JULIE
Samedi soir 8.
De vos nouvelles, je vous en prie. J'embrasse tendrement mon amie Adrienne.
Nous savions déjà par les confidences de pseudo-Raphaël, que ^I""" Charles avait recommandé obligeamment son jeune ami au baron Mounier. Lamartine nous apprend, en effet, qu'il fit, à cette époque, un mémoire sur le rôle de la noblesse dans une démocratie. « Julie, ajoute-t-il, à qui j'avais prêté ce manuscrit pour la mettre de moitié dans mes travaux comme dans ma vie, l'avait fait lire à un homme distingué de sa société intime, pour le jugement duquel elle avait une extrême déférence. C'était M. M... (Mounier), digne fils de l'illustre membre de l'Assemblée constituante, longtemps secrétaire particulier de l'empereur, alors royahste constitutionnel : un de ces esprits qui n'ont point de jeunesse, qui naissent mûrs et qui
meurent jeunes en laissant un grand vide dans leur temps (*). »
La lettre précédente donne aux choses leur véritable physionomie. L'obligeante Julie pousse dans le monde un jeune homme qui l'intéresse. Elle lui fait des relations. D'abord M. de Bonald, puis M. Meunier. Celui-ci ne fut pas inutile à Lamartine, qu'il présenta à M. Rayneval, chef de la chancellerie au ministère des affaires étrangères. Il se trouvait donc que M. de Virieu n'avait pas trompé M"^ de Lamartine autant qu'il aurait pu craindre. On se coulait dans la diplomatie. Vous avez remarqué sans doute que M™^ Charles parle comme si elle était connue des parents d'Alphonse de Lamartine, et comme si elle avait reçu d'eux quelques bons offices. « J'aimerais, dit-elle, à leur rendre
(') Raphaël, p. 156.
ELYIRE.
un peu du bien qu'ils m'ont fait. » Il ne subsiste, ni dans le Journal d'une mère, ni dans la Correspondance publiée, aucune trace de relation entre j\P'^ Charles et la famille de Lamartine. La mère du poète ignora toujours les sentiments de son fils pour Julie, et, si elle soupçonna une femme dans les mélancolies du jeune homme, ses soupçons ne se précisèrent point. Mais ce n'est point une raison pour accuser ^jme Q]^arles d'avoir eu recours devant le baron Meunier à un petit artifice de langage.
Les perpétuelles demandes de services où s'emploie cette dame nous mettent à chaque instant sous les yeux des noms nouveaux. Celui de M. de Saint-Morys n'est pas tout à fait inconnu. Le comte de Saint-Morys, ancien émigré, était alors lieutenant des gardes du corps. C'était un royaliste voltairien et un homme d'esprit.
ELMRE.
Il fut tué en duel à Paris, le 21 juillet de cette même année J817.
Pseudo-Raphaël parle beaucoup des promenades que, durant son séjour à Paris, il faisait seul à pied avec M""' Charles dans les bois de Fleury et de Meudon. « Le vieillard, dit-il, encouragea ces courses dans les belles forêts autour de Paris (' ). » Ils s'asseyaient sous les arbres, et l'on nous dit même que, sous un de ces arbres, Julie, athée jusque-là, crut subitement en Dieu. Mais nous voyons que M™^ Charles était bien malade pour courir les bois l'hiver et, comme nous savons d'ailleurs qu'en mai Lamartine avait déjà quitté Paris, il reste peu de temps pour ces courses amoureuses.
Lamartine alla à Moulins, puis à Màcon. Us ne devaient plus se revoir.
(') Raphaël, p. 186.
En juin 1817, M'"' Charles écrivait au baron Mounier :
Je ne puis assez vous dire le plaisir que vous me faites en me procurant le moyen d'être utile à cet estimable M. Trouvé. Si vous le connaissiez, vous sauriez quels torts on a envers lui. J'insiste pour que vous ne présentiez pas son nom à M. de C... Je suis sûre qu'il me saurait très mauvais gré de lui faire ce qu'il appellerait une bassesse. Il ne faut pas gâter une vie pure pour un misérable intérêt. Mieux vaut cent fois une souscription de moins.
Je vous envoie le Moniteur de Gand. Je vous le réserve depuis que je sais que vous ne l'avez pas. Mais j'en ai inutilement fait chercher un numéro qui me manque et que j'attendais pour les faire relier et vous les présenter ayant au moins une enveloppe.
J'espère qu'il vous sera plus facile qu'à moi de le compléter et tel qu'il est il trouvera toujours sa place dans quelque coin autour de vous. Pour moi, j'aime à vous l'offrir et j'aime à mettre sous vos yeux quelque chose qui vous parle de mon amitié. Vous n'aurez jamais de souvenir d'un sentiment plus vrai et plus solide.
A minuit, jeudi.
ELVinE.
Elle avait la maladie des recommandations. Ce baron Trouvé n'était pas du tout intéressant. C'était un personnage agité, turbulent et d'une inconstance extraordinaire, même pour l'époque. Que nous ditelle, qu'on a eu des torts envers M. Trouvé ? Ancien rédacteur en chef du Moniteur universel, Trouvé fut, pendant quelques jours, secrétaire général du Directoire, puis diplomate, puis membre du tribunat. La Restauration, qui le trouva préfet de l'Aude, le maintint dans ce poste. Mais il y déploya un royalisme tellement furieux et persécuteur, que M. Laine dut se séparer d'un serviteur compromettant. Il le destitua le 26 septembre 1816. Voilà le tort qu'on tît à M. Trouvé.
M"^ Charles, dont la santé donnait alors les plus grandes inquiétudes, passa l'été à Viroflay, près Versailles. De là, elle écrivait le dimanche 20 juillet au baron Mounier :
Dimanche, 20 juillet.
Quel ami étes-vous devenu, monsieur? Quoi, pas un mot de quinze jours et pas plus de signe de vie que si j'étais à la Chine ! Ah ! que je voudrais être comme vous, ne vous plus aimer du tout et ne m'occuper dans ma solitude que du chant du rossignol ! Mais il n'en est malheureusement pas ainsi. Je vous désire dans ces bois et je me rappelle avec tristesse que j'y ai vu votre aimable femme et vous, et que j'y suis seule.
Ma santé n'est pas assez bonne pour que j'aille à Paris. Jai été passer deux heures avec mon mari et c'était un jour de si ennuyeuses souffrances que je n'ai pas pu aller vous voir.
Si vous voulez que j'écrive, soyez assez bon pour me faire faire chez votre bon papetier une provision de papier semblable au vôtre, de votre encre bien noire, de votre cire, de vos bonnes plumes taillées à l'anglaise. Je n'ai plus rien de tout cela et c'est comme si je manquais d'eau à boire.
S'il vous était possible de faire porter le tout dans une boite, mardi matin, chez moi, je Taurais le soir ici.
Vous voyez si, malgré tous vos torts, j'ai besoin de compter sur vous. — Venez donc. Je vous assure qu'on est bien ici. J'embrasse tendrement votre chère Wilhelmine, vos chers petits anges et j'attends et je désire toute la fa-
mille. J'aurais biea aussi à prier M™« Meunier de me faire faire quelques emplettes, mais je crains rindiscrétion. Pour vous, monsieur, il faut bien que vous ayez les charges de l'amitié puisque vous en avez le profit.
Julie.
Je vous recommande mon pauvre François.
Des nouvelles, des nouvelles, je vous en prie. On ne sait ce que c'est dans mes bois. Adieu, înonsieur.
A Viroflay, par Versailles. Maison de M. Labé.
Ce qui frappe dans cette lettre, c'est l'exaltation croissante de l'amitié. Je laisse à juger aux grands connaisseurs des âmes, si ces ardeurs amicales peuvent se concilier dans une femme avec les soins d'un ardent amour, si cette Julie enfin, si occupée de la famille Meunier, mari, femme, enfants, peut tout à fait être la Julie de Raphaël.
Ce doute grandira quand on aura sous les yeux la lettre suivante. Elle est datée de Viroflay le 15 septembre 1817.
C'est la dernière qui soit entre mes mains. Julie, quand elle l'écrivit, n'avait plus guère que trois mois à vivre. Elle était très malade. L'absence et le silence de M. Mounier, alors chez sa sœur à Grenoble, lui causaient une tristesse qu'elle sut exprimer avec abondance et d'une façon touchante :
Viroflay, 15 septembre 1817.
Je ne sais, monsieur, ni oii vous prendre ni si vous allez nous revenir. Vous gardez avec moi un bien cruel silence. Quand j'examine tout ce que j'ai perdu auprès de vous et que je vois les mois et les semaines qui s'écoulent augmenter encore ces pertes irréparables et si douloureuses, je me demande s'il n'y a pas de ma faute, et il faut bien qu'oui. Mais je ne suis pas moins à plaindre, car, assurément, l'intention n'y est pas et Dieu sait si je vous regrette ! Enfin, passons sur ces amertumes. La vie en est pleine et on a beau la repousser de toutes ses forces, elle est longue, bien longue !
Vous êtes, vous, monsieur, des heureux de ce monde; cette pensée me console. Elle me prouve
que le ciel est juste. Elle m'avertit que j'aurais tort de troubler vos plaisirs; que peut-être j'aurais mieux fait de ne pas vous dire ce qui précède. Ne vous y arrêtez pas. Ce n'est pas moi qui voudrais, pour un épanchement qui me soulage, rembrunir une seule minute de votre vie.
Je devais vous écrire aussi. Je vous l'avais promis, et j e comptais y trouver des jouissances : hélas ! je ne l'ai pas pu. Votre départ m'a porté malheur. J'étais déjà accablée sous le poids de la souffrance et de mille impressions pénibles, mais la maladie n'était pas encore la plus forte, c'était moi. — Après avoir couru pour notre affaire pendant quelques jours et après avoir acquis la certitude que vous l'aviez arrangée par vos bonnes et pressantes recommandations, je suis revenue ici pour me reposer. Mais j'y apportais la fièvre, une maladie de poitrine qu'on appelle, je crois, un catarrhe suffoquant et de grands maux de nerfs. C'est avec toutes ces gentillesses que je vis depuis plus de cinq semaines sans presque avoir quitté mon lit; et c'est tout au plus si je puis vous dire que cela va mieux. Le seul bien sensible quej'aye obtenu depuis quelques jours, c'est de pouvoir passer deux ou trois heures assise dans mon jardin. Le reste du tems je vous ferais pitié. — Je n'ai pas été absolument sans secours. Un médecin de Versailles vient me voir. Le bon M. Alix a même quitté son
Oî ELVIRE.
lit peadaut vingt-quatre heures pour venir auprès du mien. Mais, du reste, ma solitude a été complète et, ce qui est presque intolérable dans cet état, je suis sans femme de chambre faute de pouvoir en chercher une.
M™e Meunier, à son retour, voudra bien, j'en suis sûre, se charger de ce soin pour moi, qui devient de jour en jour plus pressant. Je voudrais qu'elle fît la bonne action de séduire celle qu'elle m'a fait espérer quelque temps. Je suis si malade, j'ai tant besoin d'une femme douce, entendue et soigneuse, que je me persuade qu'on ne ferait pas un graud mal en Totant à une belle dame qui trouvera partout à se faire habiller et coiffer, pour la donner à une pauvre femme qui ne trouvera peut-être nulle part les qualités que cellelà réunit. Peut-être aurions-nous tort cependant, et je m'en réfère là-dessus à votre bon jugement à tous deux. Mais je me recommande toujours à votre chère Wilhelmine pour me faire chercher une femme quelconque qui me serve sans me faire parler; car un des plaisirs que procure la maladie que j'ai, c'est de faire presque entièrement perdre la voix.
Pardon de vous parler si longuement de moi. Ce n'est pas que je ne pense à vous, que je ne vous aye suivi longtems et que je n'aye senti le bonheur que vous avez goûté en retrouvant cette sœur comme il n'y en a point, dont vous avez été
si lougtems séparés. 11 m'est arrivé bien des fois de mïdentifier avec vos scènes de famille, de prendre ma part des larmes et de la joie, d'écouter d'une oreille attentive vos intéressants entretiens et de vous suivre jusques dans ces montagnes où vous êtes né et que j 'aime sans les avoir encore vues. — Mais ces traits fugitifs se sont bientôt efifacés. Pour se maintenir, ces douces illusions auraient eu besoin de vos récits, qui m'ont manqué. Aussi, à présent, je ne vois plus que dans un nuage, vous, votre ange de femme, mes chères petiotes; et je vous vois si loin, si loin, et je suis sur votre retour tellement dans le vague que j'en pleure.
Voyez la sottise d'aimer des ingrats? C'est égal, je ne m'en corrigerai pas. Je ne sais si vous reconnaîtrez mon visage, mais mon âme venez parler à elle et vous verrez si elle a changé. J'aimerai toute ma vie le mari, la femme, les enfants; je ne peux pas faire autrement.
Adieu, monsieur, me voilà bien accablée quoique je me sois reposée souvent. Vous n'aurez rien de Paris et même de Viroflay, car je ne sais plus comment se portent mes bois. Mon mari est bien. Il ira sûrement vous voir à votre arrivée. C'est un plaisir que je lui envie et dont je jouirai bien tard si vous ne pouvez pas venir me trouver. Comme j'ai du moins du repos dans ma retraite, j'y resterai jusqu'à ce que les pluies et le
froid m'en chassent et cela peut me mener jusqu'à la fin d'octobre.
Caressez bien pour moi ma chère Adrienne qui m'aura oubliée aussi, et embrassez à mon intention les grosses joues de Tine-tine. Que j'aime ce petit monde! Mais que j'aime donc aussi leur mère et pourquoi ne le lui dirais-je pas? Vous le savez, vous, monsieur, si elle m'est chère et si je sens sa grâce, son charme, ses vertus! Dites-lui donc de m'aimer un peu, et vous, si tout n'est pas anéanti, rendez -moi un peu d'amitié.
Le lendemain du jour où la pauvre malade écrivait avec tant de peine cette lettre affectueuse et triste, Lamartine, de retour à Aix, où il ne l'attendait point, commençait l'ode au Lac, qu'il termina sept jours après, le 23 septembre. Il la savait perdue et la chantait déjà comme une morte.
Le mois suivant, il écrivait à M^^^ de Canonge, confidente de ses sentiments :
Rien n'a changé qu'en plus mal dans la santé de la personne dont je vous ai parlé et je ne puis, à chaque courrier, attendre que la confirmation
de mon malheur ou recevoir les détails d'un état pire que la mort; elle serait un bienfait pour tous deux et j'en suis à cet excès de la désirer pour elle et pourmoi^p).
Ce funèbre désir fut exaucé. Julie Charles, après quelques jours de rémission où elle sentit moins son mal, mourut à Paris le 18 décembre, dans la 36® année de son âge. On dit qu'elle mourut en chrétienne, convertie par les soins de M. de Bonald. M. de Virieu prit le crucifix qu'on avait placé sur le lit mortuaire et l'envoya à Lamartine. A la nouvelle de cette mort, le poète erra trois jours et trois nuits dans les bois. Puis il se mit à travailler à une tragédie de Saul et à des comptes rendus pour l'Académie de Mâcon. La vie l'avait repris. C'est une de ces grandes misères dont parle Chateaubriand, à qui le vieil abbé Morellet répondait, dans son bon sens, que
(•) Correspondance, t. II, p. 128.
06 ELYIRE.
c'était, au contraire, un bonheur que les deuils ne fussent point durables.
Charles survécut de cinq ans et quatre mois à sa jeune femme. Il fut inhumé, seul, le 9 avril 1823, au Père-Lachaise.
Un de ses confrères de l'Académie des Sciences, M. de Rossel, prononça sur sa tombe un discours dans lequel il rappela le souvenir gracieux de la jeune femme à laquelle, je ne sais pourquoi, le vieillard ne fut pas réuni dans la mort :
Quoiqu'il fût doué d'une àme sensible, dit-il, il a vécu longtemps sans contracter de mariage; enfin, dans un âge assez avancé, il épousa une jeune femme aimable qui l'a précédé dans la tombe; il la rendit heureuse, comme tous ceux qui l'ont entouré, et n"a jamais cessé de lui prodiguer les soins les plus assidus (•).
La tombe du physicien occupe, dans
(') Académie royale des Sciences. Funérailles de M. Charles, ln-4% p. 4.
EL VIRE. Ti
la 11^ division, l'allée qui porte le nom du poète Delille. En cette partie désolée et charmante du cimetière, le lierre recouvre les pierres moussues des tombes, sur lesquelles apparaissent çà et là des cippes rompus et des croix penchantes.
Mais la tombe de Charles est entretenue par des parents pieux. Un petit fusain verdit devant la pierre funèbre.