‹ L'éloquence sous les CésarsChapitre 90 sur 106 · PART. VI. — XVII. DOMITIUS AFER · texte numérisé non relu

PART. VI. — XVII. DOMITIUS AFER

mort, s'il essayait de répondre. Le prince s'estimait le premier des orateurs, et prétendait surpasser dans ses discours celui qu'il savait être le plus éloquent de tous. Non-seulement Afer ne répliqua pas, mais il feignit d'admirer, de rester stupéfait devant l'éloquence de Calus. Il se mit à reprendre chaque mot de son discours, à faire de ce discours le plus grand éloge, comme s'il l'avait entendu sans y être accusé. Puis, quand on lui eut remis son acte d'accusation, il eut recours aux prières et aux lamentations ; il tomba même à genoux, et dans cette position adressa ses supplications à César, et l'on eût dit qu'il eiU redouté dans Caligula l'orateur plutôt que Fempereur . Enflé de ce triomphe, et persuadé qu'il avait vaincu Domitius dans cette joute d'éloquence, Caligula, poussé par l'affranchi Calixte qu'il estimait et qui était cultivé par Domitius, apaisa sa colère. Blâmé ensuite par Calixte d'avoir accusé son client, Caïus répondit qu'il n'avait pu tenir caché un aussi beau discours. Ainsi Domitius dut son salut à la condamnation de son éloquence. Caligula le désigna consul aussitôt *. Il est impossible de jouer plus spirituelle comédie; remarquons aussi qu'Afer, pour ne rien négliger, avait su s'attacher le maître de l'empereur ; avec une pareille politique à quel péril n'échapperait-on pas ? Sous Claude, la foi^tune de Domitius Afer resta la même, aussi brillante : il est, sans contredit, le premier des orateurs. L'esprit ne lui fait pas défaut : il nous intéresse malgré la répugnance que son caractère nous inspire. « Un jour, Claude, irrité contre l'orateur Judœus Gallus. qui plaidait devant son tribunal, le fit jeter au Tibre, sur les bords duquel il siégeait, quand il rendait la justice. Dans celte circonstance, Domitius Afer, qui surpassait en éloquence tous les avocats de son temps, dit un mot des

* Dion, Calig»

plus plaisants. Le client, privé de Judœus, lui demandait ses services : — Qui Ta dit, répondit Domitius, que je sais mieux nager que Judœus * ? » Mais cette parole vive^ aux saillies inattendues, Domitius eut le tort de vouloir en user trop longtemps : avocat des plus occupés durant toute sa vie, il ne comprit pas la vérité du conseil d'Horace ?

SoTve senescentem mature sanus equiim, ne Peccet ad extremum ridendus, et ilia ducat *.

Tacite en a fait la remarque : « Vers la lin de sa vie, Domitius perdit beaucoup de son mérite , parce que , quoique fatigué, son talent ne put se résoudre au silence 3., » Quintilien le reconnaît lui-même : a J'ai vu, dit-il, le plus grand orateur de ceux qu'il m'a été donné de connaître, Domitius Afer, perdre dans son extrême vieillesse tous* les jours quelque cjiose de cette autorité qu'il avait si bien acquise. Lorsque plaidait celui qui sans contredit avait été le prince du barreau, les uns riaient, les autres rougissaient pour lui^ et cela leur faisait dire que Domitius aimait mieux défaillir que de s'an'êter à temps *.» Domitius alla néanmoins jusqu'au bout, chargé d'ans, d'honneurs et de gloire, avec la réputation d'im bon orateur, mais d'un triste caractère. Il mourut d'une indigestion, l'an 60, à la même époque environ qu'un autre orateur, M. Servilius, dont Tacite fait un bel éloge dans le parallèle suivant : « Tous deux s'étaient rendus puissants par leur éloquence. Le premier s'était fait un nom par les causes qu'il avait soutenues ; Servilius, qui longtemps avait brillé au barreau, et s'était mis ensuite à écrire l'histoire de Rome, se distinguait par son élégance; avec autant de talent que Domitius Afer, il avait des mœurs et un caractère bien différents *. »

1 Dion, Claude. — « Ep., ï, I. — ^ Ann., iv, 5U. — * Inst. Or,, xii, II. — 8 Jnw.,xiv, 19.

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11 y a quelque chose d'affligreant à voir que sous les sombres règnes dont nous avons donné le profil, les âmes basses ou dévoyées atteignent seules un âge avancé, comme Domitius Afer, qui mourut à soixante-seize ans : le mérite et la vertu étaient donc incompatibles avec un semblable régime ! Et puis, que dire d'un temps où des hommes aussi mal famés que Domitius avaient les écoles les plus fréquentées de Rome? Car Domitius aussi fut un rhéteur, et, de plus, un rhéteur distingué. Pour le juger sous ce dernier aspect, nous avons le témoignage de Quintilien. Afer, d'après Quintilien, aurait composé un traité spécial sur une partie importante de la rhétorique, la confirmation et la réfutation; ce traité, que nous ne possédons plus, aurait, à ce qu'il semble, été complet sur la matière. « Non-seulement je l'ai lu, s'écrie Quintilien, qui ne vit Afer que sur ses vieux jours, mais je n'ai appris que là ce qui concerne ces deux points *. » Ce qui caractérise, au reste, l'éloquence d'Afer, et ce que sans doute il enseignait à merveille, c'était la plaisanterie, cette arme redoutable qu'il maniait avec une dextérité singulière. Mais c'était une plaisanterie douce et de bon aloi, qui n'avait rien de la plaisanterie injurieuse de Julius Bassus, ou de la plaisanterie mordante et âpre de Cassius Sévérus^. » Un certain Sulpicius Longus, affreusement laid luimême, plaidant dans une affaire où il s'agissait de liberté, s'échappa jusqu'à dire que son adversaire n'avait même pas la figure d'un homme libre. — Très-bien, répond Afer, je suis de ton avis ; on n'est pas libre quand on a une laide figure. — Dans ses plaidoieries un nommé Manlius Sura marchait à droite et à gauche, sautait, lançait ses bras en l'air, ne cessait de rejeter et de ramener sa toge : — Ce n'est pas là plaider, dit à propos Domitius,

1 Inst. Or., V, 7. — « hf , v , 3.

mais se trémousser. — Afer plaidait contre un affranchi de Claude, lorsqu'un autre affranchi s'avisa de s'écrier : Tu plaides toujours, Domitius, contre les affranchis de l'empereur. — Je n'y gagne pourtant rien, répliqua l'orateur *. — Une autre fois il défendait Goantilla, dont tout le crime était d'avoir donné la sépulture à son mari, impliqué dans une révolte. L'empereur ajourna l'affaire, et Domitius de s'écrier : Enfants de Cloantilla, n'en ensevelissez pas moins votre mère *. » On le voit, cet enjouement que Domitius répand çà et là dans ses discours, ces saillies semblables à celles qui distinguent l'esprit français: voilà où excelle l'orateur de Nîmes; il a laissé, mais le temps n'a pas respecté, des narrations entières assaisonnées de cette raillerie fine et délicate où brillait Cicéron, ainsi que des livres spécialement consacrés aux bons mots ^, Quintilien, qui rappelle avec complaisance le goût et les principes de son maître, nous apprend aussi qu'il prononça pour deux dames romaines des plaidoyers qui se lisaient encore de son temps. Il nous en a conservé quelques passages qui sont des modèles d'esprit ou d'à-propos. « La communication, dit-il, consiste à consulter ses adversaires, comme fît Domitius Afer dans sa défense de Cloantilla : — Elle ne sait pas, s'écrie-t-il, cette femme tremblante, ce que peut une femme, ce qui convient à une épouse ; dans un tel embarras ne serait-ce pas le hasard qui vous a offerts à cette malheureuse ? Toi, son frère, et vous les amis de son père, que lui conseillezvous * ?» Un peu plus loin : « D'ordinaire, Domitius Afer ne faisait de petites périodes, clausulas, que pour donner à son style plus de force et de rapidité, surtout dans ses exordes, comme dans son plaidoyer pour Cloantilla : Grattas agam continuo, et pour Laelia : Eis utrisque apud te

1 Quint. , VI, 3. — « /c?.. viii, 6. — « /rf., vi, 3. — * Id., ix, 2.

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judicem periditatur Lœlia, Tant il dédaignait cette cadence molle et efféminée, » qui infectait la parole, de son temps *. Il paraît qu'il défendit enfin, de concert avec Crispus Passiénus, ce Volusénus Catulus, dont nous avons parlé ailleurs. C'est, à notre connaissance, la* seule fois que Domitius ait consenti à s'adjoindre d'autres avocats : usage, selon nous, funeste à la cause aussi bien qu'aux orateurs, partant, à l'éloquence, en ce que chaque avocat, comptant sur son collègue, n'approfondit qu'un point du procès, celui dont il est spécialement chargé, et néglige les autres. Pas plus alors que de nos jours, les arts ne pouvaient se soumettre au régime du commerce ou de l'industrie. Domitius avait trop de sens pour ne pas le comprendre, et trop de goût pour se conformer aveuglément aux caprices de la mode. Lui, que Quinlilien met sans hésiter à côté des anciens pour le style et pour la composition oratoire ^,lui dont les qualités maîtresses étaient l'ordre et la simplicité sobre, pouvaiWl tolérer davantage le charlatanisme qui envahit de son vivant, non-seulement les écoles et les salles de lecture, mais les tribunaux euxmêmes ? « J'étais auprès de Domitius Afer, fait dire Pline à Quintilien, un jour qu'il parlait devant les centumvirsavec lenteur et gravité; il entendit dans le voisinage une clameur immense, extraordinaire. Étonné, il s'arrêta ; quand le silence se fut rétabli, il reprit le point où il s'était interrompu. Nouvelle clameur, nouvelle interruption de Domitius ; le même bruit recommence une troisième fois. Domitius s'enquiert enfin du nom de l'orateur ; c'est Licinius. Alors, au milieu même desaplaidoierie: — Centumvirs, s'écrie-t-il, c'en est fait de l'art de la parole ^ ! » C'est que Domitius, et il ne se trompait pas, prévoyait l'éclipsé totale d'un art alors déjà sur son déclin, dès que, pour ne

* Quint., IX, 4. — > Inst. Or., x, 1. — * Pline le Jeune, ii, 14.

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pas compromettre sa réputation, un avocatromme Largius Licinius invitait des auditeurs et remplissait les bancs d*hommes salariés, qui constituaient un public à ses yeux. Son intelligence étendue, son éloquence mâle et forte, son goût sûr,* faisaient, en outre, de lui un critique éclairé, ainsi que nous l'atteste son illustre élève. Un mot de Quintilien vient à l'appui de notre assertion. « Je vais rapporter, dit-il, les propres termes que dans ma jeunesse j'ai recueillis de la bouche d'Afer Domitius. Jelui demandais quel poète, selon lui, se rapprochait le plus d'Homère : — Virgile, me répondit-il, est le second, mais plus voisin du premier rang que du troisième *. » Assurément Domitius est loin de Cicéron et de Pollion, comme le lui reproche Messala dans le Dialogue des orateurs *; sans doute, il a dans le style et datis la tournure de son esprit quelque chose de Sénèque le Philosophe, à peu près son contemporain. Il n'en appartient pas moins, on peut le dire, à la vieille école, et si, dans sa carrière politique, il n'était pas descendu au rôle de délateur, son nom serait grand parmi les illustrations oratoires de l'empire ; comme le sentit sa ville natale qui lui éleva une statue. Tel qu'il est, il intéresse encore et mérite un souvenir de la postérité, quelquefois trop oublieuse.

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