PART. VI. — XXI. FABIANUS
des villes, les mœurs des nations n'eurent point de peintre plus riche. Fabianus ne resta jamais court : toute rapide et facile qu'elle était, son éloquence saisissait tous les contours avec bonheur *. » Sénèque le Philosophe qui le connut et le cultiva dans sa jeunesse comme ami de son père, nous en donne à peu près la môme idée. Il en parle beaucoup à Lucilius, auquel il le propose souvent pour modèle : a Fabianus, homme remarquable par sa vie, par sa science et par ce qui ne vient qu'après, l'éloquence, discutait avec aisance plutôt qu'avec rapidité 2. » Dans la lettre 58% il lui reconnaît une éloquence pleine de charme, mais relève dans son style trop d'éclat et de poli, nitidœ. Il n'insiste pas sur ce reproche, il semble même l'oublier dans la lettre 400* : « Fabianus, dit-il, ne verse pas le discours (ainsi que l'en accusait Lucilius), il le laisse couler ; tant sa parole est abondante, tant elle procède sans trouble, malgré sa course et sa rapidité. Son style n'était ni négligé ni tourmenté. Aussi n'y trouve-t-on rien de bas ; les expressions en sont choisies, mais sans recherche ; les tournures et les inversions n'ont rien contre nature, comme les nôtres. Quelque simple qu'elle soit, son élocution a de l'éclat néanmoins ; elle offre des pensées belles et grandes, qu'elle ne renferme pas dans une sentence, mais auxquelles elle laisse un libre cours. » Plus loin, Sénèque reproduit, peu s'en faut, le jugement de son père. « Fabianus, malgré son élévation, manque de force ; ce n'est pas la violence d'un torrent, c'est la majesté d'un fleuve qui s'épanche ; ce n'est pas de la transparence, mais de la pureté. » Ici le Philosophe va moins loin que le Rhéteur, qui reprochait à Fabianus de Vobscurité ; mais, à distance, les nuances s'affaiblissent, et, quand Sénèque s'exprimait ainsi sur son compte, Fabianus était mort depuis longtemps. Sénèque cependant lui recon-
» Sén., Contr., ii, préf. — * Lett. 40.
35A l'éloque;«ce sous les césars.
naît de la plénitvde plus encore que de la solidité. Fabianus avait un autre mérite, fort rare de son temps : il tenait son école de philosophie sans bruit et sans fracas ; or, nous avons WL ce qu*il en était, sous ce rapport, des écoles de rh^orique, des salles de lecture, voire même du barreau. « Fabianus, dit Sénèque, parlait pour le public ; mais on Técoutaitavec décence, modeste ; quelquefois seulement éclatait un cri d'admiration, qu'avait provoqué la grandeur des idées, non le vain bruit d'un style à l'allure moUe et coulante *. » C'est qu'une école de philosophie surtout ne doit pas ressembler à un théâtre, comme le remarque le goût épuré de Sénèque. Mais Sénèque, selon nous, va loin quand il place Fabianus immédiatement après Cicéron, Asinius Pollion et Tite-Live, qu'il appelle les trois hommes les plus éloçttents de son siècle *. Il le jugeait probablement sur des preuves que nous n'avons plus; l'amitié cependant ne lui faisait-elle pas surfaire un talent qu'il avait ailleurs loué avec des restrictions ? Qu'il le proposât pour modèle à Lucilius, la chose se comprend : ce que son père et lui viennent de nous dire sur la manière et sur le style de Fabianus convenait parfaitement à l'apprenti philosophe. Fabianus était, de plus, un homme aimable et modeste, qui rougit un jour qu'il eut à paraître devant le sénat en qualité de témoin; ce qui n'était pas ordinaire parmi ces philosophes de profession, dont Juvénal a dit :
Curios simulant et bacchanalia viviint '.
En résumé, Fabianus méritait une place parmi ces beaux esprits d'Auguste et de la décadence, qui figurent dans ce travail ; outre qu'il nous appartient comme rhéteur et (îomrae avocat, c'était un moraliste sérieux, ennemi des vices de son temps, ennemi surtout de son esprit faux et
« Utf. 62. — « Lett. 100. — « ii, 3.