première Agrippine. Sortant de la préture, peu considéré et prêt à s'illustrer par n'importe quel moyens il l'accusait d'impudicité, d'adultère avec Furnius, de sortilèges et d'enchantements contre le prince. Furnius et Pulchra sont condamnés ; Afer est mis au rang des premiers orateurs ; son talent se fait jour, et Tibère reconnaît son droit à l'éloquence. — Puis, en se portant comme accusateur ou comme défenseur, il se fait une plus haute réputation d'é-

loquence que d'honnêteté ^ » L'année suivante, 27 après Jésus-Christ, Domilius, fier de son premier succès, s'attaque au fils de sa victime, à Quinctilius Varus, citoyen riche et parent de Tibère. Tacite, cette fois, se montre pour lui plus sévère encore, i On nes'étonnait pas, dit-il, de voir cet homme, longtemps dans l'indigence et qui avait mal usé des récompenses obtenues, s'apprêter ainsi à plusieurs actes dHnfamie. Mais, cette fois, le sénat résista et fut d'avis d'attendre la décision de l'empereur. C'était alors la seule ressource dans les malheurs qui vous accablaient ^. » Que dire de l'accusateur quand le sénat de Tibère opine pour l'indulgence !

L'avènement de Caligula va peut-être changer la position d'Afer? Nullement: Afer saura bien se retourner et jeter un voile sur son passé. « Un jour, avant la mort de Tibère, Agrippine le rencontra ; Domitius s'écarta de son chemin, poussé qu'il était par la honte d'avoir été l'accusateur de l'une de ses parentes. Agrippine qui s'en aperçut, l'appelle : — Sois sans crainte, Domilius, dit-elle ; ce n'est pas ta faute, mais la faute d'Agamemnon 3. » Nous serons moins indulgents que la princesse : si Ton ne peut rien contre la violation du droit, on peut du moins se taire, et, si Ton parle, que ce ne soit jamais dans son intérêt unique ni au détriment de l'honneur ! A quelque temps de là, lorsque Tibère se fut enseveli dans les débauches de Caprée, Afer rassuré éleva une statue à Caligula, avec une inscription qui donnait à entendre que le prince exerçait son deuxième consulat à l'âge de vingt-six ans. Caligula d'entrer en fureur, comme si Domitius lui eût fait un reproche de sa jeunesse et d'avoir agi contre la loi. Aussi l'orateur, qui s'attendait pour cette flatterie à de grands honneurs, fut-il accusé au sénat. Lecture faite de son accusation, Caligula ordonnait de le mettre à

1 Tac, Ann,, iv, 59. — > Ann,^ iv, 66. — * Dion, Calig.

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