‹ L'éloquence sous les CésarsChapitre 96 sur 106 · DÉMÉTRIUS · texte numérisé non relu

DÉMÉTRIUS

Les stoïciens Fabianus et Sénèque n'étaient pas les seuls philosophes qui, à Tétude de la sagesse, joignissent l'étude et la pratique de l'éloquence : à Rome, ces deux professions n'étaient pas aussi distinctes que chez nous, et plus d'un de ces hommes au maintien, à la parole grave, ne refusaient pas, au besoin, la défense d'un ami sous le coup d'une accusation. Démélrius était de ce nombre, et voilà pourquoi nous ne craignons pas de lui consacrer un souvenir.

Né, selon toute vraisemblance, vers les dernières années d'Auguste ou les premières de Tibère, Démétrius atteignit le règne de Vespasien, celui de Domitien peut-être ; c'était alors une longue carrière. Attaché à la secte des cyniques, de bonne heure il en pratiqua les doctrines pour y conformer et son caractère et sa vie ; est-il besoin de dire qu'il fallait un certain courage, une certaine valeur morale pour jouer au sérieux un tel rôle en de tels temps ? Démétrius eut l'un et l'autre.

« Caligula lui offrait 200,000 sesterces (quelque chose comme 40,000 francs) ; Démétrius les refusa en riant, ne jugeant même pas la somme digne de l'éclat d'un refus *. » Sénèque nous met au fait de cette âme forte et fière, qui défiait jusqu'au despotisme impérial. « Je mène partout

t Sén., DeBen.^Mi, 11.

avec moi Démétrius, le meilleur des hommes; laissanl pour lui les gens couverts de pourpre, je m'entretiens avec ce philosophe demi-nu; je Tadmire. Pourquoi pas? J'ai vu qu'il ne lui manque rien. Il vit, non comme s'il dédaignait toutes choses, mais comme s'il abandonnait aux autres le souci de les avoir *. » Démétrius était donc, au dire de Sénèque, un homme, un sage accomph ; ce qui ne Tempùchait pas d'apprécier les choses sainement; à preuve ce joli mot que lui prête son élève, quand il dit que pour Démétrius une vie calme, à l'abri des atteintes de la fortune, n'était qu'une mer morte •. Démétrius, homme tout d'une pièce, se garda bien de ne pas conformer sa conduite à ses principes. Tacite ne l'a pas oublié dans ses Annales, <c Thraséas réunissait fréquemment chez lui des hommes et des femmes illustres ; il s'attachait surtout à Démétrius, qui professait la philosophie cynique ; à Tair attentif dont il l'écoutait, lorsque dans leurs entretiens ils élevaient la voix, on conjecturait sans peine qu'ils parlaient de l'âme et de sa nature, de sa séparation d'avec le corps 3. » L'amitié de Thraséas, ne Toublions pas, était à redouter sous un prince tel que Néron, enclin à frapper partout où il entrevoyait une apparence d'opposition. Démétrius brava Néron, comme il avait bravé Caligula. a Quand il eut appris le sénatus-consulte (qui le condamnait à mort), Thraséas appela dans sa chambre Helvidius (son gendre) et Démétrius; il leur tendit les veines de ses bras, et, dès que le sang eut jailli, il en répandit à terre ; faisant alors approcher le questeur : Offrons, lui dit-il, une libation à Jupiter Libérateur. Jeune homme, vois mon exemple, et puissent les dieux ne pas te forcer à le suivre ! Au reste, tu es né dans un temps où il est bon d'habituer son àme à de pareils spectacles *. » Pour captiver un caractère

i Lett, 0'.'. - « Lett, 67 . — 3 Ann., xvi, 34. — * Afin., xvi, 85.

rAÏ\T. VI. — XXII. DÉMÉTRIUS. 361

de cette trempe, Démétrius ne pouvait être un homme ordinaire. Les éloges deSénèque sont donc justifiés. « La nature, écrit-il à Lucilius, semble Favoir fait naître de nos jours, pour montrer que, s'il ne peut pas nous corriger, nous ne pouvons pas le corrompre ; c'est un type, quoiqu'il le nie, de sagesse accomplie ; son éloquence sied aux idées les plus nobles ; eUe ne s'inquiète ni de symétrie ni de style, mais marche fièrement à son but et n'obéit qu'à l'élan qui la pousse. Il n'est pas douteux pour moi que la Providence nous ait donné l'image d'une telle vie et d'une telle éloquence pour servir de modèle et de censure à notre siècle *. » A coup sûr, de tels phénomènes n'étaient pas communs à la cour de Néron, et les Césars étaient peu dans l'usage de tolérer la critique hardie d'un cynique en haillons ou demi-nu, qui couchait presque sur la paille 2. Us la tolérèrent cependant ; était-ce, de leur part, respect ou dédain ? Je l'ignore; que faire, d'ailleurs, à un homme qui se rit et se moque de tout, de l'empereur tout le premier, dont il ne veut et ne craint rien ? Démétrius était cynique, disait-on, mais sans porter la besace, sans pérorer dans les carrefours. Pourquoi ? Parce qu'il était hardi à l'excès ; parce qu'il attaquait, au milieu des fêtes de Néron, les recherches de la luxure romaine, se moquant des affranchis, ne se déconcertant pas devant le maître lui-même étonné de tant d'audace. Qu'il ait justifié par l'àpreté de ses attaques le surnom de Cynique, d'accord; mais qu'il faille voir en lui un harangueur plutôt qu'un philosophe 5, c'est ce que nous ne saurions admettre. Un harangueur aurait-il tenu à la Divinité le langage suivant ? « Dieux immortels, je ne vous adresse qu'une plainte, c'est de ne me pas avoir fait connaître d'abord votre volonté. J'aurais été de moi-même où vous m'appelez maintenant. Voulez-vous prendre mes en-

* De Ben.^yw,^. — * Lett. 20.— « Franz de Champagny, 11, 415.

3H^ l'éloqceicce sous les césars.

fants ? Cest pour vous que je les ai élerés. Voulez-Tous une partie de moi-même ? Prenez-^a. Je ne tous fais pas une grande promesse ; bientôt j'abandonnerai tout mon corps. Voulez-Yous ma vie ? Pourquoi pas? Je ne mettrai aucun obstacle à ce que tous me repreniez ce que tous m*aTez donné ; je vous accorderai Tolontiers tout ce que tous me demanderez. J'aimerais mieux encore tous l'ofirir que de vous le livrer. Quel besoin auriez-Tous de meTenleTer, si vous pouvez le recevoir? Mais vous ne me Failèverezmème pas : on n'enlève une chose à un homme que quand il la défend. Je n*éprouve ni force ni contrainte; je ne suis pas l'esclave de la Divinité ; je m'unis à elle de coeur, d'autant plus que je suis assuré que tout procède d'une loi fixe et éternellement immuable ^. * C'était là ce que, dans leur fatalisme erroné, les stoïciens appelaient obéir au destin, IxeoOai 0cÇ; mais c'était aussi le langage d'une conviction sincère et profonde, qui ne se drape pas, qui s'expose simplement. Un tel mépris pour le monde, un courage pareil en face de la mort et comme une parenté d'oi*gueil et de sauvage indépendance, reliaient, on le sait, les cyniques, et Démétrius le premier à l'école stoïcienne. Chose étonnante ! Tibère, Caligula, Claude et Néi-on ont laissé faire Démétrius; et Vespasien, qui leur ressemble si peu, le met en accusation et le fait condamner ! C'est que les puissants d'alors avaient eu trop à souffrir de ses morsures, et ce n'était pas trop qu'un peu de vengeance pour les satisfaire. Peut-être aussi Démétrius finit-il par dépasser toute mesure : nous le voyons, en effet, l'an 69, défendre par vanité, ambitiosiuSy plutôt que par honneur, honeste, un homme méprisable, sous Néron accusateur de Soranus, et sous Vespasien poursuivi et condamné pour ce fait par le sénat *. Si Tacite n'a pas dénaturé les faits, Démétrius ici

» Siiu., De Prov., 5. — * Tac, Hist,, iv. 40.

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est sans excuse. Je n'admire pas beaucoup non plus son attitude en face de Vespasien, attitude qui peut passer pour l'indice d'un léger retour à la liberté, mais qui n'est pas à la louange du philosophe : l'injure peut-elle jamais être l'arme de la sagesse et de la vertu? « Un jour, Vespasien rencontra Démétrius le Cynique, peu après sa condamnation; Démétrius ne daigna ni se lever ni saluer; il lâcha (oblatrantem) même je ne sais quelle injure contre le prince ^ qui se contenta de rappeler chien *. w Pour être juste, peut-être faudrait-il voir dans ces emportements de Démétrius une attaque, grossière, il est vrai, mais préméditée du parti philosophique et libéral, si je puis ainsi parler. Dion, qui rapporte le faità peu près comme Suétone, ajoute une circonstance qui autorise cette conjecture. « Tu fais tout, dit Vespasien à Démétrius, pour que je te condamne à mort; eh bien! malgré tes aboiementSy ôXaxTouvra, je n'en ferai rien. » Au reste, même dans cette hypothèse, le Cynique aurait eu tort ; contre les maux sans remède que faire, sinon se résigner et marcher dans sa voie, quand c'est la voie du droit et de l'honneur ? Ni l'histoire ni la critique ne parlent plus ensuite de Démétrius qui ne tarda probablement pas à s'éteindre, laissant après lui le renom d'un orateur et d'un philosophe inculte, mais éloquent et mâle, comme il devenait peu commun d'en rencontrer à cette aride époque.

ÉPRIUS MARCELLUS.

Les trois philosophes qui viennent de passer sous nos

* Suét., Vesp., 13.

yeux ont conservé quelque chose de l'ancienne liberté de la parole. Mais, après eux, tout est fini : les grands orateurs sont morts avec les belles âmes, et, sous l'atmosphère épaisse des Césars, il n'y a plus de vie que chez les délateurs, parce que les délateurs, instruments de la tyrannie, ont le droit de tout dire et de tout faire pourvu qu'ils abattent ce qui peut porter ombrage au pouvoir. [Il ne nous reste donc plus qu'à tracer le profil de quelquesuns de ces misérables qui vont donner le coup de grâce à l'éloquence réelle, en la mettant exclusivement au service de la délation.

Éprius Marcellus naquit à Capoue, vers la fin du règne de Tibère ou sous Caligula, d'une famille obscure et pauvre *. Bien qu'il ait joué un rôle assez important sous Néron et sous les Flaviens, l'histoire se tait sur son enfance, sur ses études et même sur ses débuts oratoires. On sait seulement qu'il n'avaitpas un caractère honorable, non egregius moribus, dit Aper dans le Dialogue. Tacite va plus loin : il le représente comme « porté au crime, ad scelus promptum^, n et il en donne immédiatement la preuve.

a Néron résolut enfin d'étouffer la vertu elle-même par le meurtre de Thraséas et de Soranus, qu'il haïssait depuis longtemps '^. » Eh bien! Qui choisit -il pour frapper ces deux hommes vénérables? Cossutianus Capiton, auquel il adjoint Éprius Marcellus, à la parole véhémente, mais envenimée, acri eloquentiâ. Cossutianus commence l'attaque, et voici dans quels termes, suivant l'auteur des Annales^ Éprius la continue : a L'opiniâtre résistance des inférieurs a poussé à bout la clémence du prince. Jusqu'ici le sénat a montré de la faiblesse, en laissant impunies la révolte de Thraséas et les fureurs de son gendre Helvidius Priscus; Thraséas manquerait-il d'assister

* Dm/., 8. — * Ann, xvr, 26. — » Ann.,xyi.

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au sénat comme consulaire; aux vœux pour l'empereur, comme prêtre ; au serment, comme citoyen, si, contre les lois et la religion de nos ancêtres, il ne s'était ouvertement déclaré traître et ennemi de la patrie ? Lui qui se plaisait à jouer le rôle de sénateur et à protéger les détracteurs du prince, que ne vient-il opiner dans la curie sur les réformes et les changements qu'il souhaite ! Nous préférons une censure détaillée à ce silence obstiné qui condamne tout. Est-ce la paix qui règne dans tout l'empire, ou les victoires sans perte pour nos armées qui lui déplaisent ? Gardez-vous, pères conscrits, de combler la détestable ambition d'un homme qui fuit comme un désert nos places, nos théâtres, nos temples, qui sans cesse nous menace de son exil. Nos délibérations, nos magistratures, notre état politique, n'en sont point à ses yeux. Qu'il rompe par la mort avec une ville pour laquelle il n'a plus d'attachement et dont il évite aujourd'hui jusqu'à la vue K » Voilà les anathèmes que d'un œil hagard et d'un air menaçant jetait Éprius sur le seul homme peut-être qui rappelât alors quelque chose du vieil esprit romain! Voilà par quelle éloquence perfide et sophistique il se mit tout à coup à la tête des orateurs en renom et des personnages en crédit ! Car Tacite avait pu Tentendre, le connaître d'assez près pour rappeler la substance de son discours. Mais c'est ainsi qu'il fallait parler pour plaire au maître, ainsi qu'on faisait fortune, et, que, pour prix d'une faconde mensongère, on recevait cinq millions de sesterces, un million de francs environ de notre monnaie ^. Néron heureusement touchait au terme de ses crimes, et les temps allaient changer ; les rares gens de cœur allaient au moins reprendre haleine et relever la tête. Durant les saturnales sanglantes qui marquent le passage éphémère de Galba,

i Ann.yXn, 28. — « Atv:,, xvi, 33.

d'Otlion et de Vitellius, nous retrouvons ÉpriusMarcellus, mais accusé cette fois en plein sénat. Un Licinius Cécina, parent peut-être du lieutenantde Vitellius, lui fait un crime d'avoir voulu porter Virginius à l'empire. Hé bien ! tel était l'ascendant de Marcellus, que les autres sénateurs ne dirent mot: il est vrai que, si le souvenir de ses délations avait allumé la colère de Cécina, Cécina voulait avant tout rehausser le rang de sénateur qu'il venait d'obtenir, par une de ces inimitiés éclatantes qui sufflsaient encore alors pour produire un parvenu. Aussi le parti modéré de l'assemblée imposa-t-il si lence à leur querelle, et laissa-t-il échapper Marcellus, l'an 69 *. Helvidius Priscus, de son cùté, n'avait pas attendu Tavénement de Vitellius pour fondre sur le délateur de son beau-père. Déjà sous Galba, aussitôt après son retour de l'exil, il le mit en accusation; mais l'afl'aire fut étouffée par l'indécision de l'empereur et sur les prières du sénat, généralement peu favorable aux emportements d'Helvidius. Après la mort de Vitellius, quand il fut question d'envoyer des députés à Vespasien, Helvidius opinait pour que les envoyés fussent choisis nominativement par les magistrats désignés ; Marcellus Éprius demandait, au contraire, que l'on s'en rapportât au sort, dans la crainte de ne pas être lui-môme de la députation; il fallait bien, en effet, faire sa cour au nouveau maître ! Peu à peu, dans la discussion, les deux ennemis s'emportèrent à des paroles irritantes, a Pounjuoi Marcellus redoute-t-il autant le choix des magistrats, demandait Helvidius ? Il a une fortune, une éloquence, qui le feraient préférer à bien d'autres, n'était le souvenir de ses forfaits, flngitiorvm ; l'urne du sort ne distingue point entre les caractères ; les suffrages, l'opinion du sénat, n'ont d'autre bût que de révéler la conduite et la réputation de chacun ; il est de l'utilité

1 Tac, Ilist.^ Il, 63.

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