SÉNÈQUE
Malgré son talent oratoire et sa haute position politique, Domitius Afer, avocat et rhéteur, n'exerça pourtant pas une influence marquée sur son siècle. Cassius Sévérus sous Auguste, Sénèque le Philosophe sous les règnes de Tibère,
> Quint , X. — * Ch. xv.
PART. VI. — XVIII. SÉNÈQUIi. 317
de Claude et de Néron, ont seuls joui d'un pareil privilège, jusqu'à ce que Quintilien soit venu combattre leurs doctrines et leurs tendances. Sénèque est assurément l'esprit qui a joué le premier rôle littéraire dans la décadence : il a constitué l'école des modernes qu'avaient autorisée de leur talent plutôt que fondée Horace et Cassius Sévérus. Au double titre d'écrivain et de philosophe, il a imprimé comme une autre allure à celte langue latine, à laquelle Cicéron, Salluste et Tite^Live avaient donné du nombre et de l'ampleur. C'est à ce point de vue seulement que nous voulons considérer ce pef sonnage multiple, à la fois rhéteur, orateur, poëte et philosophe, sur lequel les avis seront longtemps encore partagés. La critique moderne est enfin parvenue à lui faire la part qui lui revient dans l'héritage important de la famille des Sénèque : on sait aujourd'hui que les Controverses et les Suasoriœ sont de 3on père, et que les tragédies, mises sous le nom du Philosophe, sont bien réellement de lui, pour la plupart du moins. Mais ce n'est pas une monographie que nous essayons ici, et nous nous contenterons d'étudier l'homme politique d'abord, puis le littérateur de génie dont on pourra médire,' mais qu'on aimera toujours.
Le second fils de Sénèque le Rhéteur, L. Annaeus Sénèque, naquit à Cordoue vers l'année môme de l'ère chrétienne, et vint à Rome sous Auguste dans un âge trèstendre, comme il le dit lui-môme : « Je vins à Rome sur les bras de ma tante, dont les soins affectueux et maternels ont veillé longtemps sur ma faible santé *. » Il fit ses études oratoires sous la direction éclairée de son père, ainsi que nous le voyons par les préfaces des Controverses, et fréquenta probablement aussi les écoles de plusieurs rhéteurs fameux, dont il est question dans ces mômes pré-
» Cons, à Helvia, 17.
:ns l'éloquence sous lés césars.
faces. Il faut bien le croire pour s'expliquer la différence profonde qui sépare ses principes littéraires éminemment novateurs de ceux de son père, presque en tout conformes aux anciennes doctrines. Il est possible aussi qu'il ait puisé dans les leçons des philosophes , d'Attale entre autres dont il parle avec éloge *, cet amour du néologisme, cette phrase concise et coupée qui plaisait aux stoïciens. L'ambition, d'ailleurs, travaillait déjà ce jeune esprit; que faire après Cicéron, PoUion et Messala ? Ne pas les imiter, chercher à les détrôner en prêchant une méthode contraire, était donc la plus courte voiepour arriver à la gloire ; Sénèque s'y engagera résolument. Suétone le laisse clairement entrevoir : « Sénèque, dit-il, détourna Néron d'étudier les anciens orateurs pour sç faire plus longtemps admirer de son élève 2. » Car, ne nous y trompons pas, il y a deux hommes dans Sénèque, et c'est probablement ce qui l'a fait juger en des sens si divers : l'ambitieux, avide d'honneurs et de renommée, et le sage revenu de ces illusions à des idées plus élevées et plus sérieuses. L'ambitieux, qu'il soit rhéteur, orateur, philosophe ou politique, se révèle distinctement jusqu'à l'âge de cinquante ou cinquante-cinq ans; le sage apparaît vers la vieillesse, dans ces admirables Lettres à Lucilius, qui sont une préparation éloquente à cette mort, que le tigre, son élève, tient toujours suspendue sur sa tête. Sénèque arrivait, en outre, à une époque où mœurs, esprit, opinion, tout à Rome était changé : la littérature devait changer aussi, comme son intelligence supérieure fut la première à le sentir. Il ne faut donc exagérer à son égard ni le blâme ni l'éloge : il a été novateur un peu dans son intérêt, un peu aussi par nécessité ; c'est ce que la critique n'a pas assez compris.
Né avec une constitution faible, il fut comme contraint
1 Uit à Luc, 108. — * S*i(jt., Nét\, 5?.
PART. VI. — XVlil. SÉNÈQUE. 319
de se singulariser déjà par le régime auquel il dut s'astreindre. « Il n'est pas de maladie qui me soit inconnue, écrit-il à Lucilius : il en est une cependant dont je semble plus spécialement la proie, c'est l'asthme, suspirium^. » Cet asthme le réduisit à un tel état de maigreur, qu'il songea plus d'une fois à en finir avec cette vie de souffrance; l'âge et la bonté de son père seuls l'en empêchèrent ^, C'était, d'un autre côté, un travailleur infatigable : « Aucun de mes jours, dit-il, ne s'écoule dans l'oisiveté ; je consacre à l'étude une partie de mes nuits : je ne m'abandonne pas au sommeil, j'y succombe, et je retiens à l'ouvrage des yeux qui se ferment malgré moi^. «Joignez à cela que Sénèque, qui boit tour à tour à la coupe de Zenon, de Pythagore, ou même d'Épicure, veut aussi conformer sa vie matérielle aux prescriptions de ses maîtres. Il vit de régime, s'abstient de certaines viandes, à l'instar des pythagoriciens, ainsi qu'il nous l'apprend encore lui-même : a Ma jeunesse concordait avec le principat de Tibère ; à Rome, les cultes étrangers étaient proscrits, et c'était se faire convaincre de superstitionque de ne pas manger de certains animaux. Alors, sur les instances de mon père, qui ne craignait pas une accusation pour moi, mais qui détestait la philosophie, je revins à mon ancienne manière de vivre, et il n'eut pas de peine à me persuader de me nourt^ir plus convenablement*. » Le philosopherenonçadoncàson abstinence pythagoricienne que lui avait rendue facile sa constitution maladive. Il n'en conserva pas moins quelque chose de sa première sobriété ; et .depuis, il s'interdit à peu près entièrement le vin, les parfums, les bains délicats, les mets recherchés. Que cette conduite ne nous étonne point: en Grèce, à Rome, partout dans l'antiquité, l'homme était, pour ainsi dire, tout d'une pièce, et ne savait pas en-
J Lett. 54. —« Utt. 78. - » Lett, 8. —* Lett. 108.
core avoir des principes stoïciens, par exemple, et vivre en prêtre de Bacehus^ quoi qu'en dise Juvônal. Vers la fin du règne délibère, àl'àçe de trente-cinq ou trente-six ans, Sénèque renonça donc volontairement à la philosophie, pour s'adonner à la plaidoierie, où il obtint, au dire de Suétone, le plus grand succès. Sénèque, au res.te, avait une haute idée du rôle de Torateur, tel même qu'il pouvait être sous l'empire. « Dès que l'àme, s'écrie-t-il quelque part, s'est fortifiée, s'estélevée par la lecture, dès qu'elle aété stimulée par de nobles exemples, elle a plaisir à s'élancer au barreau, à prêter à autrui sa parole, ses services utiles, ou tout au moins, s'efforçant de l'être, à réprimer à la tribune Torgueil d'un homme aveuglé par le bonheur *. » Sénèque, pour décrire avec tant de feu ces joies honnêtes du triomphe oratoire, a dû plus d'une fois les ressentir. Ce qu'il semble avancer, dans un autre ouvrage, contre l'éloquence, ne contredit en rien ce que nous venons de transcrire : a C'est une honte que de s'éteindre, spiritus linquere^ dans les tribunaux, à plaider, à un âge avancé, pour les plus inconnus des clients, et à capter les applaudissements d'un auditoire ignorant 2. » Sénèque condamne ici l'homme qui fait de la parole un métier, et qui, comme Domitius Afer, ne peut pas s'arracher du Forum, lors même que l'heure de la retraite a sonné. Mais ces succès oratoires, dont Suétone a fait mention, faillirent le perdre sous un prince qui se piquait, et Dieu sait à quel titre ! d'être le premier des orateurs. « Il fut sur le point d'être mis à mort, sans avoir commis de délit, sans même avoir encouru le moindre soupçon, parce qu'en présence de Caligula il avait parlé, au sénat, avec élégance et avec soin. Le prince lui pardonna, s'en rapportant à une de ses maîtresses qui disait Sénèque attaqué de consomption et devant mourir bientôt^. »
* De Tranq,, 1. — i De Brfiu, vitœ, 20. — 3 Dion, Calig.
Ge passage de Dion, qui atteste Télôqùence de Sénèque, nous révèle, en outre, qu'il était alors sénaftèur e.t que ses mœurs n'étaient pas encore tout à fait celles d'un philosophe. S'il faut, d'ailleurs, en crioire Xiphilin, Sénèque se faisait Yolontiers^'ami des femmes et des affranchis du pa-^ lais, TMv^afftXtScdv xal i^e^euMpcAY ffuvte6évQre« Mais;, si €al)gxda lui fit grâce de même qu'à Doniitins Afèrj il n'avait pa& de son talent l'idée que le publie d'alors s'en était faite : à ses yeux « les discours de Sénèque si ornés m'étaient que dé pures amplifications d'écdie, commmione^ meras^ du saMe sans ciment et sans chaux, arenamnne caice ^. a Sénèque, toutefois, se tint pour averti, et renonça au barreau pour retourner à la philosophie, sa première et sa plus chère étude, n se vengea noblement danë son traité 9ur la Colère, publié au commencement du règnede Claude, écrit cependant, à coup sûr, sous^ l'impression récente des fureurs de Caligula. Le philosophe s'y élève fortement contre ce vice dominant des Romains, que la toute-puissance des empereurs rendait plus terrible encore, r Après la mort de son persécuteur, Sénèque rentra dans la carri^e politique, vers l'an 41 de Jésus-Christ : il brigua et obtint la questure. C'est probablement à k même épo* que qu'il ouvrit une école d'éloquence fréquentée parles premiers personnages de l'empire ; Suilius, qui se fit plus tard, mais en yain, soti aiccusateur, le lui reproche en propres termes: «^Accoutumé aux études inutiles, inuiilibus, de l'éeole et à la direction d'une jeunesse ignorante, Sénèque pdrte envie à ceux qui em ploient à la défense de leurs con^ citoyens une éloquence vive et pure *. * Suilius mériterait peu de costiSance, si &iétone ne constatait aussi cette ja^ lousle de iSéiiô^ue contre les anciens orateurs qu'il ne pou* vait égaler, et qu'il détourna Nérom d'étudier pour se faire
1 Suet., Cal., 53. — « Tac, Anm, xiil, 42; l
plus longtemps admirer lui-même * . L'accusation de Suilius est donc fondée; Sénèque, d'ailleurs, n'était encore philosophe que de nom. Agrippine .également, quand elle ne trouva plus dans Sénèque un instrument docile de sa coupable ambition, lui fit un crime d'avoir tenu école, en parlant, dans ses plaintes, de sa langue profe$soriâ *. Il aurait même, d'après Nie. Favre, écrit sur l'art de la parole ; mais ce commentateur le confond apparemment avec son père le Rhéteur, quand il ajoute que c'est probablement alors qu'il publia des déclamations et des préfaces. Il est à croire aussi que, dans son école, Sénèque s'occupait autant de philosophie que de rhétorique. Au reste, cette école, ouverte sous Tibère, continuée sous Caligula, ne dura pas longtemps sous Claude. L'art oratoire et les honneurs ne remplissaient pas, à ce qu'il semble, tous les instants et toutes les pensées du maître, puisqu'il aima Julie> fille de Germanicus, et s'en fit aimer. Mais cette liaison déplut, on ne sait pourquoi, à l'impératrice Messaline, qui le fit accuser et reléguer en Corse, où il resta huit ans ; Julie fut exilée d'un autre côté. Cet exil est de la première année du règne de Claude ; Sénèque avait alors 40 ans. Cette solitude dans une île rude et sauvage, dont il a laissé une description aussi exacte que pittoresque, ne devait pas être perdue pour lui. Dans sa Consolation à Helvia^ fruit de son exil, on voit déjà ce sentiment animé de la nature qui se retrouve dans les Lettres à Lucilius^ les grandes et vives images sous lesquelles il aime à reproduire la marche des astres et la beauté de l'univers. L'homme toutefois ne tarde pas à percer sous l'admirateur du monde, l'ambitieux sous le philosophe, s'il faut, comme j'en ai peur, lui attribuer la Consolation à Polybe, vil ministre de Claude, tout-puissant
t Suét., Nér.y 52. — « Tac, Ann.', xiii, 14.
sur l'esprit de son maître et qui régnait à sa place. Celte lâcheté fut inutile : l'affranchi fut sourd aux adulations du proscrit. Heureusement pour Sénèque, à la trop fameuse Messaline succéda dans le cœur de Claude une femme moins impudique peut-être, plus criminelle assurément, sœur de Julie et, comme elle, fille de Germanicus. «Agrippine, pour se faire connaître autrement que par de mauvais actes, obtient pour l'exilé la grâce et la préture ; elle veut que le jeune Domitius grandisse sous un tel maître, et que ses conseils la guident elle-même dans ses projets ambitieux; Sénèque semblait devoir être par reconnaissance fidèle à Agrippine, et par ressentiment ennemi de Claude, l'an 49*. » Sénèque, en eflet, resta dévoué aux intérêts d'Agrippine, mais jusqu'au jour seulement où il lui sembla que la mère de l'empereur ne devait pas toujours être la maîtresse et de l'empereur et de Rome.
Alors commence pour Sénèque une ère nouvelle : jusqu'ici ce n'a été qu'un rhéteur, un avocat, tout au plus un philosophe ; désormais il va être un politique, ou plutôt, dans ce rôle de précepteur et de ministre de Néron, il va être tout cela en même temps. Restera-t-il innocent des crimes qui vont se commettre sous ses yeux ? La question est depuis longtemps indécise ; s'il né faut pas s'en rapporter à un Suilius, faut-il, aveuglé par l'enthousiasme de Diderot, croire Sénèque entièrement pur de ces crimes ? Non, sans doute : Sénèque, comme tant d'autres, a péché par faiUessQ, et cela dès les débuts mêmes de Néron. « On ne put s'empêcher de rire, dit Tacite, quand on entendit Néron vanter la prévoyance et la sagesse de Claude; le discours cependant était l'œuvre de Sénèque et brillait par l'éclat et l'ornement, multum cultus prœferret ; cet homme
* Tac, Ann., nu, 8.
3U l'éloquence sous les césars.
avait un esprit aj^réable, amcenum ingenium, et qui s'accommodait très-bien au goût du temps '. » Ce discours est d*autant plus à la honte de Sénèque, qu'il ne tarda pas à se venger de Claude, auteur de son exil, par VApoeolotyn^ iosii, où il tourne, avec excès selon nous, le mari d'Agrippine en ridicule. On a porté contre lui une accusation autrement grave : a-t-il conseillé à Néron le meurtre de sa mère, comme Dion Ten soupçonne en ces termes? c Au dire de gens dignes de foi, Sénèque irrita Néron contre Agrippine, soit qu'il voulût prévenir une accusation contre lui-même, soit qu'il eût l'intention de pousser le prince à un crime impie, pour le perdre plutôt aux yeux des liommes et des dieux ^.i» Les deux intentions seraient également criminelles, et nous répugnons à les mettre sifr le compte du Philosophe, d'autant plus que Tacite luimême, assez peu favorable au précepteur du prince, déclare expressément que sans Burrhus et lui Néron aurait inauguré son régne par des meurtres. Il ajoute, il est vrai, non sans raison, que «pour retenir le prince sur cette pente glissante, ne pouvant lui faire aimer la vertu, ils le poussèrent à des plaisirs permis ^. » Sénèque obtint aussi la grâce de Plautius Lateranus, chassé du sénat pouradultère avec Messaline, auquel Néron, sur ses instances, rendit son rang et ses dignités *. Je n'ignore pas qu'Agrippine était une femme ambitieuse, capable de se porter, pour régner, aux dernières extrémités, même au crime, et que sans aucun doute le maître eût à prémimir rélève contre ses menées astucieuses. Mais de là è conseiller un parricide, il y a loin. Dion se hâte trop a'affirmer ce qu'il lui serait impossible de prouver. Par malheur, Sénèque fera l'apologie de ce parricide ! Laissons ici la paiolc à Tacite ; Agrippine vient d'échapper, comme par
1 Ann,^ XIII, 3. — * Dion, lxi, 12. — ' Ann,, xiii, 2. — * Ibid,, xiii, II.
PART. VI, — XVni. SÉNÈQUE. 325
miracle au naufrage qui devait l'engloutir. « Quelle ressource reste à Néron, si ce n'est Tavis de Burrhus et de Sénèque ? fls sont mandés aussitôt, et l'on ne sait s'ils ignoraient ou non l'attentat. Ils gardent tous deux un long silence, de peur de conseiller en vain; ou, peut-être, croyaient-ils le moment venu de prévenir Agripptne, s'ils ne voulaient pas sacrifier Néron. Enfin Sénèque, plus résolu que son collègue, se tourne vers Burrhus et lui demande s'il faut commander le meurtre, l'an 59*. » Quoi qu'il en soit, et supposé que Tacite se trompe, lorsque Néron écrit au sénat pour se justifier de la mort de sa mère, la lettre est de Sénèque ! Rome, même alors, flétrit une pareille complaisance et se déchaîna contre Sénèque. Suilius n'avait pas attendu ce triste événement : « D'après quelle sagesse, disait-il, d'après quelle philosophie Sénèque avait-il dans quatre ans amassé trois millions de sesterces, pris comme en un réseau toutes les successions de Rome, et épuisé par l'usure l'Italie et les provinces ' ? » Accordons à Diderot que Suilius est un infâme qui ne mérite aucune créance, et qui, d'ailleurs, fut condamné ; il n'en restera pas moins établi que Sénèque, en ambitieux qu'il était, avait largement usé de la faveur impériale. Sénèque a bien senti que ce reproche n'était pas sans fondement, lorsque, dans la Vie heureuse, il fait, en quelque sorte, son apologie : ce n'est plus le disciple de Zenon, mais d'Épicure qui place le bonheur dans un sage tempérament entre les jouissances de Tàme et celles du corps, a Quand je pourrai, s'écrie-t-il, je vivrai comme il faut vivre. » Oui, philosophe; mais on s'aperçoit que vous êtes à la cour et que vous avez besoin pour vous-même de cette indulgence que vous réclamez pour la philosophie. Sénèque, au reste, ne tarda pas à voir que sa complai-
* Ann., XIV, 11. — « Ann,, xiii, 4?.
32ft l'éloquence sous LES CÉSARS.
sance coupable était impuissante à lui conserver Famitié de Néron. Quand vint à lui manquer Tappui de l'austère Burrhus, le prince s'entoura de favoris qui minèrent sourdement et peu à peu le crédit du précepteur. Celui-ci, en prévision du sort qui l'attendait, sollicita la faveur de se retirer et de rendre les biens immenses que Néron avait accumulés sur sa tête. Dans une réponse perfidement respectueuse, Néron refusa de lâcher une proie qu'il se destinait. Il eut beau congédier spn maître en l'embrassant : Sénèque ne se laissa pas prendre à ses caresses. Aussitôt il réforma sa manière de vivre, éloigna la foule de ses courtisans et ne se «montra dans Rome qu'à de rares intervalles, feignant d'être retenu chez lui par le soin de sa santé et par l'étude de la sagesse*, l'an 62. Il alla même jusqu'à réformer ses idées. Avant Néron, Sénèque n'a jamais été qu'un rhéteur, soit au barreau, soit dans sa chaire, soit dans ses premiers ouvrages où domine la déclamation. A la cour, c'est, il faut l'avouer, un ambitieux qui règle ses doctrines sur ses intérêts. Mais, quand il a senti la haine s'amasser dans le cœur du monstre, il se redresse, il grandit à nos regards; c'est un philosophe et des plus dignes. Depuis qu'il a goûté de la retraite et qu'il n'a plus d'illusion sur la fragilité de son crédit, il compose les Bienfaits^ protestation évidente contre ces biens dont il ne veut plus et dont Néron désire l'enchaîner, puisqu'il se hasarde à dire que les bienfaits d'un tyran n'obligent pas. Sa retraite de la cour parut à Néron une critique de ses actes, et, n'ayant encore aucun prétexte de se débarrasser d'un censeur désormais importun, il gagna, dit-on, un de ses affranchis, Cléonicus, qui sur son ordre prépara pour Sénèque du poison,
1 Tac. Ann,^ xiv, 50.
C'était au lendemain de l'incendie de Rome; le Philosophe avait une seconde fois insisté, mais en vain, pour obtenir sa retraite, et s'était confiné définitivement à la campagne comme pour y soigner sa goutte. Il évita le danger, soit par l'aveu de Cléonicus lui-même, soit par la frugalité excessive à laquelle l'avait réduit la crainte. Il ne se nourrissait plus, en effet, que de quelques fruits sauvages et ne buvait que de l'eau courante *. Ses principes stoïques lui étaient revenus, et cette fois pour toujours; il pratiquait enfin cette sagesse qui jette un si lumineux éclat sur son plus bel ouvrage, ses Lettres à Lucilim^ et vivait avec sa belle et vertueuse Pauline, au sein d'une splendide nature et face à face avec les vérités sublimes, qu'il développe à son ami. Ce n'est plus un philosophe de parade qui se drape et qui pose, mais un homme convaincu un sage véritable et sincère. Les Lettret à Litcilius nous le montrent bon pour ses serviteurs, affable envers tout le monde, comme dit Tacite, comitate honestâ, incapable du mal, depuis que, libre de toute ambition, il n'obéit plus qu'aux bons instincts de sa nature. S'il est bon et compatissant pour, ses esclaves, c'est que, à l'exemple d'Albutius et de bien Kl'autres rhéteurs à nous déjà connus, il admet en principe Tégalité de l'esclave et du maître devant la nature et devant Dieu, et semble devancer sur ce point l'opinion de l'Évangile. « La fortune est inconstante, dit-il, elle se fait un jeu de confondre les rangs ; elle précipite de la grandeur dans la servitude, et mène à l'illustration par l'obscurité. Voyez combien d'esclaves commandait aux hommes libres! D'ailleurs, qui de nous échappe à l'esclavage ? Ne sommes-nous pas sous la tyrannie de nos passions ^ ? » Ce ne sont pas là de vaines antithèses pour charmer un auditoire d'oisifs ou de jeunes ignorants, mais
» Tac, i4r?n.,xiv, 45 — * Lett, 47.
une opinion dès longtemps élaborée par Sénèque ? opinion qu'il avait, au reste, puisée chez lefe stoïciens et chez les grands maîtres de la philosophie grecque, et qu'il mettait en pratique. Sur la fin de sa vie, Sénèque est donc un sage dans toute la force du terme. Vienne le centurion envoyé par Néron, et Tacite va nous laisser de Sénèque mourant un tableau qui rappelle quelque chose de la mort de Socrate.
« Natalis (appelé devant le prince pour le complot de Pison) nomme Sénèque, soit qu'en eflfet Natalis ait été l'intermédiaire de Pison auprès de Sénèque; soit, qu'il veuille faire sa cour à l'empereur, dont l'animosité recourait à tous les artifices pour perdre son vieux précepteur ** » Après la mort des principaux conjurés, « arrive le meurtre de Sénèque, le plus agréable à Néron, non que la compUcité de Sénèque fût prouvée, mais parce que Néron accomplissait par le fer ce qu'il avait manqué par le poison. Ordre est donné au tribun des prétoriens d'interroger l'accusé. Sénèque, à dessein ou par hasard, arrivant ce jour-là de la Campanie, s'était arrêté dans une de ses villas, à quatre milles de Rome. Le tribun s'y rendit sur le çoir, fit cerner la maison et communiqua les ordres de l^ropereur à Sénèque, qui prenait son repas avec sa femme Pauline et deux amis. — NataUs est venu chez moi, répondit Sénèque; il s'est plaint de la part de Pison de ce que je ne lui permettais pas de me voir; je m'en suis excusé sur ma santé et sur mon amour du repos. Je n'ai point eu dé motif de préférer le salut d'un particulier à ma propre sûreté ; la flatterie n'est pas dans ma nature ; personne ne le sait mieux que Néron, qui plus souvent a trouvé dans Sénèque un homme libre qu'un esclave. — Poppée et Tigellintis, conseil secret des cruautés du prince, étaient auprès de lui,
' i4nn., XV, 56.
lorsque le tribun rapporta cette réponse. ^ Sénèque se prép«^e-t«il à se donner la mort, demande Néron ? — Il n'amoBtré aucun 3igne de criainte, reprend le tribun ; son air Dises parojles ne m-out rien annoncé de triste. — Le tribun retourna alors auprès de Sénèque, et lui ordonne, de la part de l'empereur , de se donner la mort. Comme Sylyauus était au nombre des conjurés et qu'il exagérait les crimes q^'ilaYait fait serment de punir, il ne prit pas sur. lui de parler ou de se présenter à Sénèque. Mais il fit eutrer un centurion pour lui annoncer que sa dernière lieui^e avait softné. Sénèque, sans s'émouvoir, demande son testament, que lui refuse le centurion. — Puisqu'on m'empêche,, dit-il en se tournant vers ses amis, de reconnaître vos services, je vous laisse l'unique bien, mais le plus précieux qui me reste, le tableau de ma vie ; si vous en gardez le souvenir, vous acquerrez la gloire d'hommes vertueux et d'anaiçfidèles. — Comme Us fondaient en larmes, il les réprimande et les rappelle à la fermeté : Que sont devenus les préceptes de la sagesse, et cette raison qui les a habitués pendant tant d'années à regarder le péril en face ? Ne connaissent-ils point la cruauté de Néron ? Il n'a plus, après le naeiirtre de son frère et de sa mère, qu'à tuer son précepteur et son maître. — Plus, s'adressant à safemme, Sénèque l'embrasse, la conjure de modérer sa douleur, de ne pas la rendreéterneUe, de se consoler honorablement de la perte de son mari par la contemplation de sa vie toute consacrée à la vertu. PauUne, de son côté, l'assure qu'elle est décidée 4 moi^irir avec lui, et demande l'exécuteur. Sénèque, qui ne voulait pas piettr^ obstacle à sa gloire et qui craigDî^it, d'ailleurs, d'abandonner aux insultes de ses ennemis une épouse qu'il chérissait uniquement : — Je t'ai montré,lui dit-il,, ce qui pouvait te faire supporter. la vie ; tu préfères l'honneur de mourir ; je ne veux point te Tenvier. Quoique nous périssions tous deux avec la même con-
3ao l'éloquence sous les césars.
stance, ta mort sera plus glorieuse que la mienne. Alors ils se font tous deux ouvrir les veines. Sénèque, dont le corps était épuisé par Tàge et par la diète, voyant son saîig couler trop lentement, se fait de plus couper les veines des jambes et des jarrets. Excédé par la violence de la douleur, et dans la crainte que ses maux ne brisent le courage de sa femme, et que lui-même ne faiblisse à la vue des tourments de Pauline, il l'engage à passer dans une autre chambre. Néron,qui n'avait aucun ressentiment particulier contre Pauline et qui ne voulait pas ajouter à l'horreur de sa cruauté , ordonne qu'on l'empêche de mourir. Sur l'invitation des soldats, les esclaves et les affranchis lui bandent les bras et arrêtent le sang. » Il nous fâche de voir Tacite amoindrir le mérite de cette femme généreuse que Sénèque déjà vieux avait épousée toute jeune ; ici la défiance ressemble fort à la nialignité : « On ignore si tout cela se fit à l'ihsu de Pauline. Comme le vulgaire est porté de sa nature à croire le mal, bien des gens ont estimé qu'elle rechercha l'honneur de mourir avec son mari, tant qu'elle craignit la! haine implacable de Néron ; mais, que, dès qu'elle entrevit des espérances plus flatteuses, elle se laissa séduire aux douceurs de l'existence. Elle ne survécut que peu d'années à son époux, noblement fidèle à sa mémoire, et prouvant, par la pâleur de son visage et de tout son corps, jusqu'à quel point chez elle étaient taries les sources de la vie. Sénèque cependant, voyant que la, mort tardait trop, prie un habile médecin d'entre ses vieux amis, de lui apporter un poison qu'il tenait prêt depuis longtemps et dont on faisait mourir les criminels à Athènes ; mais c'est en vain qu'il l'avale : ses membres étaient déjà glacés et son corps insensible à la violence du poison. Enfin, se faisant apporter un bain d'eau chaude, il en répand quelques gouttes sur les esclaves les plus proches. Faisons, s'écrie-t-il, une libation à Jupi-
ter Libérateur. Puis il entre dans ce bain et meurt suffoqué par la vapeur. Son corps est brûlé sans pompe, comme il l'avait recommandé dans son testament, en un temps où il était encore au Qomble de l'opulence et de la faveur *. »
Tacite, on vient de le voir, n'accuse pas Sénèque d'avoir trempé dans la conjuration de Pison, comme l'aflirme Dion Cassius, ennemi déclaré de notre philosophe, auquel il fait encore le reproche d'avoir poussé Pauline à partager sa mort*. La mémoire de Sénèque, comme politique surtout, est assez chargée, pour que nous nous permettions de nous en rapporter uniquement à l'auteur des Annales, Sa mort, d'ailleurs, répétons-le, a quelque chose de la mort de Socrate, et rachète tous ses torts aux yeux de la postérité. Nous n'irons pas non plus jusqu'à dire, sur les traces d'un critique éminent, que, « s'il ne s'était pas ouvert les veines, il n'y aurait pas eu de plus triste bouffon que lui. » Sans vouloir entrer ici dans l'examen de la philosophie de Sénèque, on peut avancer hardiment que, quand on meurt avec ce calme que nous venons d'admirer, on ne s'amuse pas à faire des jeux de mots sur le suicide; lorsqu'on pratique si bien soi-même ce qu'on professe, qu'a-t-on à dire ? D'ailleurs, si jusqu'ici Sénèque et comme homme, et comme philosophe, et comme écrivain a été jugé si diversement et avec excès, en bonne comme en mauvaise part, c'est qu'on n'a pas vu les trois phases successives par lesquelles il a passé. Essayons donc, à notre tour, d'apprécier ce personnage à sa valeur, et de le mettre à la place qui lui revient parmi les grands écrivains et les profonds penseurs.
Avant de le juger nous-même, pesons les jugements des autres et voyons ce qu'en ont dit les critiques. « Lorsque je professais, déclare Quintilien, Sénèque était seul entre les mains de la jeunesse. Je ne voulais pas, pour ma part, l'en
* Ann,, XV, 60-65. — * Dion, lxviî, Î4-25.
retirer absolument ; mais je ne le laissais pas préférer à des auteurs qui valaient mieux que lui, et qu'il n'avait cessé lui-même d'attaquer, lorsque, sentant combien sa manière différait de la leur, il désespérait de pouvpir plaire aux esprits qui goûtaient les premiers. Son style est presque partout corrompu et d*autant plus dangereux qu'il abonde en défauts séduisants. On désirerait voir Sénèque écrire avec son talent, mais avec le goût d'un autre. S'il eût été plus difficile et moins ambitieux, s'il n'eût pas chéri toutes ses productions , s'il n'eût pas rompu la gravité de ses pensées par ses petites phrases, il aurait l'assentiment des gens instruits plutôt que l'admiration de la jeunesse. Même tel qu'il est, les jeunes gens déjà avancés et suffisamment façonnés h un genre plus sévère, doivent le lire, ne serait-ce que pour s'exercer à distinguer le bon du mauvais. Chez Sénèque, en effet, il y a beaucoup à louer, je ne dirai plus, beaucoup îï admirer; seulement il faut choisir; que n'a-t-il choisi lui-même ! Cette nature, digne d'un meilleur goût, a fait ce qu'elle a voulu *. » A part quelques rares esprits, la postérité a confirmé, ou, pour mieux dire, a répété ce verdict; les écoles surtout et les universités en ont fait comme un symbole. Malgré la justesse incontestable d'une pareille sentence, disons-le hardiment, il entre dans cette approbation plus de routine que de saine raison. Oui, Sénèque dénigrait les anciens pour se faire mieux admirer lui-môme, et en cela il avait tort; sans doute, le trait, la phrase courte et coupée ne sont peut-être pas chez lui d'un goût irréprochable. Mais ce n'est que le bas côté de la question : Quinlilien n'a considéré l'écrivain qu'à son point de vue de critique réactionnaire ; il n'a rien compris au penseur. Voici maintenant ce qu'on disait de Sénèque au temps d'Aulu-Gelle, c'est-à-dire une quarantaine d'années après
1 Quint., X, 1.
PART. VI. — XVlll. SÉNÈQUE. 333
la publication de Y Institution Oratoire. « Les uns le regardent comme im écrivain peu utile, qui ne vaut pas la p^ne d'être lu, parce que son style est vulgaire et banale que ses pensées sont insipides et creuses ou tournent au bavardage et à la plaisanterie, et que son instruction commune, qui ne s'étend pas au delà des Latins, n'a de l'antiquité ni la grâce ni la dignités Les autres, tout en reconnaissant qu'il y a peu d'éloquence dans son style, prétendent qu'il a connu les sujets qu'il a traités, et que dans la censure du vice il a fait preuve d'une sévérité, d'une gravité, qui ne manquent pas de charme *. » C'est la pensée de Quintilien copiée, mal saisie, exagérée; Aulu- Gelle, toutefois, reconnaît Sénèque pour un moraliste agréable, non invenustus; ne fallait-il pas confesser le mérite tout au moins des Lettres û Lucilius^ dont la morale pure et sublime a fait supposer, quoique à tort, que l'auteur avait eu des rapports avec saint Paul ? Telle est, à peu près, l'idée que la décadence s'est faite de Sénèque. Si l'on voulait feuilleter les Pères de TÉglise latine, on trouverait pour notre auteur une opinion toute contraire, puisque plusieurs d'entre eux ne craignent pas de lui donner l'épithète de noster. Qu'en a pensé la renaissance, dont les jugements n'ont pas été non plus sans poids sur les critiques modernes ? « Sénèque a son style à lui, qu'il cherche à rendre différent de celui de Cicéron, dit Érasme. Mais il est probable qu'une bonne partie de ses défauts tient à ces écoles de déclamation, où il passa presque toute sa vie. (Il est à remarquer qu'au seizième siècle, les érudits eux-mêmes confondaient souvent encore Sénèquele Philosophe avec Sénèque le Rhéteur.) Son style saute, se précipite plutôt qu'il ne marche ^. » Érasme a raison en partie : on rencontre çà et là dans le Philosophe des
1 Àuln-Gel., XII, 2. — 2 Érasme, préf. de Sén.
expressions, des tournures qui paraissent empruntées aux Controverses du père; Sénèque n'écrit pits «omrne Cicéron ; mais le devait-il ? C'est ce qu'on ne s'est pas demandé ; dans un temps de despotisme et de fièvre pareil à celui de Claude et de Néron, le style, qu'on nous passecette vieille comparaison, devait ressembler à un torrent bourbeuxplus qu'à un fleuve limpide et tranquille. Juste-Lipse, contemporain d'Érasme, le comprit, et dans ses Études sur le stoïcisme rendit à Sénèque les honneurs qu'il méritait ; mais, comme tous lesfanatiques, il pécha par excès. Montaigne, peu stoïcien, encore moins dogmatique, ne pouvait guère aimer la manière de Sénèque, si différente delamanière de Plutarque qui était son homme : « Sénèque, dit-il, se peine, se roidit et se tend pour armer la vertu contre la faiblesse. » Montaigne ne se trompe pas, mais il n'a jugé le Philosophe qu'en artiste, au seul point de vue de la forme et du faire. Dans un autre passage cependant, ne fait-il pas un grand éloge de Sénèque, quand il dit de Tacite, généralement admiré, que , a il ne tire pas mal à l'écrire de Sénèque ?» Au dix-septième siècle, dans la première moitié surtout, ïdors (|ue les esprits étaient plus amoureux de la force et de l'énergie que de l'art et de la délicatesse, Sénèque eut encore des partisans. Corneille trouva dans son Traité de la Clémencele sujet d'un chef-d'œuvre, de Cinna ; Corneille, d'ailleurs, aimait assez cette école espagnole avec laquelle il a plus d'un trait de ressemblance. Ménage, qui eut avec beaucoup d'esprit le tort, aux yeux de Molière et de Boileau, de continuer les savants de la renaissance, mais qui n'en est pas moins un critique de valeur, a voulu dire son mot, lui aussi, sur notre écrivain. « Il y a dans les ouvrages de Sénèque des choses admirables; mais il perd beaucoup quand on le manie et quand on l'approfondit. Il est meilleur à citer dans la chaleur de la conversation, qu'à lire dans le silence du cabinet. Il veut briller, quelque sujet
qu'il traite^ » Accordons à Ménage que Sénèque court après Féclat et qu'il est de ces auteurs qui se prêtent aisément à la citation, précisément parce qu'ils s'attachent avant tout à ciseler, si je puis ainsi dire, leur expression et leur pensée ; mais nous ne voyons pas ce que perdrait Sénèque à être approfondi dans ses Lettres à Lucilius, par exemple. Rapin, qui n'appartient pas, comme Ménage, à la première moitié du siècle, est plus sévère encore : « Sénèque n'entend point du tout, dit-il, les mœurs : c'est un beau parleur qui veut sans cesse dire de belles choses ; il n'est point naturel en ce qu'il dit, et les personnes qu'il fait parler ont toujours l'air de personnages *. » N'oublions pas que Rapin était jésuite, c'est-à-dire esclave en littérature d'une certaine règle mauvaise, d'après nous, pour juger le siècle des Césars. Racine fit une étude sérieuse des tragédies de notre philosophe, qu'il mit plus d'une fois à contribution ; mais il eut le tort de ne jamais en dire un mot. Nous n'irions pas jusqu'à prétendre, comme Gaspard de Barth, que Sénèque s'y soit montré grand poète; mais nous lui concéderons qu'il a partout affecté un langage nouveau, différent du langage ordinaire. Bien que ce ne soit pas le reproche que lui fait Aulu-Gelle. Au siècle suivant, les opinions sont encore plus divergentes : les jésuites et leur parti font peu de cas du philosophe et de l'écrivain. «Sénèque le Philosophe, Usons-nous dans les Mémoires de Trévoux^ peut être mis au nombre des orateurs. Il prend la plume, et, sans méditer, à sa manière, il la laisse couler. Quelques sentences tournées en cent façons remplissent la page ; il compte sur son esprit qui s'admire dans tout ce qu'il produit ; nulle liaison, nul ordre dans les pensées. Elles frappent néanmoins, elles ont de l'éclat; examinez-les de plus près, cette lumière se change en obscurité, et ce qui vous •
- * Ménag.y n, init. — * Réfl. sur la poét., p. 135.
paraissait un beaa diamant né se tronve qu'un diamant faux qui ne doit pas être estimé*.» Si Sénèque n*offrail que du clinquant, il ne diviserait pas la critique depuis aus^ longtemps ; les jésuites ne Tont pas compris ou le c^drmaissent mal. ' •'
L*école philosophique admire le philosophe, mais est encore sévère pour l'écrivain, imbue qu'elle reste dé renseignement littéraire trop exclusif qu'elle a reçu; c^hosé étrange ! Aux yeux de certaines gens, il'tfy ft de lalM que celui de Cicéron, de français que celui de Bossuët ! «Les É pitres de Sénèque, dit l'Encyclopédie, ôOnt ti^oj^ tra^ vaillées; ce n'est point un homihe qui parle à £k>i¥«(mi; c'est un rhéteur qui arrange des phrases pour se Taire iêmirer ; l'esprit y pétille à chaque ligAe;nifilis le sentinliënt et l'effusion du cœur ne s'y trouvent fwis ». » Gommes! Sé-^ nèque avait voulu reproduire la correspondance dé €i^ céron ou de Pline le Jeune, et, dans tes temps mo* dernes, celle de madame de Sévigné ! D'ailleurs; un rhéteur qui scelle de sa mort préciséikient dette morale de§ Épitres, est bien près d'être un sage sublime, et partant un grand écrivain. Diderot lui-même, qui a pris à tâëhe de laver Sénèque des accusations de Suilius et de Dion, et qui surfait, à nos yeux, son mérite philosophique, Diderot, quand il le juge au point de vue purement littéraiiie,' dit : « Il y a dans Sénèque des jeux de mots, tles cmeetHi defe pointes, des imaginations outrées. La pensée de Sénèque peut très-souvent être comparée à une belle femme sous une parure recherchée. t> S'il parlait ainsi à propos des premières œuvres de l'auteur, nous serions de son avis; mais à propos àe%. Lettres à Ludims ! Diderot, il est irai, était plus que sceptique, et les idées religieusement philosophiques de Sénèque ne devaient guère lut aller.
* Avril, 1717. — * JFnc., xii, 732.
Laharpe, excellent juge quelquefois, de Quintilien, par exemple, n'avait certes pas fait une étude sérieuse du philosophe Cordouan ; aussi ne doit-il pas faire autorité, quand il dit : « Sénèque fut Técrivain le plus à la mode de son temps ; mais l'illusionne dura pas plus que sa vie. Il gâte ses pensées par la redondance, ou la disconvenance, ou la frivolité des détails, mais souvent aussi par l'impuissance de bien rendre une seule fois ce qu'il rend mal à plusieurs reprises. » De nos jours, quoique bien des critiques se soient contentés de reproduire des jugements tout faits, on apprécie cependant mieux Fauteur des Bienfaits^ des Questions Naturelles, des Lettres à Lucilius. « Je ne crois pas, s'écrie de Maistre, que dans les livres de piété on trouve, pour le choix d'un directeur, de meilleurs conseils que ceux que l'on peut lire dans Sénèque. » Dans un autre endroit des Soirées de Saint-Pétersbourg i^ il en fait, selon nous, un éloge mérité. « Sans doute Sénèque est trop recherché, trop sentencieux; sans doute il vise trop àne rien dire comme les autres ; mais, avec ses tournures originales, avec ses traits inattendus, il pénètre profondément les esprits. A ne considérer que le fond des choses, il a des morceaux inestimables. » Ce qui n'a pas empêché certains esprits chagrins de nous représenter Sénèque comme un bouffon, un charlatan, j'allais dire un faiseur de tours, uniquement occupé d'étonner et de séduire le public des badauds. On a même été jusqu'à le traiter d'habitant voluptueux de palais de marbre et d'or, de père sans entrailles, qui a pu exposer ses enfants ! » (Sénèque a-t-il eu des enfants ? Il ne le dit nulle part.) Nous ne nommerons pas le signataire de semblables accusations. Non, Sénèque n'était rien de tout cela ; ce n'est pas le type de la perfection ; ce n'est pas, si l'on veut, un auteur classique, un modèle à proposer à la jeunesse ; mais ce
1 ixe Ent.
338 l'éloquence SOUS LKS CÉSARS.
n'en est pas moins, avec tous ses défauts que nous allons signaler à notre tour, un écrivain, sinon un philosophe, de premier ordre.
Sénèque est novateur : il n'ai me pas à marcher sur les traces de ses devanciers, ou, du moins, s'il consent à les prendre pour guides, il n'abdique pas sa libre allure. Quoi donc! écrit-il à Lucilius, n'irai-je pas sur les traces des anciens ? Oui, certes, je suivrai leur voie ; mais je la raccourcirai, je l'aplanirai et je la rendrai plus sûre. Ceux qui nous ont précédés ne seront pas nos maîtres, mais nos guides. La vérité est ouverte à tout le monde ; personne ne se Test encore appropriée ; il en reste une bonne part pour la postérité *. » Assurément Horace, que la critique respecte à si bon droit, n'eût pas désavoué cette profession de foi, qui n'est que le développement de son vers :
Nullius addictus in verba jiirare magistri.
Sénèque revient sur la même idée : a Je ne me suis asservi à personne ; je ne porte le nom de personne ; j'ai confiance dans le jugement des grands hommes ; mais j'en revendique un peu pour le mien *. » Il va sans dire qu'ici l'auteur parle de ses doctrines philosophiques ; mais il n'en avait pas d'autres en littérature. « Je ne puis m'empêcher, nous assure-t-il autre part, d'user quelquefois d'expressions téméraires, de mots que je détourne de leur sens propre, proprietatis modum excedam '. s L'aveu est formel et donne en partie raison à la censure de ses ennemis. Toutefois, sans l'excuser, il faut bien reconnaître que le style change avec les idées; lui ferons-nous un crime, par exemple, d'avoir employé le mot caro dans la môme acception que Saint -Paul? Nunquam me caro ista cornpellet ad metum *. Qui l'oserait? Sénè^e seulement,
t Lett. 33. — 2 Lett. 45. — 3 Q. Nat., in, 18. — * Lett, G5.
il l'avoue lui-même, a exagéré son principe : il a quelquefois innové uniquement pour faire autrement que les autres, et en cela nous n'hésitons pas à le blâmer. Qu'il ait cherché, ainsi que l'en accuse Suétone, à déprécier les anciens orateurs pour briller plus à son aise, nous l'avons confessé ; encore ferons-nous nos réserves à cet égard. Qu'il ait joué sur les mots, qu'il ait souvent taillé son style en facettes, d'accord. Que dans la querelle, alors déjà fameuse , des anciens et des modernes , il ait été de l'avis d'Horace, d'Aper dans le Dialogue des Oirateurs, c'est incontestable également. Il ne s'en cache pas : « Canus Julius, dit-il, homme d'entre les plus grands, qui n'en a pas été moins admiré, parce qu'il est de notre siècle. * » Il y a même heu de s'étonner que le Dialogue ne fasse aucune mention de Sénèque, et qu'Aper ait passé sous silence le personnage qui avait surtout hiis sa doctrine en pratique et en vogue. Qu'on puisse reprocher à notre philosophe ce qu'il reproche lui-môme à Chrysippe, d'avoir dans le raisonnement et' dans le style une finesse qui s'émousse d'elle-même, Qi d'effleurer une matière plutôt que de la creuser^, on ne saurait le contester nonplus, mais pour ses premières œuvres seulement. On a trop oublié que Sénèque a eu trois manières, comme il a joué trois rôles différents dans sa longue carrière. Il a commencé par déclamer sous les yeux de son père, puis dans ça chaire de rhétorique et de philosophie ; les traités de sa jeunesse en offrent tous des traces évidentes. A la cour de Claude et de Néron, c'est d'abord et avant tout un ambitieux qui, pour ménager son crédit jalousé, met enseigne de philosophe sans l'être encore au fond du cœur; il déclame toujours, mais avec plus de mesure ; il va tour à tour de Zenon à Épicure, et cette incertitude dans sa marche donne îJ, son style
» De Tranq., 14. — « De Benef., i, 4.
quelque chose de roide et de tendu, qui ressemble plus à de l'emphase qu'à de l'éloquence, bien que l'éloquence n'y fasse pas défaut. Mais, quand les jours deviennent plus sombres et qu'il ne peut plus douter de la haine de Néron, Sénèque rompt avec ses allures, ses opinions, sa forme du passé : que l'on compare les Bienfaits^ publiés vers les dernières années de sa vie, les Questiom Naturelles^ qu'il n'acheva qu'alors, et surtout les Lettres à Lucilius avec les opuscules de sa jeunesse ou de son âge mur ; la métamorphose est complète : Sénèque a dépouillé le vieil homme ; ce n'est plus un rhéteur, un fanfaron de sagesse ; c'est un sage véritable, qui parle avec le cœur, non plus avec l'esprit ; c'est un écrivain de premier ordre ; que sais-je ? un orateur éloquent. Ses principes littéraires ne ressemblent en rien à ceux que nous lui avons connus ; laissons-lui la parole pour nous' les exposer. « Cette langue d'Homère ardente et pressée, qui tombe sans relâche comme la neige, c'est la langue de l'orateur, tandisque celle du vieillard coule lentement et plus douce que le miel. Que cette éloquence abondante et rapide (qu'il blâme dans le philosophe Sérapion) soit donc à tes yeux celle d'un charlatan plutôt que celle d'un homme occupé d'une chose grande et sérieuse, d'un homme qui enseigne. Sa parole ne doit ni couler goutte à goutte ni courir ; qu'elle ne fasse pas tendre l'oreille, qu'elle ne l'assourdisse pas non plus. Car ce discours pauvre et maigre tient l'auditeur moins attentif, le dégoûte au contraire par cette lenteur qui s'interrompt à chaque instant ; toutefois, le$ phrases qui se font attendre se gravent mieux que les phrases qui volent. N'oublie pas non plus que la parole qui s'applique à la vérité doit être simple et sans fard. Le style fait pour la foule messied à la vérité : il tend à émouvoir la multitude, àentraîner dans son élan des oreilles irréfléchies ; on ne peut l'approfondir : il vous échappe. Aussi bien ce cliquetis de mots qui se
précipitent à l'aventure ne présente pas le moindre charme. Quoi ! La langue philosophique ne s'élèvera donc jamais ? Pourquoi pas ? mais en restant fidèle à la dignité de la morale, que blesse cette éloquence violente et outrée. Qu'à la force elle joigne la modération ; que ce soit une eau courante, jamais un torrent. C'est à peine si je permettrais à l'orateur cette rapidité de l'élocution, qui n'écoute rien et marche sans règle. Comment le juge pourrait-il la suivre, le juge quelquefois ignorant et grossier, lorsqu'il se sera laissé entraîner par cette parade et cette passion qui n'est plus maîtresse d'elle-même ? Que l'orateur règle sa course et sa rapidité sur la mesure de l'oreille qui l'écoute. Je crois cependant que telle méthode convient à telle nation plutôt qu'à telle autre. Les Grecs sont faits à cette manière ; chez nous, même en écrivant, on marque les repos. Notre grand Cicéron lui-même, le père de l'éloquence romaine, avait une allure posée. Il faut, en outre, un exercice de chaque jour, il faut étudier les mots après les idées. Si ces mots te viennent, coulent sans labeur sous ton stylet, ne les en soumets pas moins à la règle. Enfin et comme demierprécepte, je te recommande de parler lentement^ » Est-il possible de caractériser en meilleurs termes le style oratoire et le style philosophique? Quintilien luimême et ceux qui n'ont jugé que d'après lui, ont-ils encore quelque chose à dire ? Nous ne le pensons pas ; mais c'est la dernière manière de Sénèque, celle qui doit excuser à nos yeux les écarts de ses premières productions et le ton déclamatoire qui nuit généralement à la pensée. Le Philosophe ne court plus après le paradoxe à effet; il se contente d'être éloquent et vrai; seulement alors il prend place parmi les maîtres. Maintenant, s'il entrait dans notre suj^t d'examiner Sénèque comme penseur, il
* utt, 45.
nous serait aisé de prouver qu'il a frayé une route nouvelle à riiistoire, dçpuis lui plus philosophique (Tacite en est une preuve convaincante), aux sciences naturelles qu'il n'a fait qu'effleurer, mais où il a laissé son immortelle empreinte (qu'on lise la grande histoire de Pline); à réloquence enfin, si elle avait voulu le comprendre et sortir du pédantisme de l'école. Les Pères de l'Église, soyez-en sûrs, sauront, eux, mettre à profit les doctrines de Sénèque. Mais le siècle ne l'entendit pas ou l'entendit mal; lui seul pourtant était capable d'arrêter, comme nous le dirons plus tard, la décadence oratoire. Sans doute il était Espagnol et rapportait de Cordoue je ne sais quoi d'épais et d'emphatique qui n'allait pas à l'esprit latin, tout nourri de l'urbanité grecque, de ce je ne sais quoi d'ondoyant et de divers, comme dirait Montaigne, qui faisait le propre des Attiques et qui sied encore excellemment à notre pays. Mais, à la place de la tribune aux harangues muette pour toujours, il sut en élever une autre que le despotisme ne peut jamais atteindre, la tribune du cœur et de la conscience, celle même de laquelle vont retentir les mules accents des glands docteurs chrétiens. Que les grammairiens et les critiques de seconde main cessent donc de nous représenter Sénèque comme un rhéteur à l'esprit brillant mais étroit, uniquement préoccupé du trait et de la pointe, comme un charlatan, en un mot; il serait temps de mettre les anciens à leur vraie place.