PART. VI. — XXI II. ÉPRIUS MARCELLUS
publique, de riiODneur de Vespasien que l'on envoie audevant de lui ceux que le sénat aura ju^és les plus innocents, ceux qui pourront faire pai-venir à l'oreille du prince des paroles honorables. Vespasien a été l'ami de Thraséas, de Soranus, dont- il ne faut pas produire les accusateurs, en admettant même qu'il ne faille pas les punir. Ce choix désignera, en quelque sorte, au prince les citoyens dignes de son approbation et ceux dont il doit se déûer; pas de meilleur moyen pour bien gou-r vemer que d'honnêtes amis. Que Marcellus se contente d'avoir poussé Néron à la perte de tant d'innocents ; qu'il jouisse de ses récompenses, de son impunité et qu'il laisse; Vespasien à de plus dignes *. » C'étaient assurément de belles et d'éloquentes paroles, telles qu'on n'avait plus l'habitude d'en entendre depuis Crémutius Cordus ou depuis Thraséas. Mais Marcellus, sentant derrière lui la cohorte puissante et serrée des délateurs, adversaires naturels d'Helvidius, ne fut pas embarrassé pour répondre. « C'est l'avis du consul désigné que l'on combat, dit-il. En le proposant, il s'est conformé aux vieilles coutumes, qui conjQaient au sort le choix des députés, pour en exclure et la brigue et la haine. Rien n'était venu motiver une pareille contravention à cet ancien règlement et ne forçait, sous prétexte d'honorer un prince, de faire affront à qui que ce fût. Tout sénateur était bon pour présenter un hommage. Il fallait plutôt craindre que l'entêtement de quelques-uns n'aigrit le nouvel empereur. Dans des conjonctures où l'esprit, comme en suspens, pèse les paroles, tout, jusqu'aux regards, Marcellus n'oubliait pas dans quel temps il était né, si différent du temps de nos pères ; il admirait le passé, mais se conformait au présent, et, s'il souhaitait de bons princes, il se résignait aux autres. La
1 Tac, Hiff.y IV, 7.
mort de Thraséas n'était pas plus l'œuvre de son discours que de la sentence du sénat, et Tamilié de Néron ^e lui pesait pas moins que Texil aux proscrits. Enfin, ajoutait-il, que la constance et le courage de Priscus l'égalent aux Brutus et aux Caton ; pour moi, je suis un simple membre de ce sénat qui a subi comme moi la servitude. J'engage môme Helvidius à ne pas s'élever au-dessus de l'empereur, et à ne pas faire la leçon à Vespasien, vieillard chargé de triomphes. Si les méchants princes ambitionnent un pouvoir sans limite, les meilleurs en prescrivent à la liberté *. » U était impossible de mieux se tirer d'un mauvais pas; Machiavel devait admirer une pareille politique. Mais, bien que le sénat lui donnât raison, la morale ne peut que réprouver une semblable éloquence, brillante, habile et hardie sans doute, mais fausse, perfide et mensongèrement adulatrice.
Helvidius, heureusement, n'était pas homme à renoncer à sa vengeance : une attaque dirigée contre Régulus, autre délateur fameux, et favorablement accueilUe, lui parut enfin une occasion opportune pour ruiner Marcellus Éprius. « U commença par l'éloge de Cluvius Rufus, qui, riche et renommé pour son éloquence, n'avait mis personne en danger sous Néron. Cet exemple était une accusation îï l'adresse d'Éprius. L'esprit des sénateurs était en feu ; dès que Marcellus s'en fut aperçu, comme s'il fût réellement sorti de la curie : — Nous nous en allons, dit-il, Helvidius, et nous te laissons ton sénat : règne en face de César ! — Il était suivi de Vibius Crispus ; tous deux étaient furieux, sous une physionomie différente : Marcellus portait la menace dans ses yeux, Crispug la raillerie ; mais leurs amis accoururent et les empêchèrent de sortir ^. » Le danger était pressant; Éprius fit retraite à
* Toc, Hist., IV, 8. — « TsLC,,Hist.f iv, 43.
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la manière des Parthes, en blessant à mort son ennemi : <c Règne, s'écria-t-il, en face de César ! » Yespasien avait beau valoir mieux que ses devanciers : il était mattre et despote cependant, et la franchise d*Helvidius ne pouvait pas lui convenir longtemps. Domitien et Mucien, en l'absence de Tempereur, exhortèrent l'assemblée à ne pas revenir sur le passé ; les délateurs n'étaient-ils pas nécessaires au régime impérial ? Aper, dans le Dialogue des Orateurs^ caractérise assez bien ces deux dernières luttes d'Éprius. « Armé de cette éloquence menaçante, dit-il, il a déjoué la sagesse éloquente aussi, mais inexpérimentée et peu faite pour de pareils combats d'Helvidius *. » Seulement il a tort de croire le sénat défavorable à Marcellus ; les Histoires de Tacite ont mieux apprécié la situation : l'assemblée, composée comme elle l'était depuis cinquante ans et réduite à un rôle semblable, ne pouvait être d'aucun secours aux hommes du caractère d'Helvidius.
Aper, dans un autre chapitre ^, nous fournit quelques détails sur Éprius Marcellus, qu'il a fallu recueillir, pour se faire une idée complète de son talent et de sa renommée. A la faveur de son éloquence, par malheur uniquement consacrée à un mauvais usage, Éprius parvint à la fortune énorme de 60 millions de francs ; sans naissance, sans patrimoine, sans moralité, comme nous l'avons vu, il devint l'un des premiers personnages de Rome, et, tant qu'il le voulut, l'un des princes du barreau, prtnceps fori. Fort avant dans l'intimité de Yespasien, dont il sut gagner le respect et même l'amitié, Marcellus eut un crédit sans bornes sur cet habile vieillard, dont il seconda puisamment la politique. Aper n'indique point la date de sa mort, qu'il faut placer approximativement vers les premières années de Domitien. Son exemple, hélas! trop suivi, don-
* Ch. V. — «Cb. viiî.
nerait un démenti à la définilion que le vieux Caton a laissée de Téloquence, s'il fallait, comme Éprius, la faire consister dans l'impudence et dans l'audace, revêtues d'une parole faussement éclatante.