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GALLION

Pour être éomplet sur Sénèque, il nous reste à parler d'Annœus Novatus, fils aîné du Rhéteur, qui passa par l'adoption, avons-nous dit, dans la famille des Gallion.

Il y eut deux personnages de ce nom, Gallion le père et Gallion le fils. Sénèque le Rhéteur seul nous fait connaître le premier, dont ilfutramî et comme le collègue dans l'art alors en vogue de la déclamation. Il ne le désigne qu'avec l'épithète de noster, notre cher, notre ami Gallion, et ce n'est qu'à lui que se rapportent toutes les pensées, toutes les parties de controverse mises sous le nom de Gallion.

« Personne, dit Sénèque, ne traita mieux le style simple

* Ann.^ XVI, 17.

un l'éloquence sous les césars.

et familier, idiotismus^ que notre clier Gallion. Dans sa première jeunesse, alors déjà qu*il déclamait à propos, dans les limites et dans les convenances du genre, il s'exerçait dans ce style. Je m'en étonnais d'autant plus que cet âge tendre répugne, non-seulement à tout ce qui est commun, mais encore à tout ce qui parait l'être *. » C'était un grand admirateur de Virgile, qu'il ne craignait pas d'imiter dans ses déclamations et jusque dans le laisser aller de la conversation. « Je me souviens, dit Sénèque, que nous sortions ensemble du cours de Nicétès pour nous rendre auprès de Messala. Nicétès charma les Grecs par la chaleur et l'élan de sa parole. Messala demandait ^ à Gallion comment il avait trouvé ce Nicétès : — Plena deo, répondit Gallion. Entendait-il un de ces déclamateurs que les écoHers appellent chaleureux; il est plena deo, disait aussitôt notre ami. Cette locution lui était devenue si habituelle, qu'elle lui échappait à son insu. On parlait devant Auguste du talent d'Hatérius; entraîné par l'habitude, Gallion de s'écrier : — Il sera, lui aussi, plena deo. Il disait que cette expression avait fait les délices d'Ovide, son ami. Quand on lui en demanda le sens, il cita le vers de Virgile, et expliqua comment, après l'avoir une fois cité devant Messala, il ne pouvait depuis s'empêcher d'y faire allusion. En cela, ajoutait-il, il ne faisait que ce que Virgile avait fait pour une foule de vers ; chez lui ce n'était pas larcin, mais imitation manifeste, qu'il ne tenait pas à déguiser^. » S'il n'est guère permis d'imiter à ce point, hors de propos surtout, il faut reconnaître que le modèle était bien choisi ; Virgile fut de tout temps l'objet d'un véritable culte même pour les écoles d'éloquence, et Gallion n'était pas le seul à le citer dans ses déclamations. Gallion, on vient de le voir, était l'ami d'Ovide, qui, dé-

* Contr,^ m, préf. — * Sén., Suas., m.

clamateur et poCte tout ensemble, ne pouvait que favoriser ces sortes d'emprunts. Il reçut de Fillustre exilé une épître qui se trouve dans les Pontiques, avec certains détails sur son intérieur et sur l'éclat dont jouissait son éloquence. « GaUion, lui écrit le poôte, ce serait à nous un crime inexcusable de ne pas /aire à ton nom une place dans nos vers. Toi aussi, il m'en souvient, tu as adouci par tes larmes la blessure qui me vient d'en haut. Pourquoi, profondément atteint par la perte de ton ami, faut-il encore que tu aies un autre sujet de plainte? Les dieux en ont décidé autrement : ils n'ont pas rougi, les cruels ! de le dépouiller de ta vertueuse épouse *. » L'histoire littéraire ne dit pas si Gallion, pour se consoler d'une aussi douloureuse perte, suivit le conseil que lui donne Ovide au dernier vers de sa lettre : « Tu peux retrouver le bonheur dans un nouvel hymen. » Quoi qu'il en soit, il n'est pas impossible que, lié d'une intime amitié avec le père des Sénèque et sans enfants, il ait trouvé dans la mort dé sa femme une raison pour adopter Annaeus Novatus, dont nous allons bientôt nous entretenir. Nous avons cité ce passage d'Ovide pour un autre motif encore : malgré la toutepuissance d'Auguste qui inclinait de plus en plus au despotisme, Gallion ne craignit pas de s'associer au malheur de son imprudent ami ; bien que nous ne soyons pas encore aux jours lugubres de Tibère et de Néron, c'était là se conduire en homme de cœur ; homme de cœur et de talent, deux mérites que nous n'avons pas fréquemment rencontrés dans la même personne. Pour juger l'homme de talent, outre Ovide et Sénèque, nous avons Quintilien, qui attribue à notre déclamateur un ouvrage sur la rhétorique ^. Ne serait-ce pas sur cette simple indication de Quintilien, que se fonderaient certains critiques

* Ov.,Pont., IV, 11. — 2 Quint., m, 1.

pour voir dans ce même Gallion l'auteur de la Rhétorique à Hérenniusf Nous reproduisons cette conjecture pour ce qu'elle vaut, c'est-à-dire pour une hypothèse qu'il serait difficile, sinon impossible de prouver. Ce qu'il y a de certain, c'est que Gallion le père passa de son temps pour l'un des princes de la déclamation, a Quels sont les quatre chefs de l'école, dit Sénèque le Rhéteur? Latro, Fuscus, Albtttius et Gallion. Toutes les fois qu'ils entraient en lutte, la gloire était à Latro, la palme à Gallion ^ » On ignore la date précise et de sa naissance et de sa mort ; mais ce qui précède nous permet de supposer qu'il naquit et mourut à peu près en même temps qu'Auguste et qu'il appartient encore au bon siècle. .

Son fils adoptif nous est mieux connu. Aîné des fils de Marcus Sénèque, il dut naître très-peu de temps avant l'ère chrétienne, et Tacite va nous indiquer tout à l'heure la date précise de sa fin. Nous savons par les Confrover$e$ quelle éducation oratoire il reçut de son père ou de ses collègues ; nous savons aussi que, loin de suivre l'exemple de Mêla, il se jeta de bonne heure dans le tourbillon des affaires pour s'y créer par son éloquence un nom et une fortune à la hauteur de son ambition. Il s'y créa, en effet, l'un et l'autre, mais aux dépens de sa tranquillité, de son bonheur bien entendu. Déjà, sous Tibère, il siège au sénat, il parlas, il émet des avis ; mais Tibère était-il homme à en recevoir? a Junius Gallion avait proposé que les prétoriens, leur service fini, eussent le droit de s'asseoir au théâtre sur les quatorze premiers gradins. Tibère le blâma vertement ; il lui demanda ce qu'il avait de commun avec les soldats, qui ne devaient recevoir d'ordre et de récompense que de l'empereur. Gallion avait trouvé une chose à laquelle Auguste n'avait pas songé ! N'était-ce pas

* Conir,y v, préf.

plutôt la discorde, la sédition que cherchait ce satellite de Séjan, en cherchant ainsi à corrompre par Tappât de l'honneur l'esprit grossier de la milice ? Pour prix de son adulation calculée, Gallion fut aussitôt exclu du sénat, et, comme on l'accusait de supporter l'exil aisément, parce qu'il avait fait choix de Lesbos, île célèbre et pittoresque, il fut ramené à Rome et gardé dans la maison des magistrats, » l'an 32 après Jésus-Christ *. Cet avis de Gallion était-il intéressé, comme le pensent et Tacite et Dion, ou simplement imprudent et maladroit? Je le croirais plus volontiers ; la passion seule peut lui prêter des vues à ce point ambitieuses, et Ton sait que Tacite et Dion surtout ne sont pas, au sujet des Sénèque, exempts de passion. Le premier nous révèle en outre un côté de la vie de Gallion qui lui fait peu d'honneur, sa liaison avec Séjan que Tibère lui jette à la face. Il est à présumer qu'à Tavénement de Caligula, de Claude tout au moins, le prisonnier fut rendu à la liberté ; mais il dut être longtemps à reparaître sur la scène poHtique, puisque Tacite n'en reparle qu'à l'occasion du complotde Pison. Dion seul cite un bon mot de lui, lorsque Agrippine se fut débarrassée de son faible mais importun mari. « J. Gallion dit un mot piquant et spirituel. L'habitude était que les bourreaux, après avoir exécuté leurs victimes dans la prison, les traînassent avec de grands crocs au Forum pour de là les jeter dans le Tibre. Gallion dit que Claude avait été traîné au ciel par un croc '^. » Lorsque Néron eut usurpé la place de l'infortuné Britannicus, Sénèque le Philosophe, depuis quatre ans revenu de laCorse, précepteur et ministre puissant du nouveau prince, ne laissa pas, on s'en doute, son frère aîné sans place et sans honneurs. Il est probable, et Ryckius, ainsi que l'évoque Ussérius le pensent, que Gallion, grâce à l'appui de Sénèque et

* Tac, Ann.y vi, 3. — 2 Dion, Claude.

de Burrhus, obtint le proconsulat d'Achaïe, à l'époque des prédications de saint Paul en Grèce. Alors ce serait de lui qu'il serait question dans les Actes des Apôtres *,»lui qui aurait été appelé par les Juifs de Corinthe à prononcer sur les accusations qu'ils portaient contre le législateur de l'Église nouvelle. <c Juifs, s'écria Gallion au moment où Paul allait prendre la parole pour se défendre, s'il s'agissait de quelque injustice ou de quelque mauvaise action, je me croirais obligé de vous entendre avec patience ; mais il ne s'agit que de contestations de doctrine, de mots, et de votre loi; démêlez vos différends comme vous l'entendrez; car je ne vais point m'en rendre juge. Il les fît retirer ainsi de son tribunal. » Cette tolérance, derrière laquelle pourrait bien se cacher le sentiment égoïste qui portait plus d'un proconsul à ne pas s'immiscer dans les choses de la religion, pour éviter des difficultés et souvent des écueils, ne doit pas moins nous étonner dans un gouverneur du prince qui va donner le signal des persécutions. De l'Achaïe Gallion dut rentrer à Rome, où la cour de Néron lui était sans doute ouverte, puiscjue, au rapport de Dion qui n'oublie rien de ce qui peut ternir la mémoire des Sénèque, ce fut lui qui proclama le nom de l'empereur, lorsque l'empereur en fut venu à monter sur les planches : a César, dit-il, va paraître sur la scène sous le costume d'un joueur de lyre 2. »

C'est antérieurement à cette époque qu'il parvint au consulat, comme l'atteste Pline l'Ancien dans le passage suivant : a Entre autres avantages de la navigation se place en première ligne celui qu'elle procure aux gens atteints de laphthisie ou qui vomissent le sang ; c'est pour cette raison que naguère nous avons vu naviguer Annaeus Gallion après sonconsulat ^, » Cet honneur mit le comble à l'ambi-

^ Ch. xviii, 12. — « Dion, N&on. — » Pline, xxxii, 2.

tion de cet esprit actif et remuant qui distingue les Sénèque, mais qui finit par les perdre ; nous avons assisté à la mort des deux premiers ; mort honorable, s'il en fût, et qui contraste singulièrement avec ta fin honteuse et lâche de Lucain. La mort de Gallion fut à peu près la même que celle de ses frères, moins la noblesse et la dignité que le Philosophe montra dans la sienne. « Junius Gallion, dit Tacite, effrayé par la mort de son frère Sénèque, implora pour sa propre vie, quand il fut traité par Saliénus Clémens d'ennemi public et de parricide ; mais, d'un commun accord, le sénat an'ôta la poursuite de Saliénus, » l'an 66 *. Il eût mieux fait, et son frère Mêla aussi, de se contenter de la vie modeste et aisée du Rhéteur, qui vécut et mourut heureux , sans exciter la haine ou la convoitise de personne ; il n'eût pas été réduit à cette démarche humiliante, qu'atténue, sans la faire oublier, l'intervention amicale du sénat ; rquand on veut jouer un rôle dans l'arène glissante de la politique, il faut savoir tomber décemment, comme le gladiateur antique, ou mourir en sage comme le Philosophe ; l'histoire alors n'a pas à vous blâmer : on a fait son devoir. Cette démarche, d'ailleurs, ne pouvait arrêter la main prête à le frapper. « Néron, dit Eusèbe, qui voulait assister à sa mort, força Gallion à se tuer, » quelques jours après ses frères.

Ainsi finit Un illustre déclamaieur, comme l'appelle Eusèbe, et dont il est fait mention dans le Dialogue, qui ne dit pas un mot du grand Sénèque. Messala, qui ménage assez peu, non sans motif, les orateurs modernes, nomme l'éloquence de Gallion tinniius Gallionis ^^ cliquetis de mots, fracas de phrases ronflantes, toutes locutions inférieures au style simple. En admettant, et la chose semble certaine, attendu que le Dialogue ne parle d'aucun

* Afin., XV, 73. — 2 Cil . \\\.

déclamateur, que le blâme retombe sur le second des Gallion, Messala exagère peul-être.; mais il a raison en partie et caractérise assez bien la manière brillante et sonore, quoique chargée, des orateurs cordouans. Seulement il faut dire à leur décharge qu'ils s'accommodaient merveilleusement au goût corrompu d'une époque incapable d'apprécier l'éloquence des anciens jours. Puis, pour s'élever au rang que Gallion sut conquérir, il faJUait plus que la faveur et l'appui de son frère ; les missions dont il fut chargé, l'influence et le crédit qu'il eut au sénal^ ne s'obtenaient même alors qu'au prix d'un talent vrai et d'une parole habile. Gallion posséda l'un et l'autre ; ce qui précède le prouve sur£j)ondamment. Reste à savoir si, au point de vue moral, le personnage n'a pas été noirci par Dion et par Tacite. Sénèque le Philosophe, qui lui dédia son Traité de la Vie heureuse et son Traité de la Colère^ parle de lui dans deux passages, dont l'un rapporte, mais avec une variante, le fuit relaté par Pline, et dont l'autre vante les vertus privées de son frère. « C'est ce que répétait sans cesse mon hôte Gallion, écrit-il à Lucilius ; quand il commença de souffrir de la fièvre en Achaïe, il prit aussitôt la mer, en disant que sa maladie venait non de son corps, mais du lieu qu'il habitait *. » Que Gallion ait eu la fièvre ou qu'il ait vomi le sang; peu nous importe ; il peut, d'ailleurs, avoir eu ces deux infirmités à la fois. Ce qu'il faut noter, c'est la considération que le Philosophe témoignait à son aîné, l'amitié qui lui faisait rechercher sa so- . ciété mème'à sa campagne de Nomente. Cette affection éclate dans ces lignes des Questions naturelles, « Je te disais, s'exprime Sénèque en s'adressant à Lucilius, que mon frère Gallion, qu'on ne peut pas aimer médiocrement, ne connaissait pas d'autres vices et qu'il haïssait la flatterie.

1 LeiL 104.

Le sondes-tu sur tous les points? Te mets-tu à admirer sa nature comme la plus grande, la plus digne des natures ? Il recule devant tes éloges. Essayes- tu de vanter la modestie de ses goûts, qui dédaignent la fortune au point d'en jouir sans se donner la peine de la condamner ? Il t'arrête au premier mot. Approuves-tu son affabilité, cette grâce sans fard qui captive jusqu'aux passants, tandis qu'il n'est pas chez les hommes d'aménité qui ne sente l'art et la dissimulation If II résiste à tes avances, et tu t'écries que tu as rencontré un homme inaccessible aux pièges où tout le monde se laisse prendre. Tu t'es d'autant plus empressé d'admirer cette- sagesse, cette opiniâtreté à éviter un mal inévitable, que tu espérais faire ouvertement accueillir de ses oreilles tes paroles, toutes flatteuses qu'elles étaient, comme l'expression de la vérité *, » Certes, s'il fallait s'en rapporter à cette appréciation fraternelle, quel sage n'aurait pas été Gallion ! Mais ici le Philosophe a plus écouté son cœur que sa raison : Gallion était ce qu'on appelle communément un honnête homme; mais il n'était dépourvu ni d'ambition ni de désirs. Quand on arrive aux emplois qu'il a successivement occupés, et à' la fortune qu'il s'était faite sous des princes tels que Néron, on n'est pas tout à fait le type du stoïcien, insensible aux biens comme aux jouissances d'ici-bas. Si pareille vertu s'est jamais rencontrée dans la famille des Sénècpie, ce n'a été qu'aux dernières années du Philosophe.

Que notre jugement tienne donc le juste milieu entre la sévérité malveillante de Dion et de Tacite et la louange trop fraternelle de Sénèque. Déclamateur célèbre, au dire d'Eusèbe, orateur politique de mérite, d'après les faits, administrateur intelligent el sensé, Gallion à tout

* p. Nat, IV, préf.

3o4 L*ÉLOQUENCE SOUS LES CÉSARS.

prendre, était encore supérieur à la plupart des ambitieux qui l'entouraient.

Telle a été, croyons-nous, cette maison des Sénèque» pour laquelle on a montré tour à tour tant d'indulgence et tant de rigueur. Sans vouloir fermer les yeux sur l'ambition dont elle fut plus ou moins dominée, l'indulgence nous paraît plus près de l'équité que la rigueur. Les Sénèque n'ont pas inventé la déclamation, comme on semble l'insinuer : cetteplante malsaine ne les avait pas attendus pour pousser sur un sol déjà presque épuisé. Nous accorderons tout au plus à l'un de leurs détracteurs * qu'ils en ont élevé le diapason d^ un ou de deux tons. Mais où le critique a-t-il vu, comment prouve-t-il que c'était une famille sans foi nationale ou religieuse^ qui manque de sérieux^ et ne semble venue que pour étonner Rome de ses tours de force? Si nous avons été compris dans les pages consacrées à ses divers membres, il n'y aura que justice, sinon à rejeter, du moins à réviser un semblable verdict.

FABIANUS.

A côté des Sénèque, il ne sera pas hors de propos d'esquisser le talent et la figure de l'un de leurs amis, moitié rhéteur, moitié philosophe, comme l'étaient alors une foule d'esprits ; tant le goût et comme le besoin de la déclamation étaient à cette époque universels !

« Fabius ou Fabianus Maximus était de la plus haute naissance *, » et devait appartenir à la gens Fabia. Plus âgé de quelques années que les Sénèque, il est probable qu'il naquit vers la première partie du règne d'Auguste; les

1 M. Franz de Cliampagny, ii, 354. — * Quint., x, I.

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