PART. VI. — XIX. MÊLA
le précepteui- de Néron, et Annaetts Novatus, plus âgé que lui et qui passa par Tadoption dans la famille des Gallion. Mêla, père de Lucain, ne suivit point, comme ses frères, la carrière des lettres et du barreau : ses goûts le portaient à la vie modeste et retirée dii foyer domestique, ainsi que le témoignent et le Rhéteur et le Philosophe. Cela ne l'empêcha pas de s'adonner, lui aussi, à l'étude de l'éloquence, mais pour l'éloquence en soi, et non pour les profits ou les honneurs dont elle comblait ses adeptes, a Je rapporte, cher Mêla, ces entretiens d'autant plus volontiers, lisons-nous dans les Controverses, que je vois ton esprit répugner aux affaires civiles, repousser toute ambition et ne désirer ardemment qu'une seule chose, de ne rien désirer, pour n'étudier que l'éloquence. L'éloquence mène à tout. N'en suis pas moins l'inclination de ton âme, et, satisfait du rang de ton père, soustrais à la fortune une grande partie de toi-même. Tu avais cependant un esprit supérieur à celui de tes frères et bien fait pour tous les beaux-arts; une preuve de cette supériorité, je la trouve en ce que tu ne te laisses pas gâter par la bonté de ta nature, au point d'en faire un mauvais usage *. » On devine dans ces paroles la tendresse d'un père pourun flis préféré : Mêla était le dernier de ses enfants, et, comme lui, s'estimait heureux de rester simple chevalier pour faire de la parole son unique étude et sa seule ambition. Ce ne devait pourtant pas être une raison pour le proclamer supérieur à ses frères, au Philosophe principalement; mais le cœur d'un père est-il toujours im juge impartial et bien êlairé ? Mêla, du reste, devait offrir des qualités aimables pour avoir ainsi captivé l'affection du Rhéteur, comme aussi du Philosophe, qui témoigne quelque part de sa sagesse. « L'un de mes •frères, écrit-il à Helvia, est arrivé aux honneurs par son ta-
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lent et son activité, industrie^ l'autre les a sagement dédaignés *. » Cette modération, cette sagesse, se maintinrentelles jusqu'au bout? Tacite n'est pas précisément dé cet avis, et, bien qu'il soit peu favorable aux Sénèque, il entre dans des détails assez clairs pour faire comprendre que Tambition avec l'âge se développa dans le cœur de Mêla, a En peu de jours, dit-il, et en même temps succombèrent Annœus Mêla et Caius Pétronius Mêla, chevalier romain décoré du rang de sénateur. Bien que né des mêmes pa^ rents que Gallion et Sénèque, il n'avait pas voulu briguer les honneurs; mais, par une tardive ambition, simple chevalier il avait aspiré à rivaliser de puissance avec les consulaires ; en même temps, pour arriver à la fortuiie, la gestion des biens du prince lui parut la voie la plus courte. C'était, de plus, lepèrede Lucain, qui n'avait pas contribué médiocrement à son illustration. Après la mort de Lucain, Mêla, qui réclamait avec ardeur le patrimoine du poète, fut mis en accusation par un intime ami de son fils. L'accusateur, se fondant sur une lettre supposée de Lucain, prétendit que le père et le fils s^étaient entendus pour la conspiration. Dès que Néron eut examiné cette lettre, il se fit amener Mêla, dont il convoitait les richesses. Mêla choisitlamortlaplus prompte et se coupa les veines, laissant un testament par lequel il léguait une forte somme d'argent à Tigellinus et à son gendre, pour sauver le reste de ses biens. Il ajouta un codicille comme pour se plaindre de l'injustice de sa mort : « Je meurs disait-il, sans le moindre motif, et Rufius Crispinus, ainsi qu'Anicius Cérialis, les . ennemis du prince, vivent encore! — Il s'était, croyait-on, exprimé de la sorte, parce que Crispinus avait déjà péri el pour faire périr Cérialis lui-môme. Cérialis ne tarda pas, en effet, à attenter à ses jours : on le plaignit moins que les au-*
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très, parce qu'on se rappelait qu'il avait remémoré à Caligula un complot dirigé contre sa personne, » ran,66 *.
Tel fut le père de Lucain, mélange de sagesse et de modération d'abord, puis se laissant prendre aux amorces de l'ambition et de la richesse, homme dont la fin courageuse, sans excuser ses derniers actes, explique cependant ces temps affreux où la conscience finissait toujours par sombrer, quand ce n'était pas la conscience d'un Thraséas. On admet généralement, mais sans preuve certaine, que ce Mêla ne fait qu'un avec Pomponius Mêla, originaire d'Espagne, comme les Sénèque. Quelques critiques, au contraire, ne veulent voir dans le géographe que le frère^ et non le père de Lucain. Les deux conjectures peuvent se défendre, «t sont, au reste, un témoignage de plus de cette influence vivifiante que l'Espagne exerça sur la littérature latine, quand la source grecque fut tarie.