‹ L'émigration, ses principales causes [microforme]Chapitre 13 sur 25 · WEST MAIN STREET WEBSYEX, N.Y · texte numérisé non relu

WEST MAIN STREET WEBSYEX, N.Y

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—Ce n’est pasun étranger, me dit-il ; c’est le gars de la veuve Pierrot, qui est aussi pauvre que du sel. Cette veuve demeure ici, au village, ct gagne sa vie à

la journée. Son garçon, celui-là que vous voyez actuellement, est parti pour Ics Etats-Unis, il y a cinq aus ; il n’a jamais envoyé un sou à sa pauvre mère, cf, aujourd’hui, il revient avec tout son avoir sur le dos. Il avait environ vingt à vingtcinq piastres dans sa poche quand il est arrivé dans la paroïsse, mais je ne crois pas qu’il lui en reste beaucoup maintenant.

On a fait bombance à la maison, et avec les amis ; la bière a coulé à flot, ct les promenades en voiture avec la fille aînée de Pierre à Jacques ont été assez fréquentes.

Le fils de la veuve est si bien habillé que toutes les filles du canton le recherchent et consentiraient volontiers à lui donner leurs mains, sans s'occuper de savoir s’il est encore bon garçon, s’il va à confesse régulièrement,s’il remplit ses autres devoirs de religion et s’il est capable de

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faire vivre une femme. Je m’arrête, car je crains de vous ennuyer.

— Non, s’il vous plaît, continuez ; votre récit m'intéresse vivement.

—Ce qu’il y a de malheureux, c’est le mauvais exemple qu’il donne à toute la paroisse. Tous nos-jeunes gens veulent faire comme le fils de la veuve ; ils nous quittent tous pour aller aux Etats Unis, où ils doivent vivre comme des princes ; ct les cultivateurs ne trouvent plus personne pour les aider à exécuter leurs travaux de culture. C’est une véritable pénurie d'ouvriers agricoles.

—Avez-vous souvent la visite de ces yankees canadiens ?

—Tous les étés. Tantôt, c’est le fils de Baptiste ; tantôt, le fils de Jérôme ; ct c’est toujours le même spectacle qu’ils nous donnent. Les uns ne éont pas plus plus riches que les autres. Il n’y a que les familles composées de plusieurs membres assez âgés ct parties depuis douze à

quinze ans, qui ont pu faire quelques économies aux Etats-Unis ; mais tous les enfants, le père et la mère se sont imposé un travail de mercenaires ct ont altéré leur santé d’une manière alarmante.

Savez-vous ce que me disait dernièrement un de mes amis qui est allé faire une visite à quelques-uns de ses parents travaillant aujourd’hui dans des manufactures américaines ?

—Je ne puis pas deviner.

—Eh bien !écoutez. Vous savez que les travaux de briqueterie sont rudes ?

—Oui, je le sais.

—Les Américains disent, et ils nè s’en gênent pas, lorsqu'on leur représente qu’ils seront forcés de discontinuer cette industrie À cause des énormes fatigues qu’elle cause aux ouvriers : “ Tant .que nous aurons des bœufs et des Canadiens, nous ferons de la brique. ” J’ai entendu ces paroles de mes propres oreilles. C'est triste tout, de même de se voir tourner

les

en

ainsi en ridicule quand on pourrait gagner sa vie au pays en travaillant la moitié moins, au milieu de ses proches et de ses amis.

— Vous êtes donc d’opinion que l’exemple que donnent ce jeune homme et ses

semblables contribue à favoriser l’émigration dans nos campagnes ?

[Il n’y a aucun doute là-dessus ; et je pourrais vous citer dans notre paroisse seule une trentaine de jeunes gens qui sont allés aux Etats-Unis parce qu'ils voulaient faire comme le fils de la veuve Pierrot: s’habiller et se promener comme lui. Et, du reste, vous savez que les Canadiens aiment les aventures ou les voyages lointains. Mais ce ne sont pas seulement les beaux habits de ces émigrés qui allèchent nos jeunes gens ; ce sont encore les discours qu’ils tiennent à ceux qui ont le courage de les écouter. A les entendre, les Etats ne sont ni plus ni moins qu’une véritable Californie. C’est de l’argent,

de l’argent encore, et de l’argent partout.

Et puis on ne fait presque rien là-bas.

Voulez-vous avoir une idée des choses merveilleuses que débitent ces grands voyageurs ?

—Je n’en serais pas fâché. Je pourrai plus tard parler en connaissance de cause des histoires racontées par quelques-uns de nos compatriotes émigrés.

—Dans ce cas-là, approchons-nous, sans faire semblant de rien, du groupe qui entoure le fils de la veuve Pierrot, et nous entendrons facilement la conversation du gars, car il a le verbe haut.

Ce fut avec un plaisir bien légitime que je suivis mon interlocuteur.

Nous résumerons, dans notre prochain chapitre, la conversation que nous avons entendue. |

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La conversation du fils de la veuve Pierrot.— Il se croit le plus fin et le plus riche de.

l'univers ; mais il ne dit pas qu’il a perdu sa santé.

ous sommes tout près du fils dela \\ veuve Pierrot ; écoutons donc ce qu’il dit à ceux qui l’entourent.

—$i vous saviez, mes amis, comme l’on

LA

5 EÉ

vit bien aux Etats-Unis ; on mange du

bon beef, tous les jours, et non du lard salé comme au Canada, et l’on gagne de l’argent tant qu’on veut.

Un du groupe lui demande alors :

—Mais que fais-tu pour gagner autant d'argent ?

—Je suis weaver, et je mène quatre à six métiers, à la fois. Je passe mon temps à surveiller les spindles, afin que tout run comme il faut.

—Qu'est-ce que c’est qu’un weaver, des spindles, et un run ? Je ne comprends pas ce langage. On voit que tu as appris du nouveau dans ton voyage. |

— Weaver, c’est faire du coton ou de la toile.

— Alors c’est tisser qu’il faut dire, où travailler au métier, comme on parle au:

Canada.

—C’est à peu près cela ; il y à une

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{ différence, c’est que les métiers marchent avec la steam.

— Encore un mot nouveau pour nous.

Que veux-tu dire par la sleam ?

— C'est tout simplement ce que vous.

appelez dans le langage canayen la vapeur.

—Et puis les spindles ? :

—Ce sont les fuseaux. Quant au mot

run, on veut tout simplement dire que

tout marche bien. Runner signifie courir.

—Une fois que notre journée est terminée, nous retournons à notre boardinghouse.

— Boarding-house ! c’est de l’hébreu pour moi.

—C’est la maison où l’on prend ses

repas et où l’on couche.

—C’est la maison de pension, ni plus ni moins.

—Oui. De retour à la maison, je fais

‘100 . L'ÉMIGRATION ma toilette et je me mets swell pour aller faire une walk après le souper.

—Suell et walk; expliquenous donc le sens de ces deux mots.

—Avec plaisir. Swell veut. dire que Jj'endosse un beau coat. |

—Je ne suis pas plus avancé, et tu viens d’embrouiller les cartes davantage avec ton coat.

—Swell veut dire bien mis, et un coat, c’est une blouse. Une fois que je suis libre sous le rapport de la toilette et du

manger, je vais faire une walk danslarue ou au store voisin.

—Tu nous embêtes avec le fonds de science que tu as appris depuis que tu nous as quittés. Voyons, encore une fois, un mot d’explication pour walk et store.

— Walker, c’est faire une promenade dans la ville, et store veut dire un magasin ou une épicerie, suivant votre expression.

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—Ah ! je comprends maintenant, Continue ton récit.

—La semaine se passe ainsi. Nous nous amusons comme des bossus après notre journée de travail ; et le samedi nous recevons notre paie. De sorte que nous reve.

nons à notre boarding les poches pleines d'argent. (Er disant cela, il fait résonner les quelques trente sous qu’il a encore dans son gousset). Le dimanche, nous faisons des voyages de plaisir, tantôt dans les street cars tantôt dans la fraine qui nous conduit à une ville voisine.

—Ce n’est pas nécessaire d’aller aux Etats-Unis : on se promène souvent en traine au Canada pendant l'hiver.

—La traine dont je parle, c’est le

chemin de fer, le railroad. Pour quelques.

sous on parcourt des distances considérables dans la ville et à la campagne. On entre dans un saloon.

—Un salon ? -

—Non, un restaurant, une auberge, et l’on prend un bon verre de bière pour se rafraîchir. Ensuite, on se rend dans un parc où l’on s’assied sous des arbres aux larges feuilles. On loafe ainsi la plus grande partie du jour.

—Loafer ?

—Oui ; on prend ses aises.

Comme vous le voyez, on mène une vie douce et agréable aux Etats-Unis, et l’on nous traite comme des messieurs. Ici vous travaillez comme des bourreaux, et vous n’avez jamais le sou.

Les jeunes gens sont là bouche béante ; ils sont émervuillés de ce qu’ils viennent d’entendre raconter par leur ancien compagnon de jeux et leur ami d’enfance. [ls l’ont connu bien pauvre, tout couvert de haïllons, et aujourd’hui il est mis comme un gros monsieur. C’est la vérité qu’il a dite, et il en donne la preuve lui-même.

Quatre ou cinq d’entre eux se décident à partir avec le fils de la veuve Pierret, et

ne vie ; l’on . VOUS

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nt à t, et

d’autres suivront leur exemple, quand ils auront pu amasser quelques sous pour défrayer les dépenses du voyage. Etre si bien habillé, gagner de l’argent en abondance et ne presque rien faire, c’est alléchant.

. Comme le dernier coup de la messe sonnait, nous avons dû nous séparer du groupe qui entourait le jeune émigré canadien. Maïs avant de nous dire adieu,

Je brave habitant qui non: avait teuu

compagnie jusque-là, nous demanda en partant :

Eh bien !est-ce que je ne vous avais pas dit la vérité? Voilà comment on nous enlève la plupart de nos jeunes gons. Ce jeune blanc-bec ne dit pas à ses amis qu’il a perdu sa santé et qu'il ne sait plus parler le français ; mais ils Coivent s’en apercevoir. |

— Vous avez raison ; la cabale exercée .par la parole dans toutes nos paroisses de la campagne est immense, et elle fournit

Lt

un nombreux contingent à l’émigration.

Noue venons d’en avoir une preuve évidente.

- Oui, nous avons raison de conclure,

. d’après les preuves quo nous avons appor-

tées, que la cabale exercée par l’exemple

et la parole est une des causes de l’émigration.

RS

On achète trop à crédit.—Le crédit est devenu une véritable plaie sociale. L'opinion d'un écrivain distingué. (

OIT.AÀ le crédit rendu dans les causes

de l’émigration, nousdira-t-on. Mais, oui, il y est rendu et il y joue un rôle considérable.

En effet, tout le monde sait que les cultivateurs ont un crédit presque illimité | chez les marchande de la campagne.

s Pourtant, il ne faut pas exagérer ; le cré. dit n’est pas illimité : il est porportionné

LA

à la valeur de la propriété du cultivateur.

Lorsque l’acheteur a atteint cetté limite, le vendeür invente toutes sortes de prétextes pour mettre fin au crédit. *

Comme nous l’avons démontré dans le cours de ce travail, le luxe exerce des ravages épouvantables dans nos campagnes. Or, pour procurer à sa femme et à ses files la toilette qu’elles lui demandent avec les plus pressantes sollicitations, le cultivateur, le père de famille est obligé de contracter des dettes chez le marchand du. village, Il achète donc à crédit ; mais le négociant, en homme prudent, a le soin de se faire donner des garanties par l’acheteur ; il demande à celui-c1 une obligation ou une hypothèque sur sa terre. Le cultivateur hésite ; il se trouve en présence d’un véritable dilemme ufrique feriens : se soumettre aux conditions onéreuses du marchand, ou bien déplaire À sa femme ct à ses enfants. C’est bien le cas de dire:

‘6 Entre les deux, mon cœur balance.” Finalement, il cède et signe le papier demandé,

ateur.

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Qu’arrive-t-il ensuite ? A la présentation de la créance, le cultivateur v4 trouver le marchand et lui dit : ‘“ Je ne puis pas solder mon compte cette année ; la récolte n’a pas été abondante, et je n’ai pu faire l'argent que j'aurais désiré réaliser. Et puis j’ai eu de la maladie dans ma famille ; ce qui m’a occasionné un surcroît de dépenses. ”

—(Ça ne fait rien. Vous allez me renouveler.votre hypothèque en ajoutant l’intérêt au capital, et tout ira bien ensuite.

Le cultivateur donne une seconde.

hypothèque sur sa terre.

Le marchand lui dit alors : ‘“ Ne vous gènez pas, vous savez ; votre nom est toujours bon. Continuez vos achats comme par le passé.”

Le cultivateur continue, mais les dettes vont toujours en augmentant, et atteignent en peu d’années la valeur de la propriété.

#5 Ne

Une fois que le marchand a mis virtuellement la main sur la terre du cultivateur, 1l ne se montre pas aussi coulant qu’autrefois. Le crédit est arrêté, sous le prétexte que le cultivateur va acheter au comptant, soit dans d’autres magasins du village ou de la paroisse voisine, soit.

dans des magasins de la ville la plus rapprochée,

Le cultivateur, après avoir essuyé une rebuffade de la part d’un homme qui lui avançait aussi libéralement, s’adressera à d’autres marchands pour acheter à crédit.

Il mènera le même train de vie pendant quelque temps, avec un autre négociant par trop complaisant. Mais la catastrophe arrivera bientôt ; car, comme les mauvaises nodvelles se propagent plus vite que les bonnes, le bruit circulera avant longtemps, dans toute la paroisse, que ce cultivateur doit tout ce qu’il possède ou plus qu’il ne pèse, comme on dit À la campagne, et qu’il ne sera jamais capable de payer tous ses comptes. Voilà les papiers timbrés,

les huissiers et les avocats qui arrivent :

la vente de la terre est décrétée par ordre de la justice ; et, lorsque la liquidation est terminée, que les créanciers ont réclamé le paiement de leurs hypothèques, il ne reste pas un sou valant à l’infortuné cultivateur qui s’est jeté dans les bras du crédit pour plaire à sa femme et à ses enfants. C’est une ruine complète, et il ne reste pas d’autre alternative à la victime du crédit, pour sortir de la triste position où l’ont plongée son imprudence et sa complaisance, que de quitter la paroisse pour aller gagner sa vie dans une grande ville canadienne ou dans la république voisine.

Que de victimes le‘ crédit n’a-t-il pas

fait et ne fait-il pas encore dans la plupart des paroisses de nos campagnes ! On les compte par centaines, et l’expérience et les annales judiciaires sont là pour nous le dire. Siles cultivateurs proportionnaient leurs achats à leurs épargnes,nous n’aurions pas autant de désastres à déplorer dans

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