‹ L'émigration bretonne en Armorique du Ve au VIIe siècle de notre èreChapitre 5 sur 8 · L'ÉGLISE BRETONNE · texte numérisé non relu

L'ÉGLISE BRETONNE

Rien ne montre mieux Pesprit d'indépendance des Bretons et leur horreur pour la domination étrangère que leur histoire religieuse au VP siècle.

Quoique les chrétiens aient été assez nombreux en Bretagne dès le 77® siècle, puisque des évoques d'Eburacum, Colonia Londinensis et Londinium, assistent en 314 au concile d'Arles (l)j le christianisme ne paraît y avoir réellement triomphé que dans le cours du V<» siècle. Les inscriptions chrétiennes publiées par Htibner (2) ne remontent pas au-delà du milieu ou de la fin de ce siècle; elles sont toutes de l'ouest, l'est ayant été envahi vers cette époque par les Saxons et les Angles encore payens. Au VP siècle, s'il reste des payens (le biographe de saint Samson nous le montre renversant une idole) (3), ils doivent être peu nombreux : Gildas, qui emprunte aux prophètes toutes leurs foudres contre ses compatriotes, ne leur reproche pas le paganisme.

(1) Labbe, Sacrosanct. concil., t. I, col. 1430. D'après Sulpice Sévère (Sacrœ hist., lib. II, c. 55, éd. Hornii, Amstelod., 1665), trois évêques bretons assistent en 368 au synode d'Ariminum.

(2) Mm. Hûbner, Inscript, britann. christ., prsefatio.

(3) Mabill., aa. ss., ord. s. Bened., saecul. I, p. 165-166. — Les Annales de Gambrie mentionnent aussi la conversion du prince Constantin au Seigneur, en 589, mais il s'agit sans doute d'un retour à des sentiments plus chrétiens.

Au VP siècle, des dissentiments sérieux s'élèvent entre les Eglises bretonnes et l'Eglise romaine. Ils ne portent sur aucun point de dogme, contrairement à ce qu'ont soutenu quelques historiens, notamment Augustin Thierry dans son histoire de la Conquête de l'Angleterre par les Normands (t. I, p. 71) ; l'hérésie de Pelage, qui troubla un moment les Eglises bretonnes, avait été extirpée du sol breton par Germain d'Auxerre, au témoignage de Prosper d'Aquitaine (1). Les points principaux en litige sont parfaitement précisés dans les demandes d'Augustin, représentant de la papauté, aux Bretons : quoique plusieurs de leurs usages, suivant lui, soient en contradiction avec ceux de l'Eglise romaine, il consent à les leur laisser suivre, s'ils veulent céder sur les trois points suivants : les Bretons célébreront Pâques à la môme époque que le reste de l'Eglise ; ils adopteront pour la cérémonie du baptême l'usage romain; ils l'aideront à convertir les Angles (2).

Des autres usages particuliers auxquels Augustin fait allusion, un seul nous est connu : la forme de la tonsure chez les Bretons était autre que dans l'Eglise

(1) Prosperi Aqultani chronic. ap. Labbaeum, Bibliotheca nova manuscript., t. I, p. 96.

(2) BaBdse, hietor. eccles. gent. Angl., éd. Pétrie, lib. II, c. II : « Dicebat autem eis quia in multis quidem nostrss consuetudini, immo universalis Ecclesise contraria gerilis ; et tamen si in tribus bis obtemperare mihi vultis : ut Pascha suo tempore celebretis ; ut ministerium baptizandi, quo Deo renascimur, juxta morem sanctae romanse etapostolicaeEcclesiaBcompleatis; ut genti Anglorum una nobiscum verbum Domini praedicetis : caBtera quse agitis, quamvis moribus nostris contraria, sequanimiter cuncta tolerabimus. •

romaine (1). La résistance des Bretons leur était dictée par leur fierté nationale; ce culte pour des usages auxquels au fond ils ne pouvaient attacher grande importance était devenu pour eux une forme du patriotisme. La question de la Pâques, celle qui a fait le plus de bruit, est née au VP siècle. En 453, un débat s'étant élevé entre l'Eglise d'Occident et celle d'Orient pour savoir si la Pâques de 455 devait être célébrée le 17 avril ou le 24, le pape Léon adopta le comput oriental. Les Bretons paraissent l'avoir suivi, car on lit dans les annales Cambriae, à l'année 453 : Pascha commutatur super diem dominicum cum papa Leone episcopo Romae (2). Mais au VP siècle, en 525, les tables pascales de Dionysius ayant été partout adoptées tandis que les Bretons conservaient l'ancien cycle, la Pâques ne tombait pas toujours chez eux au même dimanche que dans le reste du monde chrétien (3). La papauté ne paraît pas s'en être émue avant la fin du VP siècle. Augustin, l'apôtre des Angles, qui le premier soulève la question, se heurte chez les Bretons à une obstination invincible : c'est que cette question à leurs yeux se lie à une autre beaucoup plus grave : la sujétion de leur Eglise à l'Eglise nou-

(1) Baed., hist. ecclés., lib. III, c. XXV; IV, cap. XXI. — Cf. Warren, the liturgy and ritual of the celtic church. Oxford, 1881, p. 63 et suiv.

(2) Annales Gambr., apud Pétrie, Mon. hist. brit., p. 830. Le diem dominicuyn est de trop : dès le II® siècle, la Pâques se célébrait le dimanche. Pour cette décision du pape Léon, V. Ballerini, Leonis magni opéra, 1. 1055.

(3) Walter, Das alte Wales, p. 225. — Cf. Gieseler, Kirchengechichte, 1. 2, § 126, note 4.

velle qui s'élève chez leurs ennemis, l'obéissance à un évoque des Angles. On comprend quelle colère devait exciter en eux cette pensée : eux se soumettre à un prélat de cette nation, lorsqu'ils se refusaient même à travailler à sa conversion ! « Aux autres crimes innombrables que leur historien Gildas décrit dans un style pathétique, ils ajoutaient celui-ci : qu'ils ne voulaient point transmettre la parole de Dieu à la nation des Saxons habitant avec eux la Bretagne (1). » Rien de plus saisissant que le récit, par Bède, des deux entrevues d'Augustin avec les évêques et docteurs bretons. Dans une première réunion, il leur demande de renoncer à leurs usages touchant la Pâques et le baptême, et de travailler avec lui au salut des Angles. Toutes les exhortations étant restées inutiles, il en appelle au jugement de Dieu. On amène un aveugle de la nation des Angles : les prêtres bretons essaient •en vain de le guérir. Augustin se jette à genoux : l'aveugle recouvre la vue. Les Bretons confessent que la voie droite est celle d'Augustin, mais ils déclarent ne pouvoir renoncer à leurs coutumes sans l'assentiment de leurs compatriotes; ils lui demandent de réunir un synode plus nombreux. Entre temps, ils consultent un saint anachorète de leur nation. Il leur conseille, pour s'assurer si Augustin est un homme humble, un véritable homme de Dieu, de faire en sorte qu'il arrive avant eux à la réunion : s'il se lève à leur approche, ils peuvent lui obéir; sinon, qu'ils lui rendent mépris pour mépris. Sept évêques bretons et un grand nombre de docteurs du célèbre

(1) Bsedae, hist. eccl., lib. I, cap. XXII.

monastère de Bangor sur la Deva, près de Chester, se présentent au synode : Augustin, arrivé le premier, reste assis. Les Bretons sont pris d'une violente colère : ils lui reprochent son orgueil, rejettent toutes ses propositions et lui déclarent quHls ne Vdccepteront jamais pour archevêque (1). On le voit, c'est la question de la suprématie de l'Eglise des Angles, c'est l'asservissement de l'Eglise bretonne qui est en jeu : on comprend l'émotion des Bretons devant une aussi impudente prétention. Augustin les menace, en levant le synode, de la colère du ciel : s'ils ne veulent pas sauver les Angles, ils périront par eux. Le synode avait lieu en 603 ; la même année ou peu d'années plus tard, douze cents moines de Bangor étaient égorgés par le roi des Angles ^delfrid (2). La rupture avec Rome n'était pas déclarée, mais elle était réelle. Les Bretons étaient de fait considérés comme rebelles. La correspondance d'Augustin avec le pape Grégoire en fait foi. ^ Augustin demandant au pape si, dans le cas de nécessité, il peut ordonner des évoques sans la présence d'autres prélats, le pape répond affirmativement, parce qu'Augustin est seul évoque parmi les Angles : quand en effet, ajoute-t-il, peuvent venir de Gaule des évoques pour assister à l'ordination (3) ? Que conclure de cette réponse, sinon que la Cour de Rome considérait au fond les Bretons comme schismatiques? Les Saxons convertis, chrétiens selon le cœur de la papauté, suivent l'opinion romaine. En 664, Wilfrid vient en France pour se

(1) Bsedae, hist. eccles., lib. II, c. II.

(2) Ibid., lib. II, c. II.

(3) Ibid., lib. II, c. XXVII, § VI.

faire consacrer évêque de Northumbrie, s'étant refusé à recevoir la consécration des évoques scots ou ordonnés par les Scots, comme peu orthodoxes (1). En 660, l'évêque Théodore réordonne le Saxon Ceadda, or- / donné par des évoques suivant la Pâques des Bretons (2). Les Bretons, de leur côté, continuèrent à tenir pour nul le christiaBiisme des Saxons et des Angles. En 633, le roi des Bretons du nord, Gaduuallon, renverse, avec le roi payen de Mercie Penda, le royaume chrétien des Angles de Northumbrie : il exerce dans ce pays des ravages affreux, n'épargnant ni le sexe, ni l'âge, ni même les édifices religieux et ceux qui y sont attachés : car, ajoute Bède, aujourd'hui encore, c'est la coutume des Bretons ^e tenir pour rien la foi et la religion des Angles et de ne pas avoir plus de rapports avec eux qu'avec les payens (3). Les prêtres bretons témoignaient pour les 'prêtres saxons une véritable horreur (4). Ce sentiment dura bien longtemps après que le comput romain eut été adopté, ce qui eut lieu en 768, d'après les Annales de Cambrie. En 1056, le roi gallois Griffln massacre l'évêque d'Heresford avec son clergé (5). Les évêques

(1) Gulielmus Malmesburiensis, De gestis pontificutn, lib. III, CLXXIX, cité par Warren. The liturgy and the ritual of celtic church, p. 41.

(2) Baedde, hist. eccl., lib. IV, c. 2.

(3) Bœd., hist. eccl., lib. Il, c. 20.

(4) Haddan and Stubbs, Gouncils and materials relating to Ireland and Great-Britain, III, 268-273 (cité par Warren, The lit. of celtic church, p. 1).

(5) Flor. Wigorn, Ghronicon ap. Pétrie, Mon. hist. brit., p. 608,

bretODS ne l\ireQt soumis à Tautonté du métropolitaia de Canterbury qu'en 1207 (1).

Le clergé national était très-honoré dans le pays de Galles. Les lois galloises donnent un gagnas extrêmement élevé pour les sept abbés de Dyfed et quelques autres encore (2). S'il ne mentionne pas celui des autres membres du clergé, c'est que les délits touchant le clergé relevaient du tribunal ecclésiastique (3). Devant l'évoque, son coiifesseur, le roi se tient debout et ne s'asseoit qu'après lui (4). Les prêtres siègent avec lui au tribunal. Ils sont chargés de l'instruction des enfants, qui doit commencer à l'âge de sept ans (5). Si on élève avec la permission du roi une église avec un cimetière, desservie par un prêtre, dans une tref non libre, la tref devient libre (6). La peine de mort ne peut atteindre un prêtre, même eu cas de meurtre (7).

L'esprit religieux des Bretons se manifeste surtout par un prodigieux développement du monachisme. Les monastères, dans l'ancien pays de Galles, étaient extrêmement nombreux et très-peuplés (8). Le mo-

(t) WilkinB, Concilia magnœ Britaunife et Hiberniai. Londinii, 1737, t. I, p. a33.

(2) AncioQt Uws, 373, 13; 5i4, 3-4.

(5) Ibid-, 495, 34,

(6) Ibid., 316, 38; 266, 7.

(7) Ibid., 768, 6.

(8) WilliaraB, The ecclesiastical anliquitles of the Cymri. London, 1844, p. 2H-^S2.

nastère de Bangor sur la Deva au témoignage de Bède, était divisé en sept sections, ayant à leur tête autant de directeurs particuliers; chacune des sections comprenait au moins trois cents hommes (1). Ces moines vivaient du travail de leurs mains. Les saints insulaires si nombreux qui passent en Armorique sortent tous des monastères. La dignité épiscopale appartenait à beaucoup d'abbés : il y avait en Dyfed sept escobty, c'est-à-dire maisons d'évêques (2). D'après Giraud de Barri, au XII® siècle, le clergé séculier gallois, comme ailleurs à cette époque, cause souvent scandale; les moines sont irréprochables : « Nulle part, dit-il, on ne peut voir des ermites et des anachorètes d'une plus grande mortification et vivant d'une vie plus irréprochable (3). »

Il ne faudrait pas croire que cette disposition des Celtes à s'abstraire de la vie réelle soit un fruit du christianisme. Le christianisme en a bénéficié et n'a fait que lui donner plus de force. Les récits épiques et mythologiques de l'Irlande, ceux qui ont le caractère le plus nettement payen, sont pleins d'aspirations vers « le pays de la paix et de l'éternelle jeunesse, où le corps ne se flétrit jamais, où il n'y a que des jeunes gens et des jeunes filles, et qui ne connaît ni le mal, ni la maladie, ni la mort (4). » Saint Malo, adolescent.

(1) Bsed.^ hist. eccles., lib. Il, c. IL

(2) Ancient laws, 273, 1-11.

(3) Girald. Gambr. desoript., c. 18; — cf. de illaudabil. WallisB, c. 6.

(4) Ectra Condla passim, Fragment publié par M. Windisch en appendice à son ouvrage Kurzgefasste irische grammatik. Leipzig, 1879,

se jette avec son mattre Brandan dans une barqne, à la recherche de cette contrée mystérieuse; au bout de quelques jours, les flots le rejettent rebuté et découragé sur le rivage. Un ange lui ouvre les yeux : le pays de réternelle paix et de l'éternelle jeunesse, c'est celui que le christianisme promet à ses élus. Le paganisme n'en indiquait pas la situation ; il n'en connaissait pas la route ; quelques héros aimés par des divinités mystérieuses y avaient été emportés par des barques enchantées. Le christianisme le promet à tous ; il sait où il se trouve ; il donne les moyens d'y parvenir. Aussi les Celtes se précipitent en foule, avec tout l'élan de teur nature généreuse et ardente, dans la voie qu'il leur trace ; rien ne les arrête, et ils montrent plus de passion pour l'obscurité et le silence de la solitude que leurs ancêtres n'en avaient témoigné pour les plaisirs bruyants et la gloire des armes. « Cette nation, dit Giraud de Barri, est pleine d'élan en tout ; nulle part le vice et la vertu ne sont poussés aussi loin. » Très en faveur chez les Bretons, pratiquée souvent par des hommes de la plus haute naissance, la vie monastique, ou érémitique donnait à ceux qui l'avaient embrassée, sur les princes et les peuples bretons, une influence dont témoignent de nombreuses vies de saints : influence salutaire, profondément marquée dans les mœurs des Bretons. Il n'y avait pas de peuple plus doux au pauvre et aux malheureux que ces Gallois dont la violence est passée en proverbe en Grande- Bretagne et qui portaient si haut l'orgueil de la race. Dans tout festin, dit Giraud de Barri, le premier morceau est pour le pauvre (1). Il existe aujourd'hui encore,

(1) Girald. Cambr. descr., c. 18.

en Armorique, des usages analogues. Dans ce pays de Galles où les caractères étaient si impétueux et où les armes étaient la plupart du temps le seul argument^ les cloîtres étaient des asiles inviolables (1).

Le caractère propre de l'Eglise bretonne, c'est donc d'être une Eglise nationale. Les Bretons ne sont pas hérétiques ; ils ne sont séparés de l'Eglise de Rome par aucune question de dogme ; mais ils ne veulent pas se soumettre à la juridiction de primats résidant chez leurs ennemis, les Saxons. S'ils tiennent à certaines coutumes particulières, c'est que pour eux, c'est une part du patrimoine qu'ils ont reçu de leurs ancêtres, comme le christianisme lui-même. Ils ne sont pas plus disposés à partager le royaume du ciel avec les Anglo-Saxons que la terre même de Bretagne.

§ 4. — Distribution dbs peuples celtiques sur le SOL DE LA Grande-Bretagne au V**-VI« siècle.

Si la langue, les mœurs et le caractère des Bretons se retrouvent à peu près les mêmes au V® qu'au P'^ siècle de notre ère et n'ont guère subi de modifications, il n'en est pas de même de la distribution des différentes tribus sur le sol de la Grande-Bretagne.

A la place des Caledonii, désignés aussi par les historiens romains sous le nom de Bretons (2), apparaissent dès la fin du IIP siècle les Pietés (3). Vers

(1) Ancient laws, 67, 6. 7. — 447, 74. — 488, 1.

(2) Tacite, Agricola, 7-40; Herodian, hist., lib. III, 46-51.

(3) Eumenli panegyric. Gonstantio Gaesari, c. 9-19, écrit vers 297 (Pétrie, Monum. hist, brit., XXXII).

368, divisés en Dicaledonii et Vecturiones, ils joignent leurs ravages en Bretagne à ceux des Scots venus d'Hibernie et à ceux des Saxons (1). On a souvent confondu les Pietés et les Scots. Unis dans leurs attaques contre les Bretons, ces peuples sont cependant parfaitement distincts dans leur histoire et leur langue. Gildas (2), Bède (3), Nennius (4), et avec eux tous les historiens de Grande-Bretagne jusqu'au XIP siècle, font des Pietés un peuple particulier. Ils occupent l'Ecosse actuelle, depuis le nord jusqu'au golfe de Bodotria (Forth) (5), laissant aux Scots l'île de Man et

(1) Ammien Marcell., hist., lib. XXVII, c. 8, 9. Pour le nom de Dicaledones, cf. wxeavbç Aou7|xaXTfiS(ivtoç. Ptolem., lib. II, c. 3.

(2) Gildas, De excid. brit., c. XV. Tetri Scotorum Pictorumque grèges moribus a parte dissidentes; — cf. c. XL

(3) Bsedae, hist. eccles., lib. I, c. 1. Hsec (Britannia) in pressenti juxta numerum librorum quibus lex divina scripta est, quinque gentium linguis unam eandemque summae veritaiis et verse sublimitatis scientiam scrutatur et confitetur, Anglorum videlicet, Brittonum, Scottorum, Pictorum et Latinorum quse meditatione scripturarum caeteris omnibus est facta communis; — lib. III, c. 6. Omnes nationes et provincias Britannise, quae in quatuor linguas, id est, Brittonum, Pictorum, Scottorum et Anglorum divisée sunt, in ditionem accepit (Oswald, en 635).

(4) Nennius, hist. brit., c. 2. In ea prius habitabant quatuor gentes : Scotti, Picti atque Saxones et Brittones ; — cap. V : Ibi tertiam partem Britannise tenuerunt (Picti) et tenent usque nunc.

(5) Baed., hist. eccles., lib. III, c. 4. Venit (ann. 565) de Hibernia praesbyter et abbas... Golumba Brittaniam prsedicaturus verbum Dei provinciis septentrionalium Pictorum, hoc est, eis qusB arduis atque horrentibus montium jugis australibus eorum sunt regionibus sequestratae; — lib. IV, c. 26. ... in monasterio

la région appelée par Nennias Dalrieta (Argyle), jusqu'à la Clota (Clyde) (1). Un moment, les Scots occupent la plus grande partie du littoral de Pouest, notamment le Nord-Galles, le pays des Démètes, Gower et Cedgueli, mais ils en sont chassés vers la fin du IV®, ou plus probablement vers le commencement du V® siècle, par le Breton Cunedag (2). Les Pietés jouent le principal, rôle en Calédonie jusqu'au IX® siècle. Les annales de Cambrie citent encore à l'année 856 un roi des Pietés, Cemoyd (3) ; à partir de cette époque, ils paraissent absorbés par les Scots. Cependant, à la bataille de l'Etendard, en 1138, les Pietés forment encore dans l'armée écossaise une division distincte avec son armement particulier (4); mais leur langue à cette époque, suivant Henri de Huntindon, n'est plus qu'un souvenir (5). Il ne nous reste

^bercurnig (Abercorn) positoque eodèm in regione Anglorum sed in vicinia freti (Forth) quod Anglorum terras Pictorumque disterminat.

(i) Bsed., hist. eccles., lib. I, c. 1. Est autem sinus maris permaximus qui antiquitus gentem Brittonum a Pictis secernebat, qui ab occidente in terras longo spatio erumpit ubi est civitas Brittonum munitissima usque hodie quse vocatur Alcluith ad cujus videlicet partem septentrionalem Scotti, quos diximus, advenientes sibi locum patriae fecerunt; — cf. Nennius, hist. brit., c. 8.

(2) Nennius, hist. brit., c. VIII; — cf. c. XIX. ' (3) Annales Gambr. Pétrie, Mon. hist. brit., p.

(4) Skene, Four ancient books of Wales, t. I, p. 115, d'après Reginald de Durham,

(5) Henrici Huntendun. historia angl., lib. I, ap. Pétrie, Monum. hist. brit., p. 604 : quamvis Picti jam videantur deleti et lingua eorum ita omnino destructa, ut jam fabula videatur quod in veterum scriptis eorum mentio invenitur

aucun monument de la langue picte. Bêde nous en a heureusement conservé un mot : Incipit autem (Vallum Antonini) duorum ferme miilium spatio a monasterio ^bercurnig (Abercorn) ad Occidentem, in loco qui sermone Pictorum Peanfahel, lingua autem Anglorum Penneltun appellatur (Baed., hist. eccles., lib. I, cap. XII). D'après Nennius (hist. brit., cap. XIX), ce lieu portait en langage scot le nom de Cenail, et en breton le nom de PenguauL Le sens du mot, en breton comme en gaélique, est clair : il signifie tête du Vallum. Pen en breton, Cen en gaélique, a le sens de tête ; Valu donne en gaélique fail, et ce mot joint à Cen donne régulièrement Cenùil. Waul en breton, au IX® siècle guaul, représente bien également le latin Vallum. Le mot picte Peanfahel oflFre cette particularité que la première partie du mot semble indiquer une parenté plus étroite avec le breton, tandis que la seconde rapprocherait plutôt le picte du gaélique. Une des diflférences les plus caractéristiques, en effet, entre le gaélique et le britannique, c'est qu'en gaélique le groupe qv devient k, et dans l'autre langue p. D'un autre côté, le changement d'un V initial en f est un des caractères spécifiques du gaélique. Il semble donc que le picte fût un dialecte intermédiaire entre le britannique et le gaélique.

Au sud de la Clyde, sur le territoire occupé du temps de Ptolémée (1) par les Domnii, les Novantae, Selgovse, Gadeni, s'étendent, du golfe de la Clyde à celui de Solway, les Bretons de Stratclut ou de la vallée de la Clota, avec leur forteresse dJAlclut (Dumbarton). Nul

(1) Ptolémée, lib. II, c. 3.

doute qu'au V® siècle ils n'aient occupé tout le territoire compris entre les murs d'Hadrien et d'Antonin, d'une mer à l'autre. Ida, en 547, leur enleva une partie de Test, en s'emparant des royaumes de Deira et de Bernicia (1). Le royaume de Stratclut n'occupe plus à cette époque que la contrée renfermant les comtés actuels de Clydesdale ou Dumbarton, Renfrew, Dumfries, Selkirk, Lanark, peut-être Peebles. Quoique entourés par les Angles, les Pietés et les Scots, les Bretons de Stratclut résistent longtemps et victorieusement à toutes les attaques. En 754, ils écrasent à Mocetauc (Mugdock dans le Stirlingshire) l'armée des Pietés et tuent leur roi Talargan (2). Vers 756, ils ont de nouveau à lutter contre Unust, roi des Pietés, uni à Eadbehrt, roi de Northumbrie. Forcés à la paix, ils ne tardent pas à se débarrasser de leurs ennemis (3). En 945, le roi Eadmund se serait emparé de leur pays et en aurait donné le gouvernement à Malcolm, roi des Scots (4). Cependant le Brut y Tywysogion mentionne encore à l'année 974 un roi de Stratclut, Dunwallawn (5).

(1) Nennius, hist. brit., LXVI.

(2) Annales Gambrise, ann. 750. — Cf. annales Tigernachi (Pétrie, Monum. hist. brit., p. 833).

(3) Simeonis Dunelmensis de gestis reg. Anglorum, ann. 756 (Pétrie, Mon. hist. brit., p. 666).

(4) Florentii Wigorn., Ghronicon, ann. 921-945 (Pétrie, Monum. hist. brit., p. 572). — Cf. annales anglo-sax., à l'année 946 (Pétrie, Mon., p. 388). La chronique de Florent porte terram cumbrorum, mais il est certain qu'il s'agit de Stratclut; à l'année 946, les annales de Cambrie portent : Stratclut vastata est à Saxonibus. — V. à la page 231.

(5) Brut y Tywysogion ap. Pétrie, Monum. hist. brit., p. 849.

De l'autre côté du golfe de Solway, dans la région qui a formé les comtés de Cumberland, Lancaster, Westmoreland, habitent des Bretons connus sous le nom de Cumbri. Les Bretons de Stratclut sont aussi désignés sous ce nom. Nous lisons dans la vie de saint Kentigern, écrite par Jocelin en 1180, que Pévôchédu saint comprend toute la région des Cwmôre (regio Cambrensis pour Cumbrensis) jusqu'au fleuve du Ford (1).

Au sud des Cumbri, à l'ouest, depuis la Deva jusqu'à la Sabrina (Severn), s'étend la région à laquelle nous avons donné le nom de Galles, d'après le nom saxon Wales. Les Saxons désignent les Gallois sous le nom de Bretons occidentaux, de Wealas ou Bretwealas. Des noms des peuplades de cette région, à l'époque romaine, c'est-à-dire des Ordovices, des Silures et des Demetœ (2), un seul a survécu, celui des Démètes (Dyfed en gallois moderne). Le pays des Démètes et des Silures forma ce qu'on appelle deheubarth, ou le sud, mot à mot la partie à droite, les Celtes s'orientant la face tournée à l'est. Le nord, ou gogledd, partie à gauche, porte de bonne heure le nom de Venedotia, en gallois moderne Owynedd ; il apparaît pour la première fois dans une inscription chrétienne du milieu du V®au commencement du VP siècle (3). L'île

(1) Skene, Four ancient books of Wales, 1. 1, p. 165-166 ; — cf. Florentii Wigorn., Chronicon, ann. 921, 924, 945, 973 (Pétrie, Monum. hist. brit., p. 572-574).

(2) Ptolémée, lib. II, c. 3; — cf. Tacite, annal., 12, 32, 33, 38, 39, 40, Agricol., 11, 17. On voit cependant dans le nom gallois à^essyllwg un souvenir du nom des Silures.

(3) Hûbner, inscript, brit. christ. Berl. Ce mot de gwynedd suppose un thème vened. Ce thème est identique à celui du mot

Mona (Anglesey) se rattachait au pays de Gwynedd. pays de Galles était divisé en plusieurs principaudont les principales étaient : Gwynedd avec vrffraw dans l'ilede Mona pour capitale ; Ce/'erfigriaw» rdigan) et Dyfed, ville principale Dinevicr, Powys 3st,versiaSevern, ville principale JtfaïAra/à^ etc. (1). jBS Cornovii occupaient sans doute encore, au moat des invasions saxonnes, comme du temps de lémée, la région qui s'étendait à Test des Ordovices des Silures, le long de la Sabrina, en partant de ubouchure de la Deva. Leurs villes principales ient Deva (Castra, aujourd'hui Chester), et Virocom{Wroxeter). Ptolémée meutionneaussidesCornabU extrémité nord-est delà Calédonie (Caithness) (2). Une lorte de Cornovii était stationnée au commencement V«" siècle à Ponte-^lii (aujourd'hui Newcastle) (3). iu sud de la Severn, dans la région qui a formé les Qtés de Devon et de Cornwall, se trouvaient les itons Damnonii ou Dumnonii, avec leurs villes de liba, Uxela, Tamare, Isca (4). Gildas mentionne un

ludaiB fine; clanna fened, les enfants des Feni ; feinne,

os, d'où le dérivé fenian. Ce nom de Venedotia est-il un

venir de roccupati,oo des Scots î ou le nom de l'arrière-

■de de cette tribu des Fène qui envahit l'Irlande à une époi|ue

. ne nous est pas coimue ?

1} Walter, Das alte Walee, p. 84-88.

3) Ptolémée, lil). II, c. 3. — Itinerar. Antonin.Ed.Wesseling.

wtelod., 1735, p. 463.

3) NotiUa dignit- imp., OCG. XL, 34. (Ed. Otto Seeck,p. 311).

4) Ptolémée, lib. II, c. 3. — Cf. Gaius Jnliua Solin. Polytoriœ, c. 23. (Ed. Salmasiî. Traject. ad. Rhenum, 1689, ap. trie. Mon. hist. brit., X.)

roi des Damnonii (1). Suivant Ptolémée, surlesdeqx rives de la Clyde, il y avait aussi des Damnii ou Damnonii (2). L'extrémité de la Domnonie a pris, à la suite des invasions saxonnes, le nom de Cornovia ou Cornubia, sans doute parce qu'une fraction des Cornovii y aura cherché un refuge. Le nom des Domnonii s'est conservé dans le nom de Devon. Nous ne savons rien de la géographie des peuples bretons de l'est, en lutte dès le milieu du V« siècle avec les Saxons. Les Bretons de Galles, au moins au XP-XII® siècle, donnent le nom de Lloegr ou LIoegyr à la zone occupée par les Saxons, c'est-à-dire, à cette époque, à toute la Bretagne jusqu'à l'Humber, moins le pays de Galles et la Cornouailles. C'est probablement un surnom plutôt qu'une appellation géographique ou un nom national, peut-être un terme de mépris. Ce nom ne se retrouve dans aucun écrivain saxon ni breton ancien.

Telle paraît avoir été la distribution des peuples celtiques sur le sol de la Bretagne, dans la région qui a fourni le plus fort contingent à l'émigration, c'est-àdire l'ouest, au moment où commencent les invasions des Angles et des Saxons. Nous allons retrouver en Armorique plusieurs des peuplades que nous venons de rencontrer, avec leur nom national, leur langue et leurs mœurs.

(1) Gildas, Epistol. Pétrie, Mon. hist. brit., p. 16.

(2) Ptolémée, lib. II, c. 3.

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