LES OBJECTIONS CONTRE L'ÉMIGRATION AU CANADA
Notez bien, lecteurs, que je prêche l’émigration en général, sans vouloir prendre sur moi de désigner à l’émigrant quelle est la contrée où il doit se fixer.
J'ai visité une grande partie du Canada, je déeris ce que j'ai vu, je répète ce qui m'a été dit par des hommes en qui j'ai confiance. Je vois que le cultivateur a plus de chances de réussir au. Canada qu'en Europe, et je me fais un devoir d'attirer sur ce point l’attention
de mes compatriotes. Libre à mes lecteurs de me croire ou de ne pas me croire, de venir ici, de se fixer ailleuxs ou de rester où ils sont. Il se peut même que je me trompe ; voilà pourquoi je ne prends aucune responsabilité.
Je l'ai déjà dit, j'ai des amis dans presque toutes les provinces des Etats, et pas un ne saurait dire que je lui aie jamais écrit: ‘Vous avez eu tort d'aller où vous êtes; vous devriez venir au Canada.” Si tout le monde avait les mêmes idées, si tous les colons voulaient s'établir dans la même province, l’émigration serait plutôt nuisible qu'utile aux cultivateurs européens.
Cependant, quand on met en avant, contre l’émigration au Canada, des objections déplacées, je me fais un devoir d’y répondre, Partout et en toutes choses la vérité doit être respectée.
On a dit, pour combattre l'émigration au Canada :
“ Dans ce pays, l'hiver est trop long et trop rigoureux ;
“Les terres y sont trop sèches, ou trop humides, ou trop pierreuses ;
“La main-d'œuvre y coûte trop cher ;
“L'industrie n'y est pas assez développée pour fournir à l'agriculture un surcroit de revenus ”
Oui, au Canada l’hiver est long et rigoureux, mais il n’arrive pas en traître, il sévit à époque fixe, il ne détruit pas les semailles comme il l'a encore fait cette année en Belgique et en France. Puis, dans les terres nouvelles, c’est-à-äire à ces places où l’habitant de la campagne ne pourrait retirer de la culture des ressources suffisantes, où les chemins mal tracés et les routes inachevées rendent pendant l'été les charrois difficiles ou impossibles, la neige nivelle tout, comble les ornières, adoucit les pentes et permet aux cultivateurs-défricheurs de transporter en ville les bois de chauffage et de charpente qui leur font gagner chaque hiver plus qu'il ne faut pour bien passer la mauvaise saison.
La neige et la gelée fertilisent le sol et provoquent cette végétation vigoureuse et rapide qui étonne le voyageur européen.
Dans les nouveaux défrichements, le terrain laisse souvent à désirer, ceci est incontestable. C’est ce qui est aussi arrivé en Belgique et en France, lorsque nos ancêtres, bûcherons-défricheurs comme les Canadiens, se sont emparés de la forêt, L'ébauche du peintre n’est
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pas un tableau fini, Mais ce terrain, si sauvage qu'il puisse paraître, rapporte cinq fois plus que les terres belges, quand on tient compte du prix de revient. Dans les vieilles paroisses du Canada, les terres sont aussi bonnes que chez nous, elles rapportent tout autant ct elles représentent une valeur moins élevée,
La main-d'œuvre coûte plus cher parce que l'ouvrier de la campagne devient facilement propriétaire et qu’il ne travaille pour les autres qu'après avoir soigné son propre bien. Les grands pacages et l'élevage du bétail permettent d’ailleurs aux cultivateurs d'obtenir de beaux résultats à peu de frais, surtout lorsqu'ils ont recours, pour leurs travaux des champs, à ces machines américaines perfectionnées qu'on admire dans toutes les expositions agricoles.
L'industrie n'est pas assez développée. Eh bien! n'est-ce pas un bon placement tout trouvé pour les capitaux européens ?.…
Que les Industriels belges suivent les conseils que, dans le chapitre précédent, je donne aux cultivateurs. Qu'ils envoient au Canada un délégué chargé d'étudier le pays, et celui-ci pourra se convaincre sans peine de la facilité d’y faire rapporter aux capitaux de beaux intérêts.
On s'expose toujours à se tromper quand on juge de loin ou avee trop de précipitation. Venez voir, messieurs les critiques, visitez le pays, étudiez ses ressources avant de vous prononcer ; je vous le promets, vous ne regretterez ni les frais ni les fatigues du voyage.
Je n’écris pas mes brochures et mes nombreuses correspondances sans consuiter des hommes d'expérience. Il y a peu de jours, un canadien qui a fait sa fortune dans les bois, me disait qu'il garantissait de doubler en cinq ans la valeur des terres en bois debout, tout en retirant pendant cet espace de temps, un bon salaire de son travail. Mais pour cela, il faudrait le concours d’une industrie, comme par exemple, la fabrication de la pulpe pour le papier et une scierie mécanique. Planches et madriers se vendraient très-facilement et les déchets, que l’on jette actuellement à l’eau ou que l’on brûle pour s'en débarrasser, servant à la fabrication de la pulpe, aügmenteraient les bénéfices à réaliser. En établissant une usine de ce genre sur une chute d’eau, au milieu de la forêt, c’est-à-dire avec une force motrice très-
économique et à portée de la matière première, mais assez près cependant d'un grand centre, le succès serait assuré,
Où choisira-t-on cet emplacement ?... C'est ce que je conseille aux intéressés de déterminer eux-mêmes. Un voyage au Canada n'est ni assez pénible ni asse roûteux pour retenir ceux qui désirent tirer profit de leurs connaissan: : et de leurs capitaux.
Il y a ici, comme j'ai dit, des terres de toute espèce, Les plus mauvaises-—-qu'on se procure à un prix excessivement modique—rapportent encore de beaux intérêts,
DE QUELLE SOMME DOIT DISPOSER LE CULTIVATEUR EUROPÉEN POUR S'ÉT.BLIR AU CANADA ?
Il y a des familles qui se tirent admirablement d'affaire avec deux ou trois mille francs, d’autres qui disposeront cependant d’un capital beaucoup plus grand, échoueront misérablement,
C’est que ie succès dépend beaucoup plus du caractère et des aptitudes de l’émigrant que de sa fortune.
Pour commencer, je dirai que les cultivates européens ne doivent pas se placer, en arrivant ici, au mi:‘eu de la forêt, sur des terres qu'ils obtiennent gratuitement ou à peu près. Les Canadiens eux-mémes, ces cultivateurs-défricheurs par excellence, n’aiwxat pas ce genre d'exploitation.
Au milieu des bois, à plus d’une couple de lieues d’un grand centre, ou loin d’un cours d’eau, quand on abat les arbres pour convertir la forêt en terre cultivable, on est forcé de brûler le bois pour déblayer le terrain. Non-seulenent ce bois ne rapporte rien, mais on perd beaucoup de temps à le détruire. Quard, au contraire, on s’est établi à proximité d’une ville, on peut vendre son bois et se créer de l'occupation et des ressources pour l'hiver. Les bons emplacements sont ceux d’où l’on peut se rendre en ville deux fois par jour avec une
charge de bois. Un seul- voyage ne saurait payer suffisamment le travail du bûcheron.
Le cuitivateur européen ne doit pas acheter une terre dont tout
le bois ost encore debout, [1 doit acquérir un terrain en partie défriché, avee maison d'habitation, grange et écurie, Il continuera le défrichement sans trop se presser, soit seul, soit avec l'aide d'un bücneron canadien ct il fera ainsi son apprentissage tout en gagnant de l'ar. gent et en donnant une plns grande valeur à sa propriété,
Quand on ne dispose que d’un petit capital, mettons de 3 à 5,000 francs, et qu'on à une famille nombreuse, c. doit ou bien s'établir tout près d’une ville, sur une petite propriété, s'occupr de jardinage et chercher de l'ouvrage dans les usines et fabriques, ou bien, acheter une grande terre le plus près possible de la ville, mais cependant assez loin pour ne pas payer un prix trop élevé. Dans ce dernier cas, on peut, quand les travaux de la campagne sont terminés, s'engager comme terrassier aux chemins de fer ou se meitre au service de l’un où de l’autre fermier ou industriel dont l'exploitation exige le secours de bras étrangers.
Quel bonheur pour les émigrants, si une société belge pouvait fonder ici une industrie quelconque ! Ce qui décourage souvent les coions peu riches, c’est la grande difficulté de trouver do l'occupation en arrivant au Canada, Une .usine donnerait des bénifices élevés aux actionnaires et elle sauverait plus d’un émigrant,
Je juge utile de répéter ici, en le modifiant légèrement, ce que j'ai dit dans ma dernièré brochure, relativement à l'achat des terres en pleine forêt :
“Qu'on ne se le cache pas, il faut au colon belge beaucoup de courage pour s'établir sur une propriété de ce genre, Ilse trouve au milieu de la forêt et il se procure difficilement les douceurs auxquelles il s’est habitué dans sa patrie,
“ Mais, quelle récompense magnifique s’il persévère !
“ Chaque arbre qu’il abat ou qu'il fait abattre agrandit son bien, sa propriété, son domaine. Le petit métayer d'autrefois est bientôt seigneur et maître d’une grande terre, d’une vaste maison et d’un beau troupeau de vaches et de moutons. Il a cheval et voiture cet l’abondance règne chez lui.
‘A ceux qui possèdent de cinq à dix mille francs, je conseille donc de s’etablir à une bonne lieue d’un grand centre, [ls achèteront
mi 90
2 à 1400 piastres, (7 à 8,000 fraves,) une propriété d'environ pour 12 P j 40 hectares, (1) composée de: Une maison u’habitation, une écurie, une grange, uue étable, cinq à six hectares de terres labourables, à
peu près le double de pacages et le reste en bois debout,
‘ On peut quelquefois acheter une propriété très-bonne et b’en située pour une somme moindre, surtout en s’éloignant des grands centres,
“On n’est pas toujours forcé de payer au comptant tout le prix d’acEat. Souveus il suffit de payer un tiers ou la moitié, mais. alors on est forcé de payer pour le restant de la somme des intérêts assez élevés: au moins 6 pour cent,
“ Eu supposant que le colon possède mille À douze cents piastres, ou plus, je lui sonseille de réserver de cette somme an moins huit cents piastres, et d'employer le reste au paiement totai ou partiel de sa terre.
[1 cmployers comme suit les 800 piastres qu'il a tenues en réserve, Il achètera :
“ Deux chevaux... 160 piastres FT OU VOD ni en mi AU 4
“ Testruments aratoires .......,.......…. 150
Une oharratléisi sains uiitius cu 96 Con nd in 100 Vivre, grétnes, Mo ous à 200
“FOUT rails LMDPÉVUS, ss susdosashesensiecs ss 100
ss
“ Encore une fois, on peut réussir avec moins; mais pour beaucoup de colons ce serait trop peu.
‘ Souvent on peut acheter une ferme avec le mobilier, les instruments aratoires, les récoltes sur pied ou rentrées et le bétail. Ceux qui peuvent consacrer de 12 à 15,000 francs à un pareil achat, tout en tenant en réserve, un bon millier de franes, possèdent ainsi d'amblée tout ce qu'il faut pour ‘ marcher rondement.” Mais, je le répète, ce qui à plus d'importance ici que l'argent, c’est le cou ige, la persévé-
(1) Dans ma dernière brochure, on me fait dire: environ 80 hectares. C'est une faute typographique, Pour obtenir À ce prix une propriété uussi étendue, il faut s'éloigner davantaze des grands centres,
nviron écurie, bles, à
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nstruix qui n temblée Le, ce rsévé-
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rance et l'économie. Le travail est pour le cultivateur le meilleur et le plus productif des capitaux: Jamais il ne manque de rapporter de beaux intérêts,
Le bûcheron caradien qui possède 500 franes ne doute plus de rien ; il ira s'établir n'importe où, souveut à des distances énormes de son Village natal, et neuf fois sur dix il réussira,
.“ Mais on n’en peut-dire autant des Européens. Il leur faut une terre défrichée en grande partie, une maison, des écuries et des granges toutes prêtes, et il leur faut surtout une année d'apprentissage. Cela ne s'obtient pas sans argent,
“ C'est dune une chose entendue: on n'obtient rien pour rien ici ; il faut de l’argent, pas trop il est vrai, et il faut surtout de l'énergie. Au »out d'une couple d'annécs, le colon intelligent et courageux constate avec plaisir que sa position est beaucoup plus belle qu'elle re serait en dix fois plus do temps au vieux pays.
“J'ai dit dans une de mes brochures que les familles nombreuses réussissent mieux que les autres, Cela ne doit pas être pris à la lettre. I! faut qu'il y ait des travailleurs parmi les membres des familles agricoles et l’on ne doit pas se tromper comme un brave homme qui arriva ici dernièrement avec huit tout petits enfants et qui me dit: “ Vous demandez des familles nombreuses, en voici une.”
“Ce bonhomme eût bien fait de laisser grandir un peu ses héritiers avant de vouloir en faire des défricheurs. J'espère cependant qu'il se tirera d'affaire, car je lui ai trouvé un protecteur dévoué ; mais je ne conseille à personne d’imiter son exemple,
“ Il est très-utile, pour ne pas dire nécessaire, de connaître la langue française, L’anglais aussi est d’une grande utilité, quand on veut s'établir dans une autre contrée que la province de Québec.”
Il arrive souvent que des industriels, des propriétaires ou d'autres personnes qui ne sont pas habituées aux travaux des champs et À la vie retirée du campagnard, me demandent quel est le capital qu'il leur faudrait pour venir s'établir sur une grande propriété ef y vivre à l'aise.
À ceux-là je réponds qu’il leur faut au moins de quarante à cinquante mille francs.
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