CHAPITRE PREMIER
L'Émaillerie dans l'antiquité. — Égypte, Grèce, Italie. - Les émaux dits gallo-romains.
Si l'on entrait dans le détail des discussions auxquelles a donné lieu cette question : les anciens ont-ils connu l'émail? ce ne serait pas un volume, mais plusieurs volumes qu'il faudrait consacrer à l'histoire de l'émaillerie. Question assez inutile, au premier abord, quand on sait à quel degré d'habileté étaient parvenus les verriers de l'antiquité; or l'art du verrier et l'art de l'émailleur ont tant de points communs qu'il est bien difficile d'admettre que les Égyptiens aient pratiqué l'un sans avoir connu l'autre; la pratique de la céramique également devait forcément les conduire à la fabrication des émaux sur métal. N'eût-on aucun émail antique, on devrait encore a priori penser que les anciens ont connu l'émaillerie. Nous allons voir qu'il n'est pas nécessaire de se contenter de cette hypothèse.
Peu nous importe, en vérité, qu'il faille, suivant Labarte, reconnaître l'émail dans un produit brillant désigné dans la vision d'Ézéchiel sous le nom d'haschmal; qu'Homère, Hésiode et Sophocle l'aient désigné sous le nom d'electrum ;
c'est là une question fort secondaire, et cependant c'est celle qui a passionné le plus les archéologues qui se sont occupés du sujet. Il semble fort difficile de faire dériver le mot smaltum, qu'on rencontre pour la première fois au ixe siècle, du mot haschmal; tout au contraire, il paraît très légitime de rapprocher ce mot de l'ancien haut allemand smelzan, smaltzan, fondre, d'où l'allemand moderne schmeh et schmelzen. Quand on aura constaté que le mot electrum, dans l'antiquité, désigne deux choses différentes, l'ambre ou un mélange d'or et d'argent, et que dans aucun texte il ne s'applique à ce que nous appelons l'émail, la question n'en sera pas plus avancée; nous ne saurons jamais sous quel nom exactement les anciens désignaient ce produit, puisque, encore au 111e siècle de l'ère chrétienne, un auteur nous décrit les procédés de l'émaillerie sans nous en donner le nom. Si certains auteurs du moyen âge emploient le mot electrum dans le sens d'émail, il semble que ce sens ne lui ait été appliqué que par dérivation et peut-être parce que les émaux dont parlent ces textes étaient à l'origine exécutés sur un alliage d'or et d'argent, précisément L'un des genres à' electrum dont parle Pline l'Ancien. Ce qui est beaucoup plus important que ces discussions de mots, ce sont les monuments qui nous permettent de constater l'existence de l'émaillerie à des époques différentes et dans des pays très éloignés les uns des autres.
Si les Égyptiens ont pratiqué sur or, au moyen de pierres de couleurs ou de pâtes de verre, des incrustations à froid qui ont à première vue l'aspect d'émaux et peuvent jusqu'à un certain point donner le change sur
L ÉMAILLEUIE.
leur véritable nature, il n'en est pas moins vrai que diverses collections, le Musée de Munich et le Musée du Louvre entre autres, possèdent des bijoux d'or décorés d'émaux cloisonnés incontestables. Pour les pièces du Louvre surtout, deux beaux bracelets fort larges, ornés de figures d'animaux et de tiges de fleurs, il est impossible qu'un procédé autre que celui de l'émaillerie ait été mis en œuvre, car dans plusieurs endroits les pâtes colorées offrent des dispositions qu'il aurait été impossible d'obtenir au moyen de tablettes de verre ou de pierre incrustées à froid. Reste à fixer l'âge de ces monuments; il semble bien prouvé que les bijoux du Musée de Munich sont postérieurs à l'ère chrétienne, sans que, croyons-nous, on puisse faire la même remarque à propos des bijoux du Louvre; et d'ailleurs on va voir tout à l'heure que la détermination exacte de cette date n'a qu'une imporlance très relative. Il semble bien difficile d'admettre, même si l'on fait abstraction des monuments qu'on vient de citer pour la période antérieure à l'ère chrétienne, qu'un peuple qui a poussé si loin l'art de l'émaillerie sur terre cuite ne se soit pas servi des mêmes émaux pour décorer le métal.
Sur des bijoux de provenance purement grecque, parmi les antiquités de Crimée conservées au Musée de l'Ermitage, l'émail se rencontre parfois; il en est de même pour les ornements d'or, de fabrication étrusque, dont d'assez nombreux échantillons figurent au Louvre. Ce sont des diadèmes d'or décorés de fleurettes émaillées ou bien encore des boucles d'oreilles en forme de cygnes ou de paons de haut-relief, dont le corps est entièrement
recouvert d'émaux blanc et bleu. C'est là un système de décoration 1res différent de celui que nous montrent les monuments égyptiens, et l'opération qui consiste à recouvrir d'émail les reliefs de bijoux aussi délicats demande une habileté de main qui indique suffisamment que les ouvriers créateurs de ces charmants objets n'en étaient pas à leur coup d'essai. Chose curieuse, les monuments de
l'émaillerie proprement antique , du moins antérieurs à l'ère chrétienne, dont nous avons à parler, nous montrent la pratique d'un troisième système d'émaillerie. On dirait que les émaux mentionnés jusqu'ici ont une origine commune, quanta la matière employée, mais que les procédés primitifs d'appli-
cation sur métal se sont successivement Boucle d'oreille en modifiés suivant le génie particulier or émaillé.
Travail étrusque
des peuples qui avaient reçu ce secret, (Musée du Louvre. d'Orient probablement, et aussi suivant les métaux dont ils ont disposé pour en faire l'application.
Des fouilles très fructueuses exécutées par MM. Bulliot et de Fontenay au mont Beuvray, près d'Autun, sur l'emplacement de l'ancienne Bibracte, la capitale desÉduens, ont révélé l'existence en Gaule, à l'époque de César, d'ateliers d'émailleurs. On peut voir au Musée de Saint- Germain les objets découverts dans ces fouilles; ils consistent en clous, rondelles ou pièces de harnachement de bronze, décorés de stries ou de motifs d'ornement
L'ÉMAILLEHIE.
gravés, incrustés à chaud d'émail rouge ; des pièces non terminées, des déchets de fabrication découverts dans l'atelier même des émailleurs ne peuvent laisser subsister aucun doute sur la nature de la matière employée, bien qu'il soit moins facile de voir au moyen de quel procédé, de quel tour de main, l'émail était mis en œuvre. Nous n'entrerons pas dans le détail des explications qu'on a données de ce procédé; on en trouvera l'exposé dans l'ouvrage de MM. Bulliot et de Fontenay. Ce qu'il importe de remarquer, c'est que nous rencontrons en Gaule, avant l'ère chrétienne, la pratique d'un art analogue à l'émaillerie champlevée ou en taille d'épargne employée plus tard pendant si longtemps et avec tant de succès dans notre pays. Mais faut-il, comme on a essayé de le faire, rattacher à cette industrie primitive les échantillons beaucoup plus artistiques, d'un art analogue, que nous trouvons vers le 111e siècle de l'ère chrétienne répandus dans toute l'Europe, c'est ce que nous ne croyons pas. Quelque flatteuse que puisse être cette opinion pour notre amour-propre national, nous pensons devoir rejeter dès l'abord une hypothèse si séduisante.
On a souvent cité et il faut toujours citer de nouveau, à propos de l'histoire de l'émaillerie, un passage du rhéteur Philostrate, contenu dans sa description d'une galerie antique; à propos d'une scène de chasse, il décrit des ornements de chevaux faits de métal décoré de diverses couleurs, et il ajoute : « On dit que les Barbares, voisins de l'Océan, étendent des couleurs sur de l'airain ardent, qu'elles y deviennent aussi dures que la pierre, et que le dessin qu elles représentent se conserve. » Voilà un texte
du siècle, qui, s'il ne nomme pas positivement l'émail, en décrit implicitement les procédés, autant du moins que cela peut se faire dans une œuvre littéraire telle que celle de Philostrate. On en a conclu, un peu hâtivement peut-être, car nous sommes enclins, faute d'autres renseignements, à serrer de trop près des textes écrits par des littérateurs de profession nullement familiarisés avec la technique des arts, on en a conclu, que l'émail était inconnu à cette époque des ouvriers romains, que c'était une fabrication propre aux Barbares.
Sur le premier point, il convient de faire des réserves prudentes; sur le second, il faut admettre que les Barbares appliquaient à l'art de l'émail une technique particulière, des procédés leur appartenant en propre. C'est une opinion que confirme pleinement l'étude des monuments. Quant à connaître le nom exact des « Barbares » désignés par Philostrate, cela n'est pas aisé : faut-il y voiries Gaulois, les Germains, les Bretons ou tout autre peuple a voisin de l'Océan » ? autant de questions qui ont divisé les archéologues, qui, chacun suivant sa nationalité, ont expliqué différemment le texte du rhéteur grec. Si l'on rapproche les uns des autres les monuments émaillés du 111e siècle environ, découverts depuis cinquante ou soixante ans en Europe, on verra qu'ils présentent deux techniques tout à fait différentes; chacune de ces séries offre un caractère artistique invariable qui indique une unité d'origine.
Parmi ces pièces émaillées, les unes sont décorées par le procédé de la taille d'épargne; les autres, au contraire, montrent la juxtaposition de deux procédés tout à fait
différents : la taille d'épargne et la mosaïque de verre, solidifiée ensuite par le feu. Nous reviendrons tout à l'heure sur les premières; disons d'abord un mot des secondes.
Le second procédé a été surtout employé pour la décoration de petits objets, agrafes ou fibules ; mais on le rencontre cependant sur des pièces plus importantes telles
Fibule eu bronze émaillé.
(Musée de Saint-Germain.)
que des plaques de métal de grande dimension destinées à la décoration des harnais, ou même sur des vases. La collection de Mme la comtesse Dzialynska renferme un vase à six pans, dont toutes les faces sont recouvertes de ce genre de décoration. Le dessin échiqueté de différents tons, le semis de rosaces, se trouvent fréquemment dans les pièces fabriquées à l'aide de ce procédé et
on a tenté de donner de leur technique une explication qu'il ne faut pas hésiter à rejeter. On a pensé que, dans les pièces qui présentent un dessin échiqueté, bleu et blanc par exemple, on avait commencé par recouvrir la pièce d'émail bleu; puis, après une première cuisson, qu'on avait creusé dans cet émail bleu des alvéoles dans
Vase en bronze émaillé.
(Collection de Mme la comtesse Dzialynska.)
lesquelles on avait introduit de l'émail blanc. Cette théorie ne peut tenir en face d'un examen sérieux des pièces. On remarque que la plupart des monuments ont perdu leur décoration par plaque, sans que les brisures coupent les dessins échiquetés d'une façon nette et régulière; et chaque petit rectangle d'une couleur n'adhère
L'EMAILLEIUE.
que très imparfaitement à son voisin d'un autre ton. 11 n'y a aucun doute possible sur la technique de ces émaux : ils sont composés de petits cubes de verre, disposés à froid, puis passés au feu et polis. Ce qui confirme cette opinion, c'est que dans certains bijoux de ce genre nous voyons, noyés, au milieu d'un fond d'émail de teinte uniforme, des dessins en forme de rosaces, de tons variés, tout à fait semblables à ceux qui composent certains verres antiques : ce sont simplement des cannes de verre composées d'un certain nombre de cannes de différentes couleurs, sectionnées ensuite en tranches très minces dans le sens du diamètre. La confection de telles pièces de verrerie indique des artistes familiarisés avec tous les secrets d une fabrication fort difficile dont on ne retrouve guère la trace dans les autres produits de l'art de l'émaillerie du même temps; il se pourrait, mais ce n'est là qu'une hypothèse que des trouvailles subséquentes confirmeront peut-être, que de tels objets aient été fabriqués dans toute l'étendue de l'empire romain, aussi bien en Gaule qu'en Bretagne, sur les bords du Rhin qu'en Italie, par des ouvriers du pays, et cela à l'imitation des produits barbares que le commerce leur apportait. Mais c'est là une simple conjecture, un peu obligatoire il est vrai, puisque, on ne saurait trop le répéter, on trouve à la même époque, dans les mêmes pays, ces objets d'un caractère bien tranché, difficiles à considérer comme sortis des mêmes ateliers.
Ces objets, menus bijoux pour la plupart, fibules en forme de sanglier de cheval, de lièvre, d'oiseau, de semelle de sandale, fibules en forme de disque ou de
Pièce de harnachement en bronze émaillé. Époque romaine. (Musée de Mayence.)
rosace, triangulaires ou rectangulaires, ou évidées de façon à former des cassolettes destinées à contenir des parfums, se rencontrent partout sur le sol de l'empire romain à une époque que les monnaies découvertes en même temps permettent de fixer approximativement au ni0 siècle, précisément à l'époque où vivait Philostrate. La fabrication parait en avoir cessé vers le ve, sans que cependant on puisse assurer qu'aucun orfèvre barbare n'ait hérité de ces procédés. Il semble même que l'art de l'émail, peu pratiqué, n ait fait que sommeiller à cette époque, pour reprendre une nouvelle vigueur sous l'influence de nouveaux échantillons plus parfaits importés d'Orient en Occident. En tout cas, il faut renoncer, pour ces émaux, aussi bien que pour ceux qui rentrent dans la seconde catégorie dont nous allons dire un mot, à la qualification d'émaux gallo-romains qu'on a voulu leur imposer; ce serait un terme peu juste appliqué à des œuvres qu'on rencontre dans tout l'empire romain.
Ce qui a amené certains archéologues, entre autres Laborde, à adopter cette dénomination erronée, c'est la découverte à La Guierche, aux environs de Limoges, entre Rochechouart et Chassenon, d'un vase en cuivre émaillé dont on trouvera ici la figure. Les monnaies qu'il renfermait ont été émises entre les années 253 et 270; le monument appartient donc au mc siècle. Cette trouvaille, faite en Limousin, a servi pendant de longues années à étayer les prétentions des archéologues qui voulaient faire remonter jusqu'à l'antiquité l'origine des ateliers de Limoges. Mais c'est là une opinion qui ne peut se soutenir en face de monuments semblables découverts successi-
l/KMAILLERIE.
vement en Angleterre, en Allemagne, en Islrie, monuments qu'il est possible de dater presque exactement de la même époque. Ce vase en forme de gourde découvert à La Guierche, décoré de bandes d'ornements, composées de motifs en forme de C affrontés, champlevés et émaillés de bleu lapis, de rouge orangé et de vert clair, ressemble
Vase en bronze émaillé trouvé à La Guierche.
au vase d'Ambleteuse, actuellement au British Muséum, à la patère découverte dans la source de Pyrmont, au Musée de Sigmaringen, au vase de Bartlow, en Angleterre, que Labarte a publié, à un gobelet trouvé à Bénévent qui a fait partie de la collection Alessandro Castellani, à une gourde, à un mors de cheval trouvés à Pinguente, en Istrie, et que possède le Cabinet des Antiques de Vienne.
On pourrait ajouter à cette liste une coupe découverte dans les tourbières de Malbœck, en Danemark, et maints fragments plus ou moins importants qu'a publiés Lindenschmidt. Ces monuments, tous décorés de la même façon, de motifs en forme de C, de dents de scie, de feuilles de lierre, de tiges de feuillages symétriques, teintés au moyen des mêmes émaux, ont entre eux un air de famille si accentué qu'il est légitime de supposer que tous ont été fabriqués par des ouvriers de même origine. Quels étaient ces ouvriers capables de créer au milieu de l'empire romain des œuvres qui, sauf un fragment conservé au British Muséum, ne présentent aucun des caractères de l'art classique? voilà une question bien épineuse à résoudre.
Le seul auteur qui, à notre connaissance, l'ait abordé est Linas, qui dans un savant et très ingénieux mémoire sur la gourde de Pinguente, a émis une opinion toute nouvelle. Remarquant que toutes les pièces qu'on vient d'énumérer ont un caractère oriental bien prononcé, caractère qui les rapprocbe beaucoup des œuvres d'art hindoues; ne trouvant parmi les corporations d'artisans de l'époque romaine aucun corps d'état auquel on puisse en faire remonter la paternité, le savant archéologue en était venu à se demander s'il ne faudrait pas reconnaître dans toutes ces œuvres de même caractère les travaux d'artistes nomades répandus au 11e et au 111e siècle sur la surface de l'empire romain, d'où ils auraient brusquement disparu lors des invasions barbares. Ces ouvriers errants, venus de l'Inde très probablement, ne seraient autres que les barbares désignés par la formule plus ou moins litté-
raire, en tout cas très vague, du texte de Philostrate. Ainsi s'expliqueraient et l'unité de style qu'on remarque dans tous ces monuments et aussi l'abandon de leur fabrication partout à la même époque.
Qu'on admette ou qu'on repousse l'hypothèse de Linas, il n'en résulte pas moins que ces émaux n'ont aucun droit au nom d'émaux gallo-romains, et qu'ils n'ont guère de droit non plus au titre d'émaux romains.
En résumé, l'antiquité classique a connu et pratiqué l'émaillerie, sous des formes très diverses que nous retrouverons presque sans changements au moyen âge. Mais les monuments de cet art qui subsistent aujourd'hui sont trop rares pour que nous puissions nous rendre compte d'une façon exacte pourquoi et sous quelles influences la technique s'est modifiée suivant les époques et les pays. Nous allons voir maintenant quel fut le véritable point de départ de l'émaillerie médiévale et comment, pour des causes très diverses, il n'y eut pas en réalité d'interruption à l'époque barbare dans la pratique de cet art. On ne peut dire que les émailleurs qui travaillaient en France, en Italie ou en Allemagne au ixe siècle, étaient les héritiers des ouvriers de l'époque romaine établis en Gaule. Ils n'en ont pas moins continué et développé une tradition antique. L'étude de l'émaillerie byzantine doit amener à cette conclusion.